LIVRE I. — DE DIEU
Je suis bien loin de vous dire, comme certains raisonneurs, que les maux particuliers forment le bien général. Cette extravagance est trop ridicule. Je conviens avec douleur qu'il y a beaucoup de mal moral et de mal physique; mais puisque Texistence de Dieu est certaine, il est aussi tTès certain que tous ces maux ne peuvent empêcher que Dieu existe. Il ne peut être [méchant, car quel intérêt aurait-il à Têtre ? Il y a des maux horribles, mes amis ; hé bien, n'en augmentons pas le nombre. Il est impossible qu'un Dieu ne soit pas bon, mais les hommes sont pervers : ils font un détestable usage de la liberté que ce grand Être leur a donnée ou dû leur donner, c'est-à-dire de la puissance d'exécuter leurs volontés, sans quoi ils ne seraient que de pures machines, formées par un être méchant pour être brisées par lui.
Tous les Espagnols éclairés conviennent qu'un petit nombre de leurs ancêtres abusa de cette liberté jusqu'à commettre des crimes qui font frémir la nature. Don Carlos, second du nom (de qui M. l'archiduc puisse être le successeur !), a réparé autant qu'il a pu les atrocités auxquelles les Espagnols s'abandonnèrent sous Ferdinand et sous Charles-Quint.
Mes amis, si le crime est sur la terre, la vertu y est aussi.
BIRTON.
Ha, ha, ha, la vertu ! voilà une plaisante idée , pardieu ! Je voudrais bien savoir comment la vertu est faite, et où l'on peut la trouver.
(A ces paroles, je ne me contins pas; j'interrompis Birton à mon tour. Vous la trouverez chez M. Frcîind, lui dis-je, chez le bon Parouba, chez vous-même, quand vous
aurez nettoyé votre cœur des vices qui le couvrent. Il rougit, Jenni aussi : puis Jenni baissa les yeux, et parut sentir des remords. Son père le regarda avec quelque compassion, et poursuivit ainsi son discours:)
FREIND.
Oui, mes chers amis, il y eut toujours des vertus, s'il y eut des crimes. Athènes vit des Socrate, si elle vit des Anitus; Rome eut des Caton, si elle eut des Sylla ; Caligula, Néron, effrayèrent la terre par leurs atrocités; mais Titus, Trajan, Antonin-le-Pieux, Marc-Aurèle, la consolèrent par leur bienfesance : mon ami Sherloc dira en peu de mots au bon Parouba ce qu'étaient les gens dont je parle. J'ai heureusement mon Epictète dans ma poche : cet Epictète n'était qu'un esclave, mais égal à Marc-Aurèle par ses sentimens. Ecoutez, et puissent tous ceux qui se mêlent d'enseigner les hommes écouter ce qu'Epictète se dit à lui-même ! « C'est Dieu qui m'a créé, je le porte dans « moi ; oserai-je le déshonorer par des pensées infâmes, (c par des actions criminelles, par d'indignes désirs ? » Sa vie fut conforme à ses discours. Marc-Aurèle, sur le trône de l'Europe et de deux autres parties de notre hémisphère, ne pensa pas autrement que l'esclave Epictète; l'un ne fut jamais humilié de sa bassesse; l'autre ne fut jamais ébloui de sa grandeur : et, quand ils écrivirent leurs pensées, ce fut pour eux-mêmes et pour leurs disciples, et non pour être loués dans des journaux. Et à votre avis, Locke, Newton, Tillotson, Penn, Clarke, le bon homme qu'on appelle ihe man of Ross, tant d'autres dans notre île et hors de notre île, que je pourrais vous citer, n'ont-ils pas été des modèles de vertu?
Vous m'avez parlé, monsieur Birton, des guerres aussi