IntelWj. p
qu'à l'aide de chacune des deux faces, on peut essayer de deviner l'autre, chacune d'elles par ses clartés écl.iirant les obscurités de l'autre. Des deux côtés, à la base de l'échelle, sont des événements infinitésimaux, ici les sensations élémentaires, là les mouvements moléculaires simples, ceux-ci exprimant celles-là, l'événement physique traduisant mot pour mot l'événement moral. Il est hors de doute que l'idée d'une sensation est absolument irréductible à l'idée d'un mouvement moléculaire ; mais les deux idées peuvent être irréductibles sans que les deux ordres de faits soient irréductibles entre eux. Va, dans l'étal actuel de la science, il y a tout lieu de croire, puisque entre les deux ordres de faits la correspondance est absolue, que tous deux sont la traduction d'une réalité, une dans son fond et qui déroule dans l'infinité de l'espace et du temps la double série de ses manifestations. — Il semble bien que par cette voie, et sous le couvert de la psychologie la plus minutieuse, la conception spinoziste de la nature se trouve ainsi restituée.
Il y a plus, et ces analyses rigoureuses nous amènent à d'autres conséquences. En pressant ce que nous appelons nos idées, nous n'avons rien trouvé en elles que des mots, des images, des sensations composées de sensations plus élémentaires. « On peut donc, faute d'un meilleur nom, dire avec Condillac que l'événement intérieur primordial qui constitue nos connaissances est la sensation. » De même, tous les événements du monde matériel se ramènent à des mouvements moléculaires des centres nerveux. De force, de faculté, de substance, de moi, de matière, de tout ce qu'on désigne par dos noms plus ou moins mystérieux, nous n'avons trouvé aucune trace, et il faut conclure que ce sont des fantômes métaphysiques. Le moi n'est que la série distincte des événements simultanés ou successifs, donc des sensations qui aflleurent jusqu'à la conscience individuelle. « Il n'y a rien de réel dans la nature, sauf des trames d'événements liés entre eux et à d'autres ; il n'y a rien de plus ni en nous-mêmes ni en autre chose. » L'événement primordial intérieur ainsi dégagé, il faut avec lui reconstruire le reste, et retrouver le mécanisme de la con-
naissance, c'est-à-dire expliquer les peiceplions, la mémoire, l'abstraction, la généralisation, le jugement, le raisonnement. C'est seulement quand cettesynthèse estachevée que la science est faite.
La nature a deux procédés pour produire nos connaissances : elle crée en nous des illusions et elle les rectifie. Toute sensation visuelle fait naître une image dans notre esprit : nous voijons. et nous croyons percevoir un objet extérieur. Supposez qu'il n'y ait aucun objet extérieur : la sensation étant donnée, l'image suivra nécessairement ; le sujet pensant, comme dans le cas précédent, l'objectivera au dehors de lui, il croira voir l'objet qu'il suppose avoir provoqué cette sensation et fait naître l'image ; et c'est ainsi que se forment toutes noshallucinations : en réalité, la seule différence qu'il y ait entre les deux cas, c'est que dans le premier, il y a un objet extérieur correspondant à l'image ; dans le second, il n'y en a pas, et comme dans la série de nos pensées, images ou actes qui suivront cette image, c'est l'image qui détermine le reste, on définira logiquement la perception en l'appelant « une hallucination vraie ». Mais nos images sont de différentes sortes : il y en a qui sont l'étoffe et comme la matière de nos perceptions, d'autres de nos conceptions, d'autres de nos souvenirs, d'autres enfin de nos hallucinations proprement dites. Comment les distinguer les unes des autres ? Comment ne pas toutes les prendre pour des perceptions, c'est-à-dire pourquoi ne se changent-elles pas toutes en hallucinations véritables? C'est que, à l'état normal, jamais l'illusion n'est complète ; la nature en créant en même temps d'autres illusions dans notre esprit, rectifie la première, et, suivant le degré de l'avortement, se forment les différentes sortes de nos souvenirs, conceptions, perceptions, etc.
