‹ La philosophie de Victor Hugo...: philosophie générale, théorie du progrès, applications socialesChapitre 1 sur 37 · La philosophie de Victor Hugo...: philosophie générale, théorie du progrès, applications sociales · texte numérisé non relu

La philosophie de Victor Hugo...: philosophie générale, théorie du progrès, applications sociales

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec

ligne.

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont

trop souvent difficilement accessibles au public.

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.

Consignes d'utilisation

^^^^^^^^^WlKi^w'j^j/ 'j^^pWliBB^B

lia Philosophie

de Vietoi» \iuy

PARIS F. R. n. RUDEVAL, ÉDir.u!

4, Rus Aiitnine UobAU |in-|

lia Philosophie

de Victot» H^Qo

lia Philosophie

de Vietop jiuQO

PARIS F. R. DE RUDEVAL, Éditeur

4, Rue Anloine Dubois |VI')

INTRODUCTION

Préjug-és contre Victor Hug-o considéré comme penseur. — Essais de Guyau et de Renouvier pour formuler la philosophie de Victor Hugo. — Pourquoi ces essais n'ont pu être complets. — II est possible aujourd'hui de présenter méthodiquement l'œuvre philosophique de Victor Hugo.

Le titre seul de ce volume aurait pu sembler un paradoxe il y a quelques années, tant avaient de force les préjugés qu'une certaine réaction politique et littéraire avait réussi à répandre dans le public contre la valeur philosophique et sociale des œuvres de Victor Hugo.

Si, en effet, comme poète, son génie est depuis longtemps admis sans conteste, comme penseur et comme philosophe, il a été de mode, vers l'époque de sa mort surtout, de l'attaquer, même de le dédaigner. Déclarer que Victor Hugo n'a point d'idées était presque un lieu commun : obscur, déclamatoire, prétentieux, disait-on, il masque par la splendeur de la forme le vide de sa pensée. Quant à ses opinions politiques et sociales, autant valait n'en point parler.

Cette sorte de coalition qui s'était formée contre Victor Hugo était évidemment le fruit de rancunes

INTRODUCTION

de diverses sortes : rancunes politiques et rancunes religieuses qui s'unissaient pour rabaisser la portée philosophique et sociale de son œuvre, puis rancunes et jalousies littéraires. Hugo dominait trop et Ton éprouvait le besoin d'un peu d'irrévérence à l'égard du grand homme. D'autres causes, telles que le développement des écoles naturalistes ou décadentes, la poussée du matérialisme et du positivisme dans les esprits, concouraient encore à provoquer une réaction contre sa poésie large, humanitaire, idéaliste ; de là le succès relatif de cette conspiration de mauvaise humeur, succès aidé, il faut l'avouer, par les défauts de composition et les exagérations que manifestaient parfois les ouvrages publiéspar le poète dans la dernière période de sa vie.

Mais tandis que de purs littérateurs ou critiques s'entendaient pour prononcer cette condamnation sommaire de Victor Hugo considéré comme penseur, de véritables philosophes, moins exposés que des hommes politiques et des critiques littéraires à suivre le courant des préjugés du moment, se rendaient compte que les idées du poète reposent réellement sur un fond solide et qu'elles méritent d'être étudiées avec le plus sérieux intérêt,

C'est ainsi que Guyau, dans son livre sur l'Art au point de vue sociologique, accordait une place prépondérante à l'exposé des doctrines de Victor Hugo.

« Notre poésie française, écrivait-il, a été dans notre siècle de plus en plus animée d'idées philosophiques et sociales... Avec Lamartine, nous sommes

INTRODUCTION

encore plus près de la théologie que de la philosophie... Avec de Vigny et Musset, nous sortons déjà des lieux communs et des prédications édifiantes. Avec Hugo, nous avons des nuages amoncelés d'où jaillissent des éclairs; ce n'est plus la prédication, mais l'enthousiasme prophétique. . . Avec Hugo, la poésie devient vraiment sociale. » (i)

Plus loin, il ajoute que c'est une chose complexe que de pénétrer le génie de Victor Hugo :

« Pour saisir toute la force de certaines formules, ce n'est pas trop d'être quelque peu philosophe, et d'autre part il faudrait des écrivains accoutumés à l'analyse des Stendhal et des Balzac pour saisir la finesse ou la profondeur de certaines observations psychologiques, répandues en masse dans son oeuvre. » (2)

Toutefois Guyau n'avait pu analyser d'une façon suffisamment complète les théories de Victor Hugo parce qu'il ne connaissait pas son œuvre philosophique principale, le poème Dieu dans lequel la métaphysique du poète se trouve condensée et qui, bien que datant des années de sa pleine maturité, n'a été publié qu'après sa mort. A plus forte raison lé Posi-scriptum de ma vie qui a paru en 1901 seulement, a-t-il manqué aux commentateurs de Victor Hugo; or cet ouvrage précise sur bien des points les idées contenues dans les œuvres antérieures.

