G. Barzellotti, op. cit., p. 14, note
Dès lors, si Taine avait été logique, il eût été kantien. Mais il répugnait par nature au scepticisme ; il avait foi dans la valeur de la science, et il TafErniail hautement, fût-ce au prix d'illogismes. L'œuvre y perd, mais Thomme y gagne : car ses contradictions trahissent la parfaite sincérité d'esprit qui lempêcha de s'obstiner dans l'erreur, et de se roidir jusqu'au bout contre la vérité.
Peut-on considérer comme une doctrine définitive les « Notes sur la volonté » que nous avons analysées plus haut ?
Taine ne les a pas publiées lui-même. Or, il semble qu'on ne puisse juger l'œuvre d'un au* teur que dans sa réalisation définitive, c'est-àdire dans les limites où lui-même l'a livrée à la publicité. Mais quand des notes inédiles se trouvent en parfaite conformité avec la doctrine par ailleurs constamment défendue, bien plus, quand elles sont confirmées dans les principes qu'elles établissent, par des passages dé l'œuvre antérieure — et c'est le cas pour les « Notes sur la volonté » de Taine — on est recevable à les soumettre, non seulement à une analyse, mais à un jugement critique.
Taine. ta
Pour Taine, le mécanisme de la volonté est une dépendance du mécanisme de Tintelligence: les volitions résultent de la fixatioiï des tendances prédominantes, c'est-à-dire de la force impulsive qui affecte toute sensation.
Le jugement qui s'impose à propos de celte doctrine est analogue à celui que nous avons émis sur les conclusions de ïlntelligence. La négation de Tâme spirituelle devait aboutir nécessairement au déterminisme ; une fois de plus, le système marquait son empreinte sur les conclusions d'une psychologie qui devait n'être qu'expérimentale.
Taine a exposé trois arguments à l'appui de son déterminisme. Examinons-en rapidement la valeur.
. Les deux premiers se répètent et se réduisent à ceci : l'expérience opérée sur nous-mêmes, et vérifiée sur autrui par l'histoire, nous autorise à induire que c'est la force du désir qui fixe le désir ; les désirs naissent spontanément en nous ; dès lors toutes nos actions seront déterminées par des impulsions qui excluent tout choix et par conséquent toute liberté.
Il est douteux que Taine eût attaché une valeur sérieuse à ces arguments. Pourquoi le désir le plus fort se fixe-t-il ? Parce qu'il est le plus
fort, répondrez-vous. Fort bien, mais pourquoi direz-vous que le désir qui s'est fixé avait une force prépondérante, sinon parce qu'il s'est fixé ? Vous êtes enfermé dans un cercle vicieux. Il est puéril d'attacher une force probante quelconque à de pareils arguments.
Le troisième argument n'est pas meilleur ; il s'appuie sur une pétition de principe, il suppose admis ce qui esl question : un événement pouvant surgir ou ne pas surgir, ayant surgi, il serait sans cause, puisqu'il pouvait aussi ne pas surgir. C'est très mal comprendre le problème de la liberté humaine que de le poser en ces termes. Il s'agit précisément de savoir si l'homme a le pouvoir de se déterminer ; ce pouvoir étant nié, l'événement qui a surgi serait sans cause, évidemment : mais c'est là l'objet même du débat entre le déterminisme et le libre arbitre.
Nous touchons ici au problème le plus délicat de la psychologie. La solution défendue par Taine lui était imposée par des exigences de système. Aussi bien n'a-t-il pas pris la peine d'étudier sérieusement la question, et l'on peut supposer que son ouvrage sur la Volonté, s'il lui avait été .donné de l'écrire, aurait contenu
des arguments où la sincérité et la saine réflexion auraient eu une plus grande part.
Il nous reste à dire un mot de la célèbre théorie de la laculté maîtresse. En elle-même, elle est une théorie psychologique ; mais, par son utilité pratique, elle constitue une méthode de critique ; et c'est à ce dernier point de vue qu'on lui a adressé de nombreux reproches.
Quand on veut appliquer la formule à des cas concrets, on s'aperçoit qu'elle est trop étroite. La complexité des caractères, la diversité des talents et des aptitudes ne se laissent pas emprisonner dans une expression simpliste. Il n'est pas vrai qu'il y ait dans chaque individu une faculté qui imprime à toutes les autres un mouvement d'ensemble, qui les fasse varier selon ses variations propres.
Guillaume Guizot, dans son analyse critique de YEssai sur Tite-Live, a très habilement fait voir l'impuissance de la formule. A la question posée par Taine dans sa Préface : « Y a-t-il en nous une faculté maîtresse, dont l'action uniforme se communique différemment à nos différents rouages?... j'essaie de répondre oui, et
par un exemple, » — M. Guizot reprend : « Essayons de répondre non et par trois exemples », Le premier est Tite-Live, le second Annibal, et le troisième est Taine lui-même. Visiblement, dans ces trois cas, l'explication ne réside pas tout entière dans la détermination de la faculté maîtresse. Le cadre est trop étroit ; la réalité humaine ne s y laisse pas enfermer.
« Heureusenient pour vous, — conclut Guizot en s'adressant à Taine, — vous n'êtes pas parvenu à nous convaincre et votre talent vous sauve en ruinant votre système... ^. »
Nous voici au terme de la critique que nous avions à faire de la psychologie de Taine. L examen réfléchi de ses théories et de ses principes soulève contre elle des objections nombreuses qui paraissent décisives.
D'ailleurs il n'est pas d'ouvrage de Taine qui sollicite moins la conviction que V Intelligence. On lui trouve une allure constante d'hypothèse ; les faits s'accumulent et l'induction s'arrête sur un « peut-être ». Il semble que Taine s'en
l. Guillaume Guizot, D'une nouvelle méthode critique. — Débats des 21 et 27 janvier 1857. — Publié en appendice à l'ouvrage de V Giraud, op. cit., pp, 291-292.
rendît compte lorsqu'il écrivait à propos de la conception kantienne de Tintelligence humaine, reprise par Schopenhauer : « sans doute,- la plupart des lecteurs ne verront dans cette théorie que le roman d'un fou. Si elle est un roman, elle n'est pas celui d'un fou, mais d'un très grand esprit, d'un génie très compréhensif et très hardi : qu'on ra{)pelle hypothèse, je le veux bien ; mais la théorie contraire, celle que nous acceptons avec tout le monde, est aussi une hypothèse ; seulement elle est moins compliquée et s'adapte plus aisément aux phénomènes ; plus commode et plus simple nous n'avons pas d'autre raison pour la préférer ^. »
La sincérité de ce grand esprit, l'amenait parfois à de pareils aveux. Encore qu'elle soit louable, elle ne manque pas de jeter quelque discrédit sur sadoctrine.
D'autre part, si ïlnlelligence n'engendre ni la certitude ni la conviction, elle ne présente pas ces qualités d'ensemble, qui assurent à un auteur le renom et la durée. La psychologie de Taine, écrit M. Barzellotti, « ne sort pas, quant à la conception générale et au plan systématip que, des sentiers battus de la philosophie ^ w.