Reste à savoir pourquoi nous avons une tendance à projeter en dehors de nous toutes nos images, et ainsi se posent le problème de la localisation des perceptions et un autre, gros de conséquences métaphysiques, celui de la réalité extérieure. M. Taine explique comment une série
très courte de sensations musculaires et rétiniennes de l'œil deviennent les substituts d'une série très longue de sensations musculaires et tactiles des membres du corps ; comment certains groupes de perceptions ne parcourent qu'un premier stade qui aboutit à les situer dans notre corps ; comment enfin d'autres groupes parcourent un second stade qui les situe hors de notre corps et constituent ainsi pour nous le véritable monde extérieur. — Sur le second problème : y a-t-il une réalité extérieure? M. Taine admet avec Mill qu'il n'existe en dehors de nous que des possibilités permanentes de sensation ; mais cet idéalisme phénoméniste, si contraire aux exigences métaphysiques de son esprit qui ne peut se contenter d'une science purement phénoménale, n'est pour lui qu'un point de départ. Il n'admet pas, comme Mill, que si tous les êtres pensants disparaissaient, il ne resterait rien des corps extérieurs. Les corps étant ramenés à des groupes de mobiles moteurs, ils resteraient toujours tels, c'est-à-dire « des groupes distincts de tendances au mouvement et de mouvements en train de s'accomplir ». En dépit donc des concessions faites à l'idéalisme, M. Taine est foncièrement réaliste, et cette attitude qu'il prend dans des questions « où les thèses et les antithèses s'entrechoquent » est aussi originale que profondément significative. On voit quel tort on lui a fait en le considérant comme un simple positiviste '.
Ainsi se forme notre idée du monde extérieur : « à chaque instant l'esprit se remplit d'hôtes innombrables, population passagère à laquelle, pièce h pièce, correspond la population fixe du dehors. » Mais nous ne connaissons pas seulement les corps, nous connaissons aussi notre esprit, notre moi. 11 faut maintenant rechercher comment se forme cette connaissance si imfiortante dans notre vie mentale. Elle n'est pas primitive, comme tendrait à le faire croire le sens commun, elle est au contraire le produit d'une élaboration longue et complexe. L'idée du moi, entre autres idées, comprend l'idée d'un être permanent lié à tel corps
1. Cf. Scliorer, Mélanges de critique religieuse: M. Taine, ou la critique positiviste.
organisé, ou, plus précisément, l'idée d'un groupe de capacités ou facultés. Sous ces mots, facultés ou capacités, il ne faut rien entendre de mystérieux : ils ne désignent que la possibilité de certains événements sous certaines conditions et la nécessité des mêmes événements sous les mêmes conditions , plus une condition complémentaire . Si bien que, si l'on ne veut rien mettre sous les mots de plus que ce que l'analyse du réel nouspermetde constater, nous devons conclure que les seuls éléments réels de notre être sont nos événements, c'est-à-dire des événements qui ont pour caractère commun et distinctif d'apparaître comme internes. Nos événements passés, comme nos événements présents, jouissent de cette propriété ; la mémoire les relie entre eux, et en forme des chaînons continus. Parcourant, dans un rapide éclair de pensée, les sommets extrêmes de cette série de faits, nous en dégageons le caractère commun, c'est-àdire la propriété qu'ils ont tous d'apparaître comme internes : ainsi se forme l'idée d'un dedans stable ; cette idée est l'idée du moi. Nous en venons à opposer, par une illusion naturelle, le moi à ses événements, alors qu'au fond, il n'est que la série de nos événements passés et présents, reliés ensemble par la mémoire. Et comme nos événements ne sont, comme tout ce qui arrive jusqu'à notre conscience, que des sensations et des images, l'idée du moi est à la merci des lois qui président à la formation et à la renaissance des images : de là les erreurs ou illusions qui peuvent l'altérer et qui en compromettent l'intégrité plus souvent qu'on ne croit. Incessamment contrôlée, rectifiée, fortifiée par l'expérience, cette notion finit par s'implanter en nous avec une telle puissance que ce sera sur ce modèle que, par analogie, nous nous formerons l'idée des autres esprits. Nous constatons en effet l'analogie des autres corps vivants avec le nôtre ; cette analogie nous suggèie par association l'idée d'un esprit semblable au nôtre, et cette induction spontanée, incessamment vérifiée elle aussi, nous paraît, avec raison d'ailleurs, avoir toute la solidité d'une expérience intime. Et comme au fond de toutes ces idées, il n'y a que des faits d'expérience, des images et des sen-