INTRODUCTION

C'est pourquoi à cette question : Victor Hugo a-t-il une philosophie? Guyau répondait : « Ce serait assurément beaucoup dire; mais on peut soutenir qu'il est possible de trouver chez lui une grande richesse d'aperçus philosophiques moraux et sociaux, et même de formules philosophiques dont il n'a pas toujours lui-même sondé la profondeur. Toutes ses idées gravitent et se rangent spontanément autour d'un certain nombre de centres plus ou moins obscurs. On peut dégager ces centres d'attraction, introduire par là plus de clarté dans ce qui a été conçu suivant la méthode instinctive et confuse du génie. » (i)

Ce qui effectivement a nui beaucoup à la réputation de penseur de Victor Hugo, c'est que l'exposé de ses idées doctrinales forme rarement une suite méthodique. Ses développements jaillissent le plus souvent au hasard des ébuUitions de la pensée, se répètent, semblent se contredire, de sorte qu'il faut apporter une assez grande attention pour apercevoir un ensemble logique dans ses ouvrages.

Les discours politiques ou littéraires de Victor Hugo prouvent qu'il était capable de raisonnements parfaitement ordonnés ; mais dans ses œuvres de longue haleine, l'inspiration est maîtresse de la pensée et l'association des idées s'effectue d'après le choc des mots, d'après les images qui s'évoquent l'une l'autre dans l'esprit du poète.

N'est-il pas possible de reconstituer l'unité de la

(i) Op. cit., p. 190.

INTRODUCTION 5

pensée sous cette incohérence relative de la forme? Existe-t-il d'abord une unité de pensée chez Victor- Hugo ?

On ne conteste plus guère dès maintenant qu'il ne se rencontre dans ses écrits une multitude de fortes maximes, de grandes idées exprimées avec magnificence; on admettra même avec Guyau qu'il existe certains principes directeurs de ses idées et de sa vie; malgré cela*, bien des admirateurs du poète hésiteraient encore à croire que ces centres d'inspiration, ces principes directeurs, aient pu se relier entre eux et s'organiser en un réel corps de doctrines.

Or est-il vraisemblable que Victor Hugo ait été incapable de cette unité de pensée qui n'exige, en somme, qu'une moyenne puissance d'esprit? A priori, cette supposition n'offre aucune probabilité d'exactitude, et en fait, si l'on s'efforce d'introduire simplement un peu d'ordre dans les théories philosophiques et sociales de Victor Hugo, on ne tarde pas à reconnaître qu'elles constituent une synthèse des plus rigoureuses. Quand par un travail personnel on a réussi à se former une conception générale de la philosophie de Victor Hugo, la logique supérieure de ses opinions apparaît, les développements partiels s'éclairent, rentrent à leur place, prennent leur vrai sens, les contradictions s'évanouissent, et l'harmonie du tout se révèle enfin.

Ce travail d'unification Guyau l'a tenté, mais ne l'a réalisé qu'en partie, nous avons expliqué pourquoi. Depuis, l'un de nos philosophes contempo-

INTRODUCTION

rains les plus éminents, Renouvier, Ta repris avec plus d'ampleur et n'a pas craint de consacrer tout un livre à Victor Hugo le Philosophe lui attribuant ainsi définitivement un titre que, par parti pris, ou par suite d'une connaissance trop peu approfondie de ses œuvres, on s'était obstiné jusqu'alors à lui contester.

