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psychologie tout ce qui échappait aux prises directes de la méthode expérimentale, niant trop souvent ce que Tefficacité limitée de ses procédés ne lui permettait pas d'atteindre. Que la sincérité du procédé expérimental oblige à laisser de côté la question des forces, facultés, substances spirituelles, non pas comme un vieux bagage inutile, mais comme une entrave à la liberté des conclusions éventuelles à tirer de Texpérience, nous n'en disconvenons pas ; mais il n'y a là qu'une exigence de méthode. Il est téméraire, en tous cas, de repousser à priori ces notions ; les résultats de l'expérience, une fois acquis, il reste à les interpréter, à en induire par des raisonnements, les principes et les raisons. Et ici, la méthode expérimentale, à elle seule, est inefficace ; un travail de réflexion el d'abstraction s'impose, et l'interprétation des phénomènes, pour être complète, doit, tout au moins, inclure l'examen de la question des facultés et de substance que la rigueur du procédé expérimental avait tout d'abord fait écarter.

L'erreur de Taine consiste précisément dans la confusion de ces deux points de vue : il a converti l'abstention provisoire en une négation absolue ; son interprétation des phénomènes ne va pas au delà des données expérimentales. Il

est très facile d'affirmer que la substance. spirituelle est une illusion créée par la conscience ; encore siérait-il d'en produire des preuves. Or, on lien trouve pas dans V Intelligence ; on n'y rencontre que des affirmations gratuites et des explications qui très souvent n'expliquent rien. Que signifie en effet cette définition de la faculté : une possibilité permanente de certains événements sous certaines conditions? Ayant constaté que certains événements s\irgissent sous certaines conditions, Taine en induit que ces événements sont possibles sous ces conditions, toujours possibles, que dès lors la faculté est une possibilité permanente. Mais ce n'est là rien d'autre qu'une relation purement logique ; qu'y a-t-il dans la réalité en l'absence de ces événements ? Le conditionnement de la possibilité ne peut s'expliquer sans une réalité ontologique qui le détermine, puisque toute condition est une limite et que le possible, comme tel, ne peut pas être à lui-même sa limite. Taine, qui n'aimait pas les entités vides, ne répugne pas ici aux explications vides ^

Taine a donc outré la portée de la méthode

I. Cf. Robert Flint, Hislory ol the Philosophy ol History. Historical Philosophy in France and french Belgium and Switzerland. Edimbourg et Londres, AV. Blackwood, 1893, pp. 636-637.

expérimentale, et ce faisant, il en a faussé les résultats. D'autre part, il n'a pas toujours su observer les conditions imposées par là méthode elle-même, je veux dire qu'il a parfois laissé son système déteindre sur sa psychologiei « Bien que Taine, — écrit M: Barzellotti — déclare dès les premières pagies de son livre, ne vouloir se préoccuper que des faits, il donné cependant à ses doctrines psychologiques une empreinte rigide de système non conforme à TéSprit ni à la direction expérimentale, que là science a pris de plus en plus dans ces dernières années ^ ».

Cette empreinte du système se manifeste en de nombreuses occasions ; par exemple dans la solution donnée à la question de savoir si le phénomène de la sensation est distinct de celui du mouvement des centres nerveux. Taine les réduit à un phénomène unique parce que leur étroite interdépendance n'est explicable que par l'unicité du phénomène. Assurément la conclusion est logique lorsqu'on a posé en principe que la sensation est un mouvement qualifié et complexe, et que le mouvement est une sensa-

1. Giacomo Barzellotti, La Philosophie de H. Taine. Traduit d« l'italien par Auguste Dietricb, p. 197. Bibliothèque de Phil080 phie contemporaine. Paris, Alcan, 1900.

tion simplifiée et réduite ; mais c est là un principe du système, une conséquence du naturalisme panthéiste. Et lorsqu'on déclare ne vouloir se préoccuper que des laits, il faut renoncer à des vues systématiques, sous peine d enlever aux conclusions d une psychologie prétendument expérimentale, la valeur qu on entend leur donner par la vertu de sa méthode et de ses procédés.

Mais il importe de considérer d*un peu plus près quelques-unes des théories psychologiques de Taine.