salions soudées h cli.'S sensations on à des images, nous avons raison de croire à la concordance de nos pensées et des choses, puisque, dans les unes comme dans les autres, nous retrouvons à la base le même élément générateur. De là encore l'assurance avec laquelle nous pouvons prévoir : tout événement mental en eiïet, sensation ou image, ne se présente jamais seul à la conscience, mais il est toujours accompagné d'un cortège d'images de sensations passées : en d'autres termes, il forme toujours un couple : après avoir éprouvé par mainte expérience que les deux éléments du couple sont inséparables, que « chaque couple, s'il est bien fait dans notre esprit, correspond à un couple dans les événements », le premier terme du couple étant donné par la sensation actuelle, nous projetons le second terme dans l'avenir, et il devient une prévision. Dans la majorité des cas, notre prévision concorde avec l'événement prévu, et ainsi s'étend presque à l'infini le cercle de notre expérience et. par suite de notre science, si modeste et si pauvre cà ses humbles origines.
D reste à expliquer comment nous connaissons les choses générales, a Car il y a des choses générales, j'entends par là les choses communes à plusieurs cas ou individus ; ce sont des caractères ou groupes de caractères. » Or toutes nos idées générales dérivent d'une généi'alisation de l'expérience. M. Taine reprend ici avec une grande vigueur, en les appuyant de nouvelles preuves, les théories de l'école an,;laise contemporaine. Il n'a pas de peine à en démontrer lajusfcsse pour « les idées générales qui sont des copies » des caractères généraux ; par une série d'analyses minutieuses et exactes, il établit que « les idées générales qui sont des modèles », autrement dit, celles « dont les objets ne sont que possibles », à savoir les idées qui servent de fondement aux mathématiques^ à la mécanique, les hypothèses physiques et chimiques, les idées de l'utile, du beau et du bien sont construites d'après le même procédé. Mais les caractères généraux ne sont pas isolés dans la nature, ils forment des couples, et chacun de ces couples s'appelle une loi. (lomment parvenons-nous à lier les deux idées gé-
nérales qui constituent la loi ? A cette question, M. Taine répond comme Stuait Mill en analysant les divers procédés inductifsà l'aide desquels on peut remonter aux « lois qui concernent les choses réelles ». Mais parmi « les lois qui concernent les choses possibles », il y a au premier rang les propositions universelles et prétendues indémontrables qui fondent les sciences mathématiques, à savoir les axiomes. Sur ce point, M. Taine se sépare de Stuart Mill qui admet que les vérités dites nécessaires, issues comme les vérités d'expérience d'associations d'idées habituelles, ne sont comme elles valables que pour notre monde, et de Kant pour lequel ces idées sont des formes subjectives que notre esprit impose aux phénomènes. D'après M. Taine, les axiomes sont des propositions analytiques, susceptibles d'être démontrées, et qu'on tire de l'expérience elle-même au moyen de l'analyse et de l'abstraction. L'analyse en effet, selon lui, prouve que ces propositions sont telles que la première étant donnée enferme la seconde : « leur liaison est donc absolue et universelle, et les propositions qui les concernent ne souffrent ni doutes, ni limites, ni conditions, ni restrictions : » la notion de nécessité que Kant et Mill s'obstinent à ne pas trouver dans les choses s'y trouve par là rétablie, et nous aboutissons encore aux conclusions métaphysiques qui dominent tout le système et font de M. Taine un spinoziste plus ami de l'expérience que son maître, mais aussi absolu dans ses principes et ses conclusions. En réalité, les faits n'ont servi à M. Taine qu'à appuyer et confirmer les idées fondamentales qui, dès le début de sa carrière, dirigeaient ses recherches et lui dictaient peut-être ses conclusions.