Dans une série de chapitres fortement documentés, Renouvier a étudié chez Victor Hugo la vue pessimiste de la Nature, le dualisme, le pessimisme et l'optimisme, le messianisme, la loi du progrès, la pitié suprême, les questions morales et sociales, la morale des romans, les opinions philosophiques et religieuses, les idées critiques et criticistes ; enfin, il analyse le poëme qui a pour titre Dieu et conclut en ces termes :

Victor-Hugo « a revendiqué et justifié le titre de poète en sa portée antique et dans sa grandeur ; c'est pour cela que son génie est maintenant méconnu par une école impuissante, même dans la technique de l'art, où l'on a le mépris de la pensée et l'indifférence pour le bien et pour le mal. Il a eu cette constante préoccupation de la douleur qui reste le mobile de la religion sérieuse et l'essentielle question de la philosophie.... et il a éprouvé le sentiment devenu si rare, du penseur primitif, l'émerveillement au spectacle de la nature. De là les idées gnostiques germées dans son propre fonds, la révolte du cœur contre un monde de douleurs, et les sombres personnifications grâce auxquelles la philosophie et la poésie ont fait corps dans la tête de

INTRODUCTION

ce mage qui s'est trompé de moment pour apparaître. »

Le beau livre de Renouvier a donc été Teffort d'un des maîtres actuels de la pensée pour détruire les préjugés existant contre Victor Hugo comme penseur et faire comprendre la haute portée philosophique et sociale de son œuvre si vaste. Il obligera désormais certains critiques littéraires à traiter avec moins de désinvolture notre grand poète.

Cet effort est-il définitif? Bien qu'il y ait de la présomption à reprendre la question après un ouvrage aussi remarquable que celui de Renouvier, il nous a paru qu'il était possible de chercher à donner une notion plus complète encore de la philosophie de Victor Hugo. Par exemple, nous croyons que les idées de Victor Hugo auraient pu être exposées avec plus de méthode. Les questions traitées dans les différents chapitres du livre de Renouvier ne se rattachent guère entre elles, de sorte que le lecteur ne voit pas que les doctrines du poète peuvent exprimer un ensemble systématique. Ce système existe cependant, et il est aisé maintenant de le formuler.

En outre, Renouvier, s'inspirant de ses doctrines propres, s'est parfois plus préoccupé de faire la critique de celles de Victor Hugo que de les exposer avec tous leurs développements; d'où des la-, cunes sur divers points essentiels, des objections auxquelles il ne nous semble pas toujours possible de nous rallier.

Il en est ainsi de la croyance au progrès que

8 INTRODUCTION

Renouvier, hostile au principe de révolution naturelle, critique âprement chez Victor Hugo; mais sous ce rapport les idées du poète sont certainement plus conformes aux tendances de notre époque que ne Test la théorie opposée du criticisme dont M. Fouillée a signalé à ce point de vue, justement selon nous, la position antiscientifîque.

Nous aurions aimé enfin que Renouvier cherchât davantage à mettre en lumière l'unité morale de Victor Hugo et fit ressortir le lien très étroit qui rattache ses opinions politiques et sociales à ses vues philosophiques. D'une part, en effet, il fût devenu évident que ces opinions, loin d'être superficielles comme beaucoup se sont efforcés de le faire croire et de représenter de simples prétextes à périodes sonores, ont au contraire de fortes racines dans la philosophie de Victor Hugo; d'autre part, cette philosophie même devait acquérir un intérêt tout particulier si l'on démontrait qu'elle a fourni à notre grand poète une règle d'action et qu'il lui a été constamment fidèle à partir du moment où sa pensée affranchie a su se créer un système qui lui fût propre.

Nous n'osons nous flatter que le présent volume remplira tout à fait notre programme; nous espérons seulement qu'il sera au moins apte à fournir quelques indications aux écrivains plus autorisés qui se proposeront de faire connaître sous toutes ses faces le génie si complexe de Victor Hugo. Nous célébrons chez des auteurs étrangers, à grand renfort de symboles, de gloses et de conjectures, des théories

rN.

INTRODUCTION

philosophiques ou sociales qui n*ont rien de nouveau et nous affectons de négliger cette mine si riche d'idées et de sentiments que représente Toeuvre de Victor Hugo. Sachons reconnaître et faire reconnaître au monde nos gloires nationales. A notre avis, lorsque des travaux analogues à celui de Renouvier auront remis les choses au point et rendu plus facilement accessible le côté profond de l'œuvre de Victor Hugo, un intérêt nouveau s'y attachera, et le poète conservera sur les intelligences sinon toute l'autorité qu'il rêvait comme « mage », du moins une influence suffisante pour aider au progrès des idées de liberté, de tolérance, de patriotisme éclairé et généreux qui sont dans la tradition de notre pays et sont plus nécessaires que. jamais à son action dans le monde.

Page 1