LE PROGRÈS INDIVIDUEL II
Les vivants ont raison, dans leur obscurité,
D*ébaucher la statue immense Vérité ;
L'homme est le noir sculpteur, le mystère est le marbre....
Et l'univers ayant ce but : voir et savoir,
Pour l'astre et pour l'esprit, rayonner est devoir. >
La poésie et la géométrie mènent également à cette conquête de la vérité, et l'algèbre même conquiert ridéal (i).
La science libère Thomme des entraves de la matière, dissipe les ténèbres qui voilent à ses yeux le monde réel, et par là contribue à sa perfection morale :
« La pensée est pouvoir. Tout pouvoir est devoir.. A tout élargissement d'horizon correspond un élargissement de conscience. » (2)
C'est, on le sait, une des thèses accoutumées de Victor Hugo que l'ignorance est la principale cause, sinon la seule, des actes mauvais; nous y reviendrons plus amplement à propos de la doctrine de la pitié suprême et des conséquences qu'il en a tirées au point de vue social et pénal.
D'autre part, la loi d'amour est inscrite dans toute la nature à qui parvient à l'y découvrir et à l'élever au dessus des apparences de haine qui en obscurcissent actuellement le sens; l'amour est la plus complète expression du bien : il résume tout, même la justice.
Les idées de Victor Hugo à cet égard reviennent à tant de reprises dans son œuvre qu'il n'est pas
(i) Dieu, II- VII.
(2) William Shakespeare, 2« part. L. II, I, p. 261.
nécessaire de les développer longuement ici. Elles ont été mentionnées dans des chapitres antérieurs et nous aurons à les reprendre dans ceux qui suivront. Rappelons seulement que pour Hugo la plus haute faculté de Tâme c'est la bonté (i), que la justice n'est autre chose qu'un rapport et que Tamour seul étant absolu peut convenir à la nature divine.
L'homme refoulera donc les sollicitations toujours pressantes des instincts matériels qui l'entraînent vers l'égoïsme en faveur de la tendance qui le porte à se- sacrifier au besoin pour ses semblables, car l'amour poussé même jusqu'au sacrifice, c'est toujours en définitive l'expansion de l'être, un accroissement de perfection et de vie.
Une citation vient ici de suite sous la plume, celle des beaux vers terminant la pièce intitulée le Crapaud :
c Tu cherches philosophe ? O penseur tu médites ? Veux -tu toucher le vrai sous nos brumes maudites ? Crois, pleure, abîme-toi dans l'insondable amour! Quiconque est bon voit clair dans l'obscur carrefour; Quiconque est bon habite un coin du ciel. » (2)
C'est l'union de la science et de l'amour qui servira aux hommes, par le moyen du progrès social, à s'affranchir à la fois de la fatalité des forces extérieures et de la tyrannie de leur organisation actuelle; et leur liberté croissant à proportion de ce double développement, ils deviendront de plus en
(i) Post-Scriptum de ma vie, p. 165.
(2) Légende des Siècles^ T. IV-LIII.