Essais de Critique, Préface, p. xxiv
Tout d'abord elle a ce mérite d'être une loi historique, c'est-à-dire detre, au même titré que le matérialisme historique d'un Ferrero ou le réalisme social d'un Durkheim, un principe d'organisation de l'histoire et de préparer les voies à une sociologie ^ Si les lois historiques ne désignent pas des liaisons et des dépendances nécessaires, elles dénoncent souvent des tendances profondes et générales : si la teneur de ces lois n'est pas acceptable dans ses termes trop absolus, on peut du moins en reprendre la formule et en faire une <( utilisation ».
C'est le cas de la loi des Facteurs Primordiaux. Pour qu'elle eût le caractère d'une véritable loi, il aurait fallu montrer la nécessité des rapports qui rattachent tout phénomène social k ses générateurs. Taine nous fait voir que souvent, très souvent même, un individu ou un événement quelconque est le produit de la race du milieu et du moment. Or, pour que ce fait pût être érigé en loi, il aurait fallu démontrer la nécessité et l'universalité du rapport qu'il accuse et qui n'est peut-être que contingent. En fait, il est des cas nombreux où la loi ne se vé-
1. Cf. s. Deploige, Le conflit de la morale et de la sociologie. Revue Néo-Scolastique, novembre 1905 à août 1907.
rifie pas \ Donc il ny a là, somme toute, qu'une tendance, un fait général, et la loi qui Texprime doit être prise comme une formule, très commode assurément, très féconde même en résultats originaux et précieux.
On a fait souvent à la loi des Facteurs Primordiaux un reproche qui nous paraît immérité. M. Lacombe écrit : « Taine vient de nous développer deux des plus grands artistes — sinon même les deux plus grands de la littérature anglaise — et de nous expliquer Tun (Shakespeare) par le don de sympathie, Tautre (Milton) par le don de logique passionnée ; mais où a-t-il démontré, disons plus, où a-t-il essayé de nous démontrer expressément que ces dons sont, dans l'un et dans l'autre, provenances de la race anglo-saxonne, et comme des fruits propres à cette race? Et d'autre part, nous voyons très bien, dans l'histoire des autres littératures, que ces dons, ou plutôt ces qualités de la sympathie, de la logique passionnée, appartiennent à beaucoup d'écrivains, de poètes qui ne sont pas anglo-saxons ^. »
On trouve un reproche assez semblable sous la plume de M. Faguet : a Quant à la recher-
1. Cf. Paul Lacombe, La Psychologie des individus et des sociétés, chez Taine, historien des Littératures. Paris, Alcan, 1906,