II suit delà, comme il le dit lui-même « des conséquences très vastes, et une vue sur le fonds de la nature, sur l'essence des lois, sur la structure des choses qui s'oppose à celles de Mill et de Kant », c'est-à-dire, si nous l'entendons bien, toute une métaphysique. Quand l'intelligence en effet a conçu les lois des phénomènes, elle n'est pas encore entièrement satisfaite : elle demande « le pourquoi » de la loi, elle en recherche « la raison explicative ». M. Taine
établit que, dans tous les cas, la raison explicative d'une loi est un caractère général intermédiaire, simple ou multiple, inclus directement ou indirectement dans la première donnée de la loi. U faut donc chercher une méthode pour trouver l'intermédiaire explicatif : l'emplacement et les caractères démêlés dans l'intermédiaire en donnent le moyen. Dans les sciences de construction, c'est-à-dire les sciences mathématiques il est toujours possible de dégager par analyse l'intermédiaire qui est toujours inclus dans la définition de la première donnée de la loi. Dans les sciences d'expérience, sciences physiques, naturelles et psychologiques, l'analyse qui n'a pas de prise sur les combinaisons réelles comme sur les combinaisons mentales et insuffisantes ; il faut avoir recours à l'expérience et à l'induction : c'est d'ailleurs ce qui fait leur infériorité à l'égard des sciences de construction. Toutefois, les résultats auxquels on arrive sont les mêmes : la liaison de la seconde et de la première donnée qui constituent la loi se fait de la même façon. De plus, les sciences expérimentales ti"ès avancées, la mécanique appliquée, l'optique, l'acoustique, etc. présentent des analogies frappantes avec les sciences mathématiques; leurs lois les plus générales correspondent aux axiomes, car elles annoncent les propriétés des facteurs primitifs; mais elles diffèrent des axiomes en ce qu'elles sont provisoirement irréductibles. Ce sont là actuellement les derniers intermédiaires explicatifs. Par ces analogies constatées ou soupçonnées entre les deux ordres de sciences, nous sommes induits à conclure que tout fait ou loi a sa raison explicative, et à étendre ce principe à tous les points de l'espace et à tous les moments du temps, bien plus, à en faire un principe universel, nécessaire et absolu. Toutes les présomptions sont en faveur de cette hypothèse qui, tendant à nous faire assimiler dans leur fond les sciences expérimentales aux sciences de construction, nous amène à concevoir l'univers physique comme un ensemble de moteurs mobiles assujettis à la loi de la conservation de la force. L'axiome de raison explicative ainsi assimilt» aux axiomes mathématiques, comme eux, est susceptible d'être démontré par
analyse : M. Taine en tente la démonstration, et en déduit le principe de l'induction et l'axiome de causalité. Ainsi toutes les sciences, même celles qui paraissent faire le plus de part à la contingence, et dont les lois tout au moins ne semblent valables que poui- notre univers^ reposent en réalité sur des principes absolus ; et l'intelligence humaine, bien loin de se voir refuser, comme le voulaient Kant et Stuart Mill, l'accès de l'absolu, en s'appuyant sur l'expérience la plus rigoureuse, arrive ovi peut arriver jusqu'à « ce haut belvédère » où les anciens métaphysiciens voulaient s'élever du premier coup. Tout est explicable, et l'existence elle-même: telle est la persuasion intime et la conclusion dernière à laquelle aboutit cette théorie de la connaissance.
