‹ La philosophie de VoltaireChapitre 106 sur 196 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

De l'ailK^isme.

BIRTON.

Je conçois bien que le grand Être, le Maître de la na ture, est éternel ; mais nous qui n'étions pas hier, pou

LIVKE I. — DE DIEU. /I65

vons-nous avoir la folle hardiesse de prétendre à une éternité future? Tout périt sans retour autour de nous, depuis rinsecte dévoré par Thirondelle jusqu'à l'éléphant mangé des vers.

FREIND.

Non, rien ne périt, tout change; les germes impalpables des animaux et des végétaux subsistent, se développent, et perpétuent les espèces. Pourquoi ne voudriez-vous pas que Dieu conservât le principe qui vous fait agir et penser, de quelque nature qu'il puisse être? Dieu me garde de faire un système, mais certainement il y a dans nous quelque chose qui pense et qui veut : ce quelque chose, que l'on appelait autrefois une monade, ce quelque chose est imperceptible. Dieu nous l'a donnée, ou peutêtre, pour parler plus juste. Dieu nous a donnés à elle. Etes-vous bien sûr qu'il ne peut la conserver? Songez, examinez; pouvez-vous m'en fournir quelque démonstration ?

BIRTON.

Non, j'en ai cherché dans mon entendement, dans tous les livres des athées, et surtout dans le troisième chant de Lucrèce; j'avoue que je n'ai jamais trouvé que des vraisem- 3lances.

FREIND.

Et sur ces simples vraisemblances, nous nous abandonierions à toutes nos passions funestes ! nous vivrions en )rutes! n'ayant pour règle que nos appétits, et pour frein [ue la crainte des autres hommes rendus éternellement nnemis les uns des autres par cette crainte mutuelle; car n veut toujours détruire ce qu'on craint : peftSez-y bien, monsieur Birton ; réfléchissez-y sérieusement, mon fils

Jenni : n attendre de Dieu ni châtiment ni récompense, c'est être véritablement athée. A quoi servirait Tidée d'un Dieu qui n'aurait sur vous aucun pouvoir? C'est comme si l'on disait ; Il y a un roi de la Chine qui est très puissant: je réponds : grand bien lui fasse ; qu'il reste dans son manoir, et moi dans le mien : je ne me soucie pas plus de lui qu'il ne se soucie de moi ; il n'a pas plus de juridiction sur ma personne qu'un chanoine de Windsor n'en a sur un membre de notre parlement; alors je suis mon Dieu à moi-même, je sacrifie le monde entier à mes fantaisies, si j'en trouve l'occasion ; je suis sans loi, je ne regarde que moi. Si les autres êtres sont moutons, je me fais loup ; s'ils sont poules, je me fais renard.

Je suppose, ce qu'à Dieu ne plaise, que toute notre Angleterre soit athée par principe; je conviens qu'il pourra se trouver plusieurs citoyens qui, nés tranquilles et doux, assez riches pour n'avoirpasbesoind'être injustes, gouvernés par l'honneur, et par conséquent attentifs à leur conduite, pourront vivre ensemble en société ; ils cultiveront les beauxarts, par qui les mœurs s'adoucissent; ils pourront vivre dans la paix, dans l'innocente gaieté des honnêtes gens ; mais l'athée pauvre et violent, sûr de l'impunité, sera un sot s'il ne vous assassine pas pour voler votre argent. Dès lors tous les liens de la société sont rompus, tous les crimes secrets inondent la terre, comme les sauterelles, à peine d'abord aperçues, viennent ravager les campagnes : le bas peuple ne sera qu'une horde de brigands, comme nos voleurs, dont on ne pend pas la dixième partie à nos sessions ; ils passent leur misérable vie dans des tavernes avec des filles perdues, ils les battent, ils se battent entre eux; ils tombent ivres au milieu de leurs pintes de plomb dont ils se sont cassé la tête; ils se réveillent pour voler et pour

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