‹ La philosophie de Taine: essai critiqueChapitre 79 sur 181 · Revue Philosophique, op. cit · texte numérisé non relu

Revue Philosophique, op. cit

conduite est fixée mathématiquement selon les différences d'énergie de ces ressorts : il n'intervient pas dans le conflit de ses tendances par Texercice d'une faculté qui pourrait choisir l'une d'entré elles.

Par induction, nous arrivons à la même conclusion ; l'histoire nous montre en effet que les passions mènent l'homme. Ses actions sont déterminées par des tendances dont il n'est pas le maître. Le fond même de sa nature, c'est <( cette couvée des passions secrètes, souvent malfaisantes, ordinairement vulgaires, toujours aveugles, qui frémissent et frétillent en nous, mal recouvertes par le manteau de décence et de raison sous lequel nous tâchons de les déguiser ; nous croyons les mener, elles nous mènent ; nous nous attribuons nos actions, elles les font. Il y en a tant, elles sont si fortes, si •entrelacées les unes dans les autres, si promptes à s'éveiller, à s'élancer et à s'entraîner que leur mouvement échappe à tous nos raisonnements et à toutes nos prises ^. »

Enfin, voici une preuve à priori : la raison d'une chose étant la présence d'un fait ou quahté quelconque, — le principe de raison suffisante ne souffre aucune exception — il en ré-

l. Hist. LitL Angl, Tome IV, p. 128.

^ulte que ce fait ou celle qualité étant donné, 1 événement suit nécessairement. Dès lors la doctrine du Libre Arbitre doit aboutir à une contradiction ; car si l'événement pouvait sur- ,'gir ou ne pas surgir, ayant surgi il serait sans Taison, puisqu'il pouvait aussi ne pas surgir. Nous ne sommes donc pas libres, et s'il s'est trouvé des philosophes pour défendre la liberté humaine, c'est qu'ils se sont laissés prendre à une illusion psychologique : nous croyons à la liberté, nous avons l'illusion d'êtres libres et maîtres de nos actes, parce que, dans nos suppositions, nous faisons abstraction de la force inégale de nos tendances ; nous croyons pouvoir accomplir les actions contradictoires de celles que nous accomplissons, parce que nous avons cessé de considérer les conditions qui, de fait, déterminent la possibilité de nos actes. L'argument de conscience invoqué par les bpiritualistes n'est donc pas recevable : il se base sur notre illusion de la liberté. En réalité, dans le monde moral comme dans le monde physique tout est déterminé : <( le fond de l'homme .ce sont des impulsions irrésistibles ^ »

1. Philosophie de VArt, Tome II, p. 110. — Vie, Tome II, pp. 121 122. — HisL Litt. AngL, Tome I, p. xv. ^ Tome II, pp. 39 el 89. — Tome V, p. 156.

La machine humaine joue fatalement ; nous sommes le jouet de lois immuables qui nous enveloppent et nous maîtrisent ^

Il semble que l'enquête psychologique entreprise par Taine, soit complète par ces études minutieuses sur Tintelligence et sur la volonté. Elle permet en effet, une vue d'ensemble sur notre organisation mentale. « Un flux et un faisceau de sensations et d'impulsions, qui, vus par une autre face, sont aussi un flux et un faisceau de vibrations nerveuses, voilà l'esprit. Ce feu d'artifice, prodigieusement multiple et complexe, monte et se renouvelle incessamment par des myriades de fusées ; mais nous n'en apercevons que la cime. Au dessous et à côté des idées, images, sensations, impulsions éminentes dont nous avons conscience, il y en a des myriades et des millions qui jaillissent et se groupent en nous sans arriver jusqu'à nos regards... »

L'être moral est une gerbe lumineuse, composée d'une « infinité de fusées, toutes de même

1. Thomas Graindorge, p. 265. — Nouveaux Essais de Critique^ pp. 15-16.

espèce, qui, à divers degrés de complication et de hauteur, s'élancent et redescendent incessamment et éternellement dans la noirceur du vide... ^. »

Mais si nous connaissons la nature de ces fusées, il nous reste à rechercher la manière dont elles se réunissent pour former cette gerbe lumineuse qui est nous-mêmes. Les opérations de Tâme forment un ensemble organisé et coordonné, de telle sorte que chaque être moral présente des caractères propres, et constitue une individualité distincte. D'où provient cette orientation permanente qui se dessine dans la trame de nos opérations?

« Y a-t-il en nous une faculté maîtresse, dont l'action uniforme se communique différemment à nos différents rouages, et imprime à notre machine un système nécessaire de mouvements prévus? ^ »

Oui, il y a dans chaque individu une faculté maîtresse qui imprime à son activité psychologique im mouvement d'ensemble, c'est-à-dire

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