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CONCLUSION

L'accord fécond du poète avec le penseur ne s'accomplit donc pas chez Hugo sans luttes; en maintes occasions, il s'efforce de n'aller ni trop haut ni trop loin et de discipliner sa pensée. Il serait téméraire d'affirmer qu'il y a toujours réussi. Souvent la fantaisie du poète empêche le philosophe d'observer un ordre rigoureux dans l'exposition de ses idées, souvent aussi elle l'entraîne en des rêveries hasardeuses; mais en somme, telles exubérances lyriques qu'il est aisé de relever dans l'œuvre doctrinale de Victor Hugo ne doivent pas en faire méconnaître la valeur intrinsèque (i).

La méthode suivie par Victor Hugo est celle qui découle du caractère ontologique de sa philosophie : elle est donc purement rationnelle. Elle s'appuie sur les témoignages, les inductions de la conscience et de la sensibilité et elle ne prend les faits que pour en trouver l'explication à la lumière du sens intime ; plus spécialement, nous avons eu de fréquentes occasions de l'indiquer, elle se distingue par un appel systématique à la perception directe des choses, à l'intuition.

(l) Hug-o voulait au surplus qu'on laissât au rêve sa part, car le rêve peut être, en certains cas, une forme élevée de l'intuition. Comme on fait son rêve on fait sa vie, disait-il. Le grand songe s'appelle devoir. [Post-Scriptum de ma vie,i>. 145).

Pour cette raison, il apparaît non seulement comme un penseur, mais aussi comme un songeur, d'après cette distinction qu'il établissait lui-même : le premier veut, le second subit. Guyau constate que ce genre de song^e profond caractérise la plupart des génies ; ceux qui ont « deviné l'aurore » ont été des songeurs. (Art au point de vue sociologique^ p. 191).

Cette méthode présente des dangers évidents, et Victor Hugo ne l'ignorait pas; mais elle correspondait à l'objet de ses spéculations : la recherche du pourquoi moral de l'existence, recherche qui comporte des procédés d'investigation différents de ceux qu'emploie le savant :

« Le savant dit : Comment? Le penseur dit : Pourquoi? > (i)

Pour cette réponse nécessaire au pourquoi de la vie, Hugo n'admet pas, contrairement à la parole de Littré, que nous soyons en présence d'un Océan pour lequel nous n'aurions point de barque. Devançant de bien loin la connaissance empirique, notre conscience rend possible une anticipation de vérités morales que les sciences positives seraient par ellesmêmes impuissantes à découvrir et qu'elles ont pour tâche de vérifier, d'épurer et de réaliser dans la mesure de leurs propres progrès. Quand il s'agit de cette catégorie de vérités, la méthode subjective peut donc jouer un rôle prépondérant, la conscience étant « une sorte d'intuition de la géométrie mystérieuse de Torde moral. » (2)

C'est au profit de cette géométrie morale que Victor Hugo revendiquait le privilège de divination des hommes de génie, et nous avons vu avec quelle passion il s'était, pour son compte, acharné à en saisir la divine ordonnance. Ses hypothèses cosmogoniques, bâties pour les besoins de la raison pra-

{i) Le Pape : Pensif devant la nitU.

{2) Post-Scripttim de nia vie, p. 194.

tique, ont pour objet d'élucider le problème du mal et de chercher Taccord des lois générales du monde avec les données du sentiment et de la conscience.

De là le souci remarquable des applications morales que nous avons mis en lumière tant de fois au cours de ce livre. Hugo vise constamment à préciser quelle doit être la répercussion des théories sur notîre conduite; il va de suite aux conclusions vitales, ne s'embarrassant pas des équivoques qui peuvent en masquer le seiis exact, excellant du reste à résumer en des aphorismes quelquefois un peu forcés, habi*tuellement fort justes, sa pensée et la pensée d'autrui.

Quant au fond, la philosophie de Victor-Hugo est une sorte de monisme spiritualiste dont les origines sont multiples. Elle s'inspire d'abord, d'une façon plus ou moins nettement accusée, de doctrines classiques anciennes ou modernes (i). L'influence de contemporains, surtout de Lamennais et des saintsimoniens, y doit être assez forte; elle associe enfin la thèse de l'évolution avec des notions empruntées aux traditions manichéennes, à la religion chrétienne et aux antiques religions de l'Inde.