Il y a des philosophies pauvres et sèches, celle de Locke par exemple, qui prêtent à la nature qu'elles ont la prétention d'expliquer je ne sais quoi d'étriqué et do mesquin, on serait tenté de dire de vulgaire, de prosaïque en tout cas, qui la rétrécit et la rapetisse comme de parti-pris. On sent qu'elles ne l'embrassent pas tout entière : cantonnées dans un coin de la réalité qu'elles explorent sans en sonder les profondeurs, elles n'aperçoivent pas la puissante unité de l'ensemble et la vie immense qui circule dans le tout est bannie de l'enceinte étroite de leurs maigres formules. Il y a au contraire des philosophies riches et amples, vivantes, et, pour tout dire, poétiques qui, dans les vastes synthèses qu'elles nous présentent, symbolisent en quelque manière l'universelle fécondité de la nature et semblent, par la multiplicité de leurs vues et la variété de leurs solutions, en reproduire l'infinie complexité. Surtout, elles n'enlèvent pas à la réalité qu'elles expriment cet attrait mystérieux qui fait que, dans son fond, elle ne nous sera peut-être jamais complètement révélée ; elles distribuent sur les théories qu'elles exposent assez d'ombres et de lumière pour que le monde ne nous semble pas renfermé tout entier dans un
trop simple système d'idées claires et distinctes. Telles sont entre autres les philosophies de Leibniz, de Spinoza et de Kant. Telle nous apparaît aussi colle de M. Taine. Fondée sur une nouvelle notion des causes qui bannit le hasard de la science et y fait rentrer l'absolu que le positivisme, après Kant, croyait en avoir définitivement chassé, cette philosophie présente ce caractère original qu'elle emprunte à l'empirisme ses premières données pour s'élever de là jusqu'à la métaphysique la plus audacieuse. Tel qu'il est aujourd'hui, réduit, pour ce qui regarde la théorie de la volonté et par suite la morale ' à de simples aperçus que son auteur reprendra bientôt sans doute pour leur donner de nouveaux développements, le système nous semble dominé par une imposante unité ^ C'est une môme conception de la nature et de la science qu'on retrouve toujours au fond de cette œuvre aux aspects si variés, c'est la même notion métaphysique de la nécessité appliquée surtout aux choses morales que cette œuvre a mise en lumière. En nous attachant à suivre dans les divers ouvrages de M. Taine le développement et l'application de cette pensée maîtresse, nous nous sommes soigneusement abstenu de toute intention critique. Nous en avions au moins cette raison que M. Taine est encore vivant, que son œuvre n'est heureusement pas achevée, et que, n'ayant pas sous les yeux sa pensée complète, nous pourrions difficilement avoir la prétention de la juger. Toutefois, même dans cet état d'inachèvement, il nous semble qu'on peut déjà prévoir ce que, quoi qu'il arrive, — et nous dirions volontiers : indépendamment de toute opinion métaphysique individuelle, — il devra rester de son œuvre philosophique. Si la philosophie de la liberté est la vérité et si l'avenir est pour elle, le système de M. Taine péchant par la base recevra plus d'un démenti. Et cependant, à supposer que le problème de la liberté soit susceptible derece-
i. Sur les aperçus moraux dans M. Taine cf. Phil. class.. p. 280-28:i ; liévoL,lU, p. 128, iid et note; De Vidéal dans /'nW, p. 9i, i)5. — Fouillée, Critique des systèmes de morale contemporains, p. 44-4C ; 54-50.
2. M. Hommay (art. cité) me parait le définir fort bien : « un spinorisme rajeuni et transliguré par le contact de la science moderne. »
voir une solution métaphysique, à supposer même qu'il soit résolu dans le sens du libre-arbitre absolu, il y a un fait indéniable : c'est qu'une grande partie des actions humaines, et nous parlons même des supérieures (tous les actes d'habitude par exemple) tombent sous la loi du déterminisme. Nous pouvons donc en rechercher la loi, et la science nous apprend que nous devons la découvrir. Or c'est à l'étude de ces lois que M. Taine s'est consacré. Si, comme nous le croyons, il en a mis au jour un certain nombre, toute cette partie de son œuvre est dès maintenant acquise à la science. Et comme il est en France le premier à avoir posé la question comme elle doit l'être pour ce qui regarde les sciences morales, dont il a fait sa chose et son domaine propre, comme d'autre part il aura déterminé une impulsion très vigoureuse et très féconde dans le même ordre de recherches, et comme enfin il attacherait lui-même peu de prix à ses autres gloires d'écrivain, d'humoriste, d'historien, de critique littéraire et d'esthéticien, si celle-là lui manquait, on peut dire que son nom ne représentera pas seulement dans l'avenir l'un des moments les plus caractéristiques de la pensée française contemporaine, mais, en dehors même de l'intérêt historique et littéraire qu'il offrira toujours, on peut affirmer dès aujourd'hui qu'il comptera parmi ceux qui ont le plus fait pour la science. — Ce serait avoir bien mal profité du commerce de ce noble et puissant esprit que de croire qu'il ait jamais ambitionné un autre et plus bel éloge'.
