‹ La philosophie de TaineChapitre 2 sur 37 · RUE DES GRANDS-AUGUSTINS · texte numérisé non relu

RUE DES GRANDS-AUGUSTINS

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Tour à tour critique littéraire et critique d'art, humoriste, historien, psychologue, écrivain politique même, et toujours philosophe sous ces transformations successives, Hippolyte Taine, par la diversité de son œuvre et de ses talents, par l'originalité, l'éclat et la fière probité de ses idées et de son style, par la précision et l'étendue de son érudition, a exercé une telle influence sur la seconde moitié de ce siècle que, seul peut-être en son temps, Ernest Renan aurait pu lui disputer la haute direction de la pensée contemporaine. Entre tous les points de vue auxquels on devrait se placer pour faire le lourde ce puissant esprit et mesurer cette influence^ nous voudrions n'en choisir qu'un seul, capital, il est vrai,

1. L'étude qu'on va lire n'est pas une « nouveauté », puisqu'elle date de sept ans déjà ; et l'on y relèvera, je le sais, bien des « juvénilités » de pensée et de style. Je les ai toutes laissées subsister, et voici pourquoi. En 1891, me trouvant alors à l'Ecole normale, j'avais écrit ces pages qu'un maître trop indulgent, M, Georges Lyon, avait jugées dignes d'être communiquées à Taine lui-même. On sait la proverbiale et accueillante bonté de Taine pour les jeunes gens en qui il croyait trouver un peu de ce souci passionné de la vérité qui restera, je crois, le plus beau trait de son génie, comme de sa nature morale. 11 lut mon manuscrit, y mit quelques notes, et écrivit à ce sujet une lettre curieuse à plus d'un titre, qui sera reproduite plus loin. Les notes et la lettre ne s'expliqueraient pas entièrement sans le travail qui en a été l'occasion bien imprévue ; et j'ai dû, en publiant ici ce dernier, m'abslenir de toute retouche, et me résigner même à ne pas profiter des observations si suggestives qui m'étaient adressées. — Mais, d'autre part, comme actuellement je ne pense plus de Taine ce que j'en pensais en ISUl, je prie ceux qui seraient à la fois intéressés et non satisfaits par cette première étude de vouloir bien suspendre leur jugement jusqu'à ce qu'ils aient pu lire un Essai sur Taine, son œuvre et son influence, dont la Quinzaine va commencer prochainement la publication.

mais assez général pour nous permettre de nous détacher de toute intention critique ; et, préoccupé seulement de mettre en lumière Tunité secrète de l'œuvre à laquelle depuis quelque quarante ans travaille M. Taine, nous voudrions rechercher comment, sous l'empire d'une même idée maîtresse, il a été amené à renouveler successivement la critique et l'histoire littéraire, l'esthétique, la psychologie, la politique et l'histoire.

Cette idée, disons-le tout de suite, nous paraît être une idée métaphysique. M. Taine, quoi qu'on en ait dit, est au fond un grand métaphysicien. S'il était né dans un autre siècle, ou peut-être dans un autre pays, nul doute qu'il ne se fût construit lui aussi un de ces « magnifiques palais d'idées » dont les audacieux systèmes d'un Spinoza, d'un Malebranche ou d'un Hegel sont encore aujourd'hui d'admirables modèles. Un écrivain qui aurait son talent et son humour pourrait aisément nous tracer de lui un portrait analogue à celui qu'il traça jadis avec tant d'esprit des maîtres de l'école éclectique, quand, refaisant par la pensée les circonstances que leur avait imposées l'imprévoyante « Nature », il transporta l'un au XYll^ siècle pour saluer en lui un prédicateur orthodoxe, disciple de Bossuet, et l'autre au XVIIP siècle en Angleterre pour en faire un philosophe protestant, précis, mélancolique et libéral. Ce n'est ni en Angleterre, ni dans la France du XVI P siècle qu'il faudrait placer M. Taine, mais dans l'Allemagne du commencement du XIX'' siècle ; il aurait assisté aux cours de Kant et il aurait assez vécu pour applaudir Hegel. Telle qu'elle nous apparaît d'ailleurs aujourd'hui dans ses livres (( composés d'après une méthode inflexible, écrits avec une éloquence entraînante, remplis de vues supérieures, parés d'images magnifiques et naturelles * », corrigée et assagie parTinfluence du positivisme français et de la philosophie anglaise, la faculté métaphysique de M. Taine est trop ira-

^ 1. Pliil. classiques, p. 347-348. C'est de M. Paul que M. Taine parle en ces termes. — « M. Paul a été peint d'après M. Vaciierot ; et à l'époque de la publication, les amis de M. Vacherot ont reconnu le modèle dans le portrait. » [Noie inédite de Taine.)

périeuse encore pour ne pas entraîner tout le reste. Sans même qu'il soit besoin, pour le montrer, d'analyser et de définir l'espèce d'imagination et de sensibilité qui est la sienne S de recueillir les souvenirs des impressions qu'il a autrefois éprouvées en lisant Hegel % de rappeler l'accent d'émotion avec lequel il a parlé de « son cher et vénéré Spinoza ^ w, du noble stoïcien ■\Jarc-Aurele, dont « toute la vertu a pour soutien une seule idée » métaphysique, « celle de la nature » '',il suffit de considérer les lignes générales de son œuvre pour voir qu'en dépit de tous ses efforts, c'est, la tendance métaphysique qui lui dicte ses déductions et lui impose ses jugements. Si dans les Philosophes classiques^ à plusieurs reprises, il combat les positivistes, c'est parce qu'ils veulent impitoyablement proscrire toute curiosité relative à l'absolu ^ Il fait un reproche analogue àStuartMill, et pour les mêmes raisons^ : « l'abîme de hasard et l'abîme d'ignorance » auquel aboutit la conception tout anglaise de la science qu'il vient d'exposer ne peut le satisfaire ; pour croire à la science, il a besoin qu'elle atteigne l'absolu. De là, ses préférences marquées pour les conceptions allemandes qu'il faut, selon lui, préciser et « repenser » en quelque sorte à la française. De là ses transports vraiment lyriques et religieux quand il parle de la science, des forces vivantes qu'elle découvre, «chœur invisible qui circule à travers les choses et par qui palpite l'univers éternel "w. De là enfin la méthode déductive qu'il suit dans tous ses ouvrages, même dans ses ouvrages d'histoire, et par laquelle il tire, à la façon de Spinoza, d'une formule abstraite qu'il prétend, il est vrai, avoir

1. C'est ce qu'a fait M. Bourget [Essais de psychologie contemporaine) dans son article sur M. Taine.

2. « J'ai lu Hegel, dit quelque part M. Taine, tous les jours, pendant une année entière, en province : il est probable que je ne retrouverai jamais des impressions égales à celles qu'il m'a données. » {Phil.class., p. 132-133.)

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