Le poète a-t-il étudié toutes ces doctrines? la plupart, assurément, ne lui ont été connues que dans leurs grandes lignes et il y a trouvé plutôt des éléments propres à susciter le travail créateur de son génie que la matière de convictions minutieu-

(i) Nous avons eu l'occasion de rappeler Aristote, Platon, et, parmi les modernes, Kant, ce dernier étant un des rares philosophes à qui Victor Hugo accorde une [mention de quelque importance.

sèment établies. Il s'est assimilé d'instinct ces données, en plusieurs endroits assez rudimentaires, les a complétées et fusionnées en un ensemble où la part de Tinvention personnelle est considérable et à l'aide duquel il a voulu traduire les besoins de rénovation religieuse, politique et sociale qu'il sentait s'éveiller de tous côtés autour de lui. Ainsi que nous l'avons indiqué, Victor Hugo s'est expressément proposé de faire de sa philosophie l'équivalent d'une religion, mais plus capable, à son gré, que les religions dogmatiques dans leur état présent de s'accorder avec le mouvement scientifique et de guider les générations actuelles dans leur marche laborieuse vers un nouvel idéal de justice sociale. Le terme de Religion-Science dont il s'est servi définit la nature de ses préoccupations et quelle sorte d'œuvre il entendait ébaucher : quoique sous une forme toute idéologique, c'est une œuvre de même ordre et qui tend au même but que les énormes synthèses positives des Auguste Comte et des Spencer.

Elle n'offre sans doute pas l'autorité documentaire de ces systèmes ; néanmoins elle a son mérite et si l'on y fait la part d'un excès d'imagination, on doit se rendre compte que dans les principes métaphysiques dont elle s'inspire aussi bien que dans les conclusions pratiques auxquelles elle aboutit, elle est en harmonie avec les tendances dominantes à notre époque.

Cela n'est pas douteux, en effet, les préférences de la pensée moderne se portent vers ces formes philosophiques que l'on peut ranger avec

Guyau ( i ) sous la désignation de naturalisme moniste et idéaliste, qui reconnaissent l'unité de lois dans l'univers, mais en concevant la loi dernière comme étant d'ordre psychique, et s'efforcent de concilier, dans une vue supérieure, physique et mental, déterminisme et spontanéité, mécanisme et téléologie.

La philosophie de Victor Hugo appartient sans conteste à cette classe de spéculations. En la fondant sur la croyance à l'identité essentielle des lois du monde physique et du monde moral dans l'idée de nature; en y faisant une place prépondérante au concept d'évolution et en essayant de rattacher la per fectibilité humaine à une loi d'ascension universelle; en élaborant en outre des notions de Dieu et de la Providence dépouillées d'anthropomorphisme et compatibles avec le principe de constance des lois naturelles, il a certainement tenté, non sans profondeur, de satisfaire aux aspirations traditionnelles et toujours vivaces de notre esprit en restant d'accord avec les exigences de la raison.

« L'idée philosophique de l'évolution universelle écrit Guyau, est voisine de cette autre idée qui fait le fond de la poésie : Vie universelle » (2).

Là aussi, les théories de Victor Hugo s'autoriseraient de l'opinion commune à quantité de savants et de philosophes a qui la vie et la pensée apparaissent comme irréductibles à de simples phénomènes d'ordre physico-chimique et qui sont amenés à les

(i) Irréligion de l'avenir^ Liv. III, Ch. V.

(2) L'drt au point de vue sociologique^ p. 167.

comprendre dans les virtualités essentielles de la substance inconnue d'où procèdent toutes réalite's sensibles.

D'autre part si l'on envisage son rôle actif, ne peut-on dire, avec plus de certitude encore, que Victor Hugo a eu un clair presisentiment de l'orientation maîtresse des idées de son temps? De là l'immense autorité dont il a joui pendant de longues années à l'égal d'un de ces mages ou héros dont il a célébré l'intervention dans l'histoire de l'humanité. ' ^

Il n'y a peut-être aucun des problèmes importants du siècle auquel il n'ait touché. Ses paroles sont quelquefois trop grandiloquentes, ses appréciations un peu sommaires, mais au fond, il a montré beaucoup de clairvoyance, de la pondération, et pour une grande part, ses vues ou se sont réalisées ou n'ont pas cessé d'être de circonstance.

