‹ La philosophie de VoltaireChapitre 102 sur 196 · LIVRE I. —DE DIEU. 15S · texte numérisé non relu

LIVRE I. —DE DIEU. 15S

cruelles qu'injustes dont tant de nations se sont rendues coupables ; vous avez peint les abominations des chrétiens au Mexique et au Pérou, vous pouvez y ajouter la Saint- Barthélemi de France, et les massacres d'Irlande ; mais n'est-il pas des peuples entiers qui ont toujours eu l'effusion du sang en horreur? les brachmanes n'ont-ils pas donné de tout temps cet exemple au monde? Et, sans sortir du pays où nous sommes, n'avons-nous pas auprès de nous la Pensylvanié où nos primitifs, qu'on défigure en vain par le nom de quakers^ ont toujours détesté la guerre? N'avons-nous pas la Caroline, où le grand Locke a dicté ses lois? Dans ces deux pairies de la vertu, tous les citoyens sont égaux, toutes les consciences sont libres, toutes les religions sont bonnes, pourvu qu'on adore un Dieu; tous les hommes y sont frères. Vous avez vu, monsieur Birton, comme au seul nom d'un descendant de Penn les habitans des montagnes bleues, qui pouvaient vous exterminer, ont mis bas les armes. Ils ont senti ce que c'est que la vertu, et vous vous obstinez à l'ignorer! Si la terre produit des poisons comme des alimens salutaires, voudrezvous ne vous nourrir que de poisons?

BIRTON.

Ah ! monsieur, pourquoi tant de poisons ? si Dieu a tout fait, ils sont son ouvrage; il est le maître de tout; il fait tout, il dirige la main de Cromwell qui signe la mort de Charles P'^; il conduit le bras du bourreau qui lui tranche la tête : non, je ne puis admettre un Dieu homicide.

FREIND.

Ni moi non plus. Écoutez, je vous prie ; vous conviendrez avec moi que Dieu gouverne le monde par des lois

générales. Selon ces lois, Cromwell, monstre de fanatisme et d'hypocrisie, résolut la mort de Charles P' pour son intérêt, que tous les hommes aiment nécessairement, et qu'ils n'entendent pas tous également. Selon les lois du mouvement établies par Dieu même, le bourreau coupa la tête de ce roi ; mais certainement Dieu n'assassina pas Charles I" par un acte particulier de sa volonté. Dieu ne fut ni Cromwell, ni Jeffreys, ni Ravaillac, ni Balthazar Gérard, ni le frère prêcheur Jacques Clément. Dieu ne commet, ni n'ordonne, ni ne permet le crime; mais il a fait l'homme, et il a fait les lois du mouvement; ces lois éternelles du mouvement sont également exécutées par la main de l'homme charitable qui secourt le pauvre, et par la main du scélérat qui égorge son frère. De même que Dieu n'éteignit point son soleil et n'engloutit point l'Espagne sous la mer pour punir Cortez, Almagro et Pizarro, qui avaient inondé de sang humain la moitié d'un hémisphère; de même aussi il n'envoie point une troupe d'anges à Londres, et ne fait point descendre du ciel cent mille tonneaux de vin de Bourgogne, pour faire plaisir à ses chers Anglais, quand ils ont fait une bonne action. Sa providence générale serait ridicule, si elle descendait dans chaque moment à chaque individu ; et cette vérité est si palpable, que jamais Dieu ne punit sur-le-champ un criminel par un coup éclatant de sa toute-puissance : il laisse luire son soleil sur les bons et sur les médians. Si quelques scélérats sont morts immédiatement après leurs crimes, ils sont morts par les lois générales qui président au monde. J'ai lu dans le gros livre d'un frenchman, nommé Mézeraij^ que Dieu avait fait mourir notre grand Henri V de la fistule à l'anus, parcequ'il avait osé s'asseoir sur le trône du roi très chrétien; non, il mourut

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parceqiie les lois générales émanées de la toute-puissance avaient tellement arrangé la matière, que la fistule à Tanus devait terminer la vie de ce héros. Tout le physique d'une mauvaise action est Teffet des lois générales imprimées par la main de Dieu à la matière : tout le mal moral de l'action criminelle est l'effet de la liberté dont Thomme abuse.

Enfin, sans nous plonger dans les brouillards de la métaphysique, souvenons-nous que l'existence de Dieu est démontrée ; il n'y a plus s\. disputer sur son existence. Otez Dieu au monde , l'assassinat de Charles P"" en, devient-il plus légitime? son bourreau vous en sera-t-il plus cher? Dieu existe, il suffit ; s'il existe, il est juste : soyez donc justes.

BIRTON.

Votre petit argument sur le concours de Dieu a de la finesse et de la force, quoiqu'il ne disculpe pas Dieu entièrement d'être l'auteur du mal physique et du mal moral. Je vois que la manière dont vous excusez Dieu fait quelque impression sur l'assemblée ; mais ne pouvait-il pas faire en sorte que ses lois générales n'entraînassent pas tant de malheurs particuliers? Vous m'avez prouvé un Être éternel et puissant ; et, Dieu me pardonne î j'ai craint un moment que vous ne me fissiez croire en Dieu ; mais j'ai de terribles objections à vous faire : allons, Jenni, prenons courage ; ne nous laissons point abattre.

Et vous, monsieur Freind, qui parlez si bien, avez-vous lu le livre intitulé le Bon sens *?

FREIND.

Oui, je l'ai lu, et je ne suis point de ceux qui condam-

* De D'Holbach. (E. B.)

nent tout dans leurs adversaires. Il y a dans ce livre des vérités bien exposées; mais elles sont gâtées par un grand défaut. L'auteur veut continuellement détruire le Dieu de Scot, d'Albert, de Bonaventure, le Dieu des ridicules scolastiquesetdes moines. Remarquez qu'il n'ose pas dire un mot contre le Dieu de Socrate, de Platon, d'Épictète, de Marc- Aurèle; contre le Dieu de Newton et de Locke, j'ose dire contre le mien. Il perd son temps à déclamer contre des superstitions absurdes et abominables dont tous les honnêtes gens sentent aujourd'hui le ridicule et l'horreur. C'est comme si on écrivait contre la nature, parceque les tourbillons de Descartes l'ont défigurée; c'est comme si on disait que le bon goût n'exsite pas, parceque la plupart des auteurs n'ont point de goût. Celui qui a fait le livre du Bon sens croit avoir attaqué Dieu ; et en cela il manque tout-à-fait de bon sens ; il n'a écrit que contre certains prêtres anciens et modernes. Croit-il avoir anéanti le maître pour avoir redit qu'il a été souvent servi par des fripons?

BIRTON.

Écoutez, nous pourrions nous rapprocher. Je pourrais respecter le maître, si vous m'abandonniez les valets. J'aime la vérité; faites-la-moi voir, et je l'embrasse.

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