Après examen de la nature du moi, il conclut que, (( en tant que composé de forces et de pouvoirs, le moi n*est lui-même qu'une entité verbale et un fantôme métaphysique. Ce quelque chose d*intime, dont les facultés étaient les différents aspects, disparaît avec elles ; on voit s'évanouir et rentrer dans la région des mots la substance une, permanente, distincte des événements ^ »

Nous ne pouvons admettre cette théorie qui prétend que l'âme n'est pas distincte de ses opérations. Elle laisse, en effet, inexpliqué un fait de conscience universel : l'homme a le sen-

ï. De V Intelligence, Tome I, p. 343.

liment de la permanence de son moi à travers les changements qu'il éprouve et les modifications qu'il subit. Or, s'il n'y a dans le moi, rien de permanent sous ses métamorphoses continuelles, comment pourrions-nous avoir cette conscience de la durée du moi ? Taine prétend que c'est là une illusion de la conscience. Fort bien, mais encore faut-il qu'une illusion repose sur quelque chose. Comment pourrionsnous avoir l'illusion du moi, si le moi n'est rien ?

M. Emparl, dans une lettre ouverte adressée à Taine peu après la publication de Vlntelli' gence, écrivait avec beaucoup d'à-propos :

« Voulez-vous dire que le moi n'est pas une puissance qui puisse- exister à part, dépouillée de toute espèce de phénomène ? Je suis de votre avis... Mais voulez-vous dire que le moi est une chose qui ne se distingue en aucune façon de ses modalités? qui consiste uniquement dans ses divers phénomènes ? Il m'est impossible de partager votre sentiment. Et voici pourquoi, lues phénomènes psychologiques sont essentiellement changeants et fugitifs ; nos sensations d'aujourd'hui ne sont pas celles d'hier, comme nos sensations de demain ne sont pas celles d'aujourd'hui. Et cependant, le moi reste abso-

lument le même ; la conscience nous dit qu'il est parfaitement identique sous la variété de ses modifications. Pareil à ces monuments qui survivent aux vicissitudes des âges, il demeure invariable au sein de la perpétuelle variation de ses événements. N'est-ce pas une preuve manifeste, qu'il se distingue dans une certaine mesure de ses diverses modalités ? ^ »

Nous ne pouvons admettre davantage la théorie qui fait de la perception extérieure une « hallucination vraie ».

Pour qui l'examine de près, l'objection se présente spontanément à l'esprit : vous dites que nos perceptions extérieures sont des hallucinations vraies, c'est-à-dire des représentations qui sont subjectivement ce que l'objet est en soi. Si vous appelez vraies certaines hallucinations, c'est que les hallucinations ne sont pas toujours conformes aux choses ; vous avez donc pu constater cette conformité dans certains cas?

Mais comment le pourriez-vous si vous ne connaissez pas les choses elles-mêmes, si vous n'atteignez pas les objets extérieurs, mais seulement des simulacres intérieurs qui les représentent? Comment pourriez-vous dès lors disr

1. L'abbé L. Empart, De /â connaissance humaine. Lettres è M. H. Taine. Paris, Librairie Henri Aniéré, 1872, p. 67-68.

tinguer vos hallucinations en vraies et fausses, selon qu'elles sont ou non conformes aux objets extérieurs, alors que vous ne disposez d'aucun moyen pour constater cette conformité ?

La vérité de vos hallucinations n'est pas garantie, en effet, par le témoignage de vos voisins, pas plus que la fausseté des hallucinations d'un fou n'est établie par le démenti de ses médecins. La vérité de vos perceptions extérieures n'est que plus probable que celle des hallucinations du fou. Mais est-ce sur des probabilités qu'on base les principes d'une science ?

Taine avait pressenti l'objection et il y répond par avance, en affirmant qu'il y a là un mécanisme admirable qui nous trompe pour nous instruire et nous conduit par l'erreur à la vérité. En réalité, c'est là une abdication devant la difficulté, un aveu d'impuissance ; le mécanisme serait, en effet, admirable, mais encore conviendrait-il de nous montrer qu'un tel mécanisme fonctionne réellement dans la formation de nos connaissances et comment il y fonctionne.

Cette théorie de l'hallucination vraie provient de la tendance trop accentuée de la psychologie de Taine à ne tabler que sur les cas anormaux. M. Lucien Roure remarque très justement que

« cette conception doit sa forme définitive aux études physiologiques et médicales de Taine.