P. -S. — M'"*' Taine et M. Georges Lyon ont bien voulu, — et je les en remercie très vivement, — m'autoriser à publier la lettre que Taine avait adressée à mon ancien maître, après avoir pris connaissance de l'étude qu'on vient de lire. Voici cette lettre. Je n'en ai retranché qu'une phrase trop indulgente.
1. « Le plus vif plaisir d'un esprit qui travaille consiste dans la pensée du travail que les autres feront plus tard » (Essais de crilique et d'histoire, p. XXXII).
23, Hue Cassette 9 décembre 18Î>1.
Clier Monsieur,
J'ai lu avec beaucoup d'intérêt et de plaisir l'étude manuscrite que vous avez bien voulu m'envoyer. Le portrait est flatté ; ce n'est pas à moi de m'en plaindre. Je serais très heureux si en effet mes livres avaient eu sur la jeunesse l'inlluence qu'on m'attribue ; nous ne travaillons que pour cela, mais comme les ouvriers des Gobelins, derrière notre toile, sans jamais savoir avec exactitude si les spectateurs, qui sont devant la toile et qui cil parlent avec bruit, ont daigné comprendre ou même regarder.
Je remercie donc beaucoup votre jeune ami ; et je lui avoue quej'ai toujours aimé, sinon la métaphysique proprement dite, du moins la philosophie, c'est-à-dire les vues sur l'ensemble et sur le fond des choses. Mais le point de départ de mes études n'est pas une conception à priori, une hypothèse sur la nature ; c'est une remarque toute expérimentale et très simple, à savoir que tout abstrait est un extrait, retiré et arraché d'un concret, cas ou individu, dans lequel il réside ; d'où il suit que, pour le bien voir, il faut l'observer dans ce cas ou individu, qui est son milieu naturel ; ce qui conduit à pratiquer les monographies, à insister sur les exemples circonstanciés, à étudier chaque généralité dans un ou plusieurs spécimens bien choisis et aussi significatifs que possible. — La doctrine, si j'en ai une, n'est venue qu'ensuite ; la méthode a précédé ; c'est par elle que mes recherches se sont trouvées convergentes. M. V. Giraud a très bien vu leur liaison et leur unité; en somme, depuis quarante ans je n'ai fait que de la psychologie appliquée ou pure.
Je le remercie aussi de ne m'avoir pas rangé, comme l'a fait M. Bourget, parmi les pessimistes. Etre pessimiste ou optimiste, cela est permis aux artistes, non aux hommes qui ont l'esprit scientifique. — Pour la religion, ce qui me semble incompatible avec la science moderne, ce n'est pas le christianisme, mais le catholicisme actuel et romain ; au contraire, avec le protestantisme large et libéral, la conciliation est possible. — Quant au déterminisme, M. Giraud a grandement raison de dire qu'à mes yeux il n'exclut pas la responsabilité morale ; bien au contraire il la fonde ; selon moi, les difficultés apparentes de la question sont toutes verbales; on ne fait pas attention au sens exact des mots nécessité, contrainte, initiative, obligation, etc. — Très probablement je n'aurai pas la force d'écrire le traité de la Volonté nnquel il fait allusion ; je suis trop vieux et trop fatigué pour porter ce dernier fardeau ; je le laisse à d'autres plus jeunes.
J'ai pris la liberté de noter au crayon sur le manuscrit quelques rectifications ou indications peu importantes
Bien cordialement à vous.
H. Taine.
liiip. 11. Saiul-Aiibin et Tliovenol. — J. Iiikvknot, successeur, Saint-Uiiier (Hio-Mame).