CHAPITRE VIII
Rapports de l'homme avec les êtres créés.
L'homme doit aider au progrès universel. — L'animal; sa nature et sa destinée. — Parenté de l'homme et des animaux. — Devoirs de l'homme envers l'animal.
Le rôle de Thomme sur terre, dans ses rapports avec l'ensemble de la création, doit être d'aider à l'ascension universelle des choses et des êtres vers le mieiix. 11 est l'auxiliaire de Dieu pour le bien.
« L'homme n'est pas autre chose Que le prête-nom de Dieu...
De quelque nom qu'on le nomme,
La science au vaste vœu Occupe les pieds de l'homme A faire les pas de Dieu. . . .
L'homme est l'appareil austère
Du progrès mystérieux ; Dieu fait par l'homme sur terre Ce qu'il fait par l'ange aux cieux.
Dieu sur tous les êtres pose
Son reflet prodigieux ; Créant le bien par la chose Créant par l'homme le mieux. î> (i)
Le devoir de l'homme ne se borne donc pas à
(i) Chansons des rites et des boiSy III- V.
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cultiver en lui-même la science et la vertu et à aimer ses semblables. Son amour doit être universel. Tous les êtres étant issus comme lui de la substance divine, e'tant appelés à passer par les mêmes états que lui dans l'évolution générale du monde, il existe une solidarité étroite entre eux et lui; il a l'obligation de se mettre en harmonie aussi avec la nature inférieure, et en particulier d'aider au relèvement des animaux, qui sont immédiatement au dessous de lui dans la série des organismes. Il faut qu'il agisse de façon à modifier les milieux oii prédomine la matière, pour les faire servir euxmêmes à l'œuvre du progrès.
Dans le système de Victor Hugo, l'homme est réellement le frère de l'animal : tous deux font partie d'une même suite de termes convertibles l'un dans l'autre. Le poète n'a jamais hésité à affirmer ses convictions à cet égard, bien que dans certains passages il n'ait pas voulu découvrir toute sa pensée. Ainsi, nous lisons dans les Misérables :
« Les animaux ne sont autre chose que les figures de nos vertus et de nos vices, errantes devant nos yeux, les fantômes visibles de nos âmes. Dieu nous les montre pour nous faire réfléchir. Seulement, comme les animaux ne sont que des ombres, Dieu ne les a point faits éducables dans le sens complet du mot; à quoi bon?....
Ceci soit dit, bien entendu, au point de vue restreint de la vie terrestre apparente, et sans préjuger la question profonde de la personnalité antérieure ou ultérieure des êtres qui ne sont pas
rhomme. Le moi visible n'autorise en aucune façon le penseur à nier le moi latent. » (i)
De semblables allusions se retrouvent dans le Post'Scriptum de ma vie, où, après avoir constaté que : « Thomme seul sur la terre apparaît libre, ^ Hugo ouvre cette parenthèse :
« La pénétration d'une autre loi située plus avant dans les profondeurs et expliquant l'apparence fatale de la béte et de la chose n'est donnée qu'à l'intuition. Cette loi, à laquelle du reste personnellement nous croyons, est si peu entrevue que pas un de ses linéaments n'est scientifiquement fixé. » (2)
Ces réserves réitérées prouvent combien Victor Hugo attachait d'importance aux conceptions que nous venons de rappeler, mais il se sentait plus à l'aise, semble-t-il, pour les développer sous le couvert de la poésie. Alors ses croyances s'affirment de la manière la plus nette :
« La face de la bête est terrible ; on y sent
L*ignoré, l'éternel problème éblouissant
Et ténébreux, que l'homme appelle la Nature...
Quelle est cette merveille effroyable et divine
Où, dans l'éden qu'on voit, c'est l'enfer qu'on devine,
Où, s'éclipse, ô terreur, espoirs évanouis,
L'infini des soleils sous l'inlini des nuits,
Où, dans la brute. Dieu disparaît et s'efface? >
Cependant, il ne faut pas oublier que cette éclipse n'est que momentanée,
<- Que ce n'est pas pour rien qu'en ces farouches têtes Dieu met le clair-obscur des grands bois frémissants. »
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(i) T. II, p. 20.
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L'animal doit remonter, lui aussi, à la lumière, se transfigurer :
c L*âme rejettera le corps, sombre haUlon;
La créature abjecte un jour sera sublime,
L'être qu'on hait chenille, on Taime papillon. » (i)
Ces perspectives tracent la ligne de conduite de l'homme vis-à-vis de créatures placées au dessous de lui. Sur le globe chétif où il passe,
« L'homme est l'être sacré que la terre révère ; Mais l'arbre est quelque chose et la bête est quelqu'un ; La pierre et son silence, et l'arbre et son parfum Vivent; Thomme, rayon, doit plaindre la poussière. L'être est une famille où l'homme est le grand frère ; Et lui, l'âme d'en haut, il doit, dans les combats, Verser tout son azur sur les âmes d'en bas. > (2)
Si Victor Hugo a souvent recommandé la bonté à l'égard des animaux, il y avait donc là autre chose qu'une sentimentalité banale, et ces préceptes de pitié se rattachent à l'ensemble de ses convictions philosophiques. C'est surtout dans le poème Dieu qu'il s'est efforcé de les justifier en déterminant exactement la place occupée par l'homme dans l'échelle animale, et il faut reconnaître que la satire qu'il fait des prétentions humaines est aussi juste que parfois humoristique. A l'homme qui, dans cette vie, se considère comme un être prévilégié, il demande :
« De quel droit marques-tu des limites à l'être ? »
Il fait le procès de la sottise et 4es vices humains,
(1) Art d'être Grand Père, IV-IX.
(2) Dieu, Il-Vm.
et il montre combien il serait injuste que dans le vaste monde l'homme seul pût espérer la vie complète.
D'ailleurs, Thomme, cet élu, à quelle distance est-il de l'animal ?
< Es-tu sûr de ne pas jeter Torabre d'un singe? ->
lui demande le poète, et il ajoute :
< Apprends ceci, rayon, apprends ceci, pensée : L'ange commence à l'homme et l'homme au chimpanzée ; L'orang-outang, ton frère, est un homme à tâtons. > (i)
Victor Hugo insiste à plusieurs reprises sur cette parenté naturelle de l'animal et spécialement du singe avec l'homme. Ce n'est pas simple boutade de sa part.
A la vérité, dans la Légende des Siècles, il s'élève contre la théorie darwinienne d'après laquelle l'homme serait un descendant d'une race de singes. Pourtant, nous avons pu nous rendre compte plus haut, en analysant cette pièce, que le poète critique uniquement les conclusions matérialistes que l'on croyait pouvoir tirer du système nouveau et qui avaient eu un moment de grande faveur à l'époque où il écrivait.
On peut résumer sa pensée en ceci qu'il se refuse à ramener le supérieur à l'inférieur et qu'il ne peut admettre l'évolutionnisme qu'autant qu'il traduit au moyen de « la formule de chair propre à chaque milieu » l'ascension du monde vers l'idéal.
(i) Dieti^ II-VII, passim.