Rappelons en peu de mots qu'il a, l'un des premiers, proclamé le devoir social — aujourd'hui incontesté — de l'art et de la littérature; qu'il se fit le champion enthousiaste du progrès, le défenseur infatigable du droit et de la liberté; qu'il a de bonne heure dénoncé l'urgence des questions relatives à l'amélioration du sort des masses; qu'enfin, il a été partisan de l'instruction populaire aussi large que possible. Sur ces divers points, comme sur bien d'autres, ses opinions restent dignes d'être méditées.

Mais sa grande ambition a été de devenir un des guides sacrés de l'ascension humaine vers la paix et l'union, d'être, en particulier, un apôtre de

cet aboutissement suprême de la civilisation : Tuniverselle fraternité des hommes obtenue par l'accord spontané des volontés. Pour atteindre ce but (et c'est une marque du rapport étroit existant chez lui entre la théorie et la pratique), il asoutenu jusqu'à son dernier jour la nécessité d'un idéal qui ne fût pas restreint au seul horizon de l'existence terrestre. Toute sa philosophie, toute sa politique, reposent sur la conviction que, hors cette foi transcendante, il n'est logiquement possible ni de donner une interprétation optimiste de la vie, ni d'élever la morale au dessus'de la recherche égoïste du bien être immédiat, ni d'attribuer à la notion de progrès une valeur suffisante pour lui permettre de présider à l'évolution démocratique des sociétés. Jusque dans ses parties les plus directement dépendantes de l'imagination poétique, telles que les conjectures sur la métempsychose, la philosophie de Victor Hugo demeure fidèle à l'idée d'évolution combinée avec les exigences de la loi morale. Renouvier déclare à ce propos que les doctrines du genre du brahmanisme et du bouddhisme lui semblent renfermer de bons aperçus (i); Guyau, de son côté, range parmi les hypothèses les plus admissibles pour remplacer à l'avenir les religions, celle qui consistera à « revenir à la théorie hindoue bien interprétée, selon laquelle tous les degrés de la nature sont au fond des degrés dans la moralité. » (2)

(i) Victor Hugo le Philosophe, p. 188.

{2) Irréligion de l'avenir ^ T éd., p. 429-430.

228 LA PHItOSOPHIE DE VICTOR HUGO

Nous pourrions multiplier les rapprochements entre les doctrines de Victor Hugo et celles de philosophes autorisés (i), nous nous bornerons à mentionner ces similitudes, de nature, nous l'espérons, à dissiper les préjugés entretenus par les écrivains — dont quelques uns des plus éminents — qui se sont obstinés à lui contester de parti pris la qualité de penseur.

Il est étrange qu a défaut d'une philosophie proprement dite, ces critiques n'aient pas su discerner au moins partiellement, la hauteur habituelle des idées de Victor Hugo. Combien de ses plus belles productions portent sur les questions qui sont l'obsédante préoccupation des intelligences ! et ces questions, il les a traitées en des termes qui font de lui l'un des plus éloquents interprètes de nos doutes, de nos douleurs et de nos espérances. Lors même qu'on ne pourrait tirer de ses œuvres une philosophie en forme, il n'en serait p^s moins un philosophe au meilleur sens du mot, le poète qui a pu concevoir ainsi le mystère des choses et l'exprimer avec tant de puissance.

Pourtant il y a plus : cette philosophie existe et l'unité doctrinale des opinions de Victor Hugo est indéniable. Dans son esprit une vaste construction métaphysique s'est édifiée, s'efforçant de reproduire le plan de la création et de rattacher la règle de nos actes à l'ordre éternel qui gouverne l'évolution

^i) Entre autres : M. Boutroux : Contingence des lois de la Nature. Conclusions, pp. 154 et suivantes.

des êtres. Aussi comprendrons-nous que le poète qui, de l'avis unanime, a résumé dans son œuvre les aspirations de son siècle, ne peut être assimilé à un simple écho, mais qu'il mérite d'être considéré comme un des maîtres à consulter au milieu des troubles qui accompagnent encore aujourd'hui le long enfantement de la société nouvelle.

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