‹ La philosophie de VoltaireChapitre 110 sur 196 · LIVRE I. — DE DIEU · texte numérisé non relu

LIVRE I. — DE DIEU

Pour vous faire voir à présent que l'art a tout fait, observez seulement un insecte, un limaçon, une mouche, vous y verrez un art infini qu'aucune industrie humaine ne peut imiter : il faut donc qu'il y ait un artiste infini-^ ment habile, et c'est ce que les sages appellent Dieu.

CALLICRATES.

Cet artisan, que vous supposez, est, selon nos épicuriens, la force secrète qui agit éternellement dans cet assemblage toujours périssant et toujours reproduit que nous appelons nature.

ÉVJÎNÈRE.

Comment une force peut-elle être répandue dans des êtres qui ne sont plus, et dans ceux qui ne sont pas encore nés? Comment cette force aveugle peut-elle avoir assez d'intelligence pour former des animaux sentans ou pensans, et tant de soleils qui probablement ne pensent point? Vous sentez qu'un tel système, n'étant fondé sur aucune vérité antécédente, n'est qu'un rêve produit par l'imagination en délire : la force secrète dont vous parlez ne peut subsister que dans un être assez puissant et assez intelligent pour former des animaux intelligens ; dans un être nécessaire, puisque sans son existence il n'y aurait rien ; dans un être éternel, puisque, existant par lui-même, on ne peut assigner de moment où il n'ait pas existé; dans un être bon, puisque, étant la cause de tout, rien ne peut avoir fait entrer le mal dans lui. Voilà ce que nous autres stoïciens nous appelons Dieu : voilà le grand Être à qui nous nous efforçons de ressembler par la vertu, autant que de faibles créatures peuvent approcher de l'ombre de leur Créateur,

CALUCRATES.

Et voilà ce que nos épicuriens nous nient. Vous êtes comme les sculpteurs ; ils font à coups de ciseau une belle statue, et ils Tadorcnt. Vous forgez votre dieu, et puis vous lui donnez le titre de bon ; mais regardez seulement notre Etna; la ville de Catane, engloutie depuis peu d'années, et ses ruines encore fumantes. Souvenez-vous de ce que Platon nous apprend de la destruction de Tîle Atlantique, abymée il n'y a pas plus de dix mille ans, songez à rinondation qui détruisit la Grèce.

A l'égard du mal moral, souvenez-vous seulement de tout ce que vous avez vu, et donnez Tépithète de bon à votre dieu, si vous Tosez. On n'a jamais répondu à ce fa- M meux argument : Ou Dieu n'a pu empêcher le mal ; et, l en ce cas, est-il tout-puissant? ou il l'a pu, et il ne l'a pas fait ; alors où est sa bonté ?

kvémère.

Cel ancien raisonnement, qui semble détrôner Dieu et mettre à sa place le chaos, m'a toujours effrayé : les folles horreurs dont j'ai été témoin sur ce malheureux globe m'épouvantent encore davantage. Cependant au pied de ce mont Etna qui vomit la flamme et la mort autour de nous, je vois les campagnes les plus riantes et les plus fertiles; et, après dix ans de carnage et de destruction, je vois renaître dans Syracuse la paix, l'abondance, les plaisirs, les chansons et la philosophie : il y a donc du bien dans ce monde, s'il y a tant de mal ; il est donc démontré que Dieu n'est pas absolument méchant, s'il est l'auteur de tout.

CALLICRATES.

Ce n'est pas assez qu'un Dieu ne soit pas toujours et|

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