La fré(|uentation des laboratoires et des clini- (jues attira son attention sur les faits pathologiques, dont Tétude commençait dès lors à être à la mode. On voulait renouveler la psychologie, en substituant à l'introspection la méthode expérimentale, et on croyait, à tort ou à raison, ne pouvoir mieux saisir le secret du mécanisme humain qu'en en étudiant les exemplaires faussés, où certaines pièces apparaissaient plus nettement étant comme démontées, où certaines opérations se laissent plus facilement saisir étant grossies jusqu'à la déformation ^ »

Il peut être, en effet, très utile, voire nécessaire, de recourir à l'examen des cas anormaux, des exemplaires faussés ; mais c'est là une étude subsidiaire, destinée à éclairer d'un jour nouveau les cas normaux, les exemplaires sains. Taine en a fait l'objet principal de ses expériences, et il en est arrivé à édifier une psychologie, dont les principes ne s'adaptent guère au)L données constantes et générales de la science de l'âme humaine.

Nous avons dit plus haut que Taine avait

1. Lucien Roure, Hippolyte Taine. Etudes philosophiques. Paris, I.ethielleux, pp. 26-29.

faussé les conclusions de sa psychologie par remploi abusif du procédé expérimental. La chose apparaît très clairement dans sa doctrine sur les idées générales. Il poussait jusqu'à la manie l'ostracisme des entités scolastiques ; à ce titre, Tâme humaine, substance immatérielle, devait être proscrite. Outre que l'allure du système ne s'en pouvait accommoder en dehors du champ de la psychologie, l'expérience devait fournir des preuves victorieuses contre cette chimère métaphysique. Et en fait, de ce que l'expérience ne la lui révélait pas directement, — comme à ce praticien qui n'avait jamais rencontré l'âme humaine au bout de son scalpel, — Taine en a tout aussitôt conclu que cette conception surannée devait être bannie de la science. Ce point une fois acquis, il fallait expliquer — et combien laborieusement — les opérations de notre activité psychique supérieure; les données de la conscience passaient au rang d'illusions psychologiques, l'activité intellectuelle se réduisait tout entière au jeu plus ou moins compliqué de nos facultés sensibles. C'est ainsi que nos idées générales et abstraites ne sont, pour Taine, que des noms généraux, sorte d'étiquettes apposées à des fragments de sensation. Cette doctrine, écrit M. de Margerie,

(( nous conduit, chose inattendue, en plein moyen-âge. Elle est une solution du problème des Universaux, si vivement agité par cette philosophie scolastique pour laquelle il professa un si parfait dédain ; et cette solution est le nominalisme...

« En fait d'actes positifs et définitifs, lorsque nous pensons ou connaissons les qualités abstraites, il n'y a en nous que des noms ; — nous sommes dans l'illusion lorsque nous croyons avoir, par delà nos mots généraux, des idées générales ; — dans les idées générales, le mot est toute la substance de l'opération ^. »

Une pareille conception s'impose, lorsqu'on nie l'existence d'un principe immatériel, et cette négation chez Taine, était logique, on pourrait dire nécessaire. Of, cette théorie, explique-t-elle leà faits? Nous ne le pensons pas ; elle laisse subsister une lacune très importante qui rend l'explication inadéquate et inefficace.

L'analyse de nos idées générales nous révèle, en effet, qu'elles sont plus qu'un nom, puisqu'elles peuvent exister en l'absence de tout nom. M. Empart le fait très bien voir :

<( Pour concevoir la propriété qui se rencon-

1. Amedée de Margerie, H. Taine. Paris, Poussielgue, 1891, pp. 57 et 64.

Ire dans tous les arbres, vous n avez pas eu besoin de ce mot ; il vous a suffi d'arrêter votre attention sur le frêne, le pin, etc., qui étaient sous vos yeux, de considérer spécialement « Télan du tronc et l'épanouissement des branches », et de séparer par la pensée ces qualités communes des qualités particulières. Et, quand ensuite vous avez prononcé le mot arbre, vous n'avez pas fait naître l'idée générale dans votre esprit: vous la possédiez déjà avec toute sa précision et sa netteté ; vous vous êtes borné à l'exprimer par un son : voilà ce que vous avez fait, et rien de plus ^ »

L'idée, générale est donc plus qu'un nom :

elle est le produit d'une activité supérieure qui par ses caractères révèle dans l'homme l'existence d'un principe immatériel, d'une âme spirituelle. Assurément, l'exercice de nos facultés intellectuelles n'est pas pleinement indépendant des conditions matérielles. Les idées abstraites et universelles sont conditionnées par nos connaissances sensibles, partant par nos sensations. Même la psychologie de Taine a eu, à cet égard, le mérite de faire voir très clairement le mécanisme par lequel nos sensations et nos

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