LIVRE I. — DE DIEU. J\l
CALLICRATES.
Ah! je vois où vous en voulez venir; vous allez me dire que TaiTangement de Tunivers, l'immensité de Tes^ pace remplie de mondes qui tournent régulièrement autour de leurs soleils, la lumière qui jaillit en torrens de ces soleils, et qui court animer tous ces globes, enfin cette fabrique incompréhensible démontre un fabricateur souverainement intelligent, puissant, éternel ; vous allez m'étaler les belles découvertes des Platon qui ont agrandi la sphère des êtres ; vous m'allez faire voir le grand Être qui préside à celte foule d'univers tous faits les uns pour les autres. Ces discours tant rebattus ne persuadent pas nos épicuriens. Ils vous disent froidement qu'il ne disconviennent pas que la nature a tout fait, que c'est là le grand Ltre; qu'on la voit, qu'on la sent dans le soleil, dans les astres, dans toutes les productions de notre globe, dans nous-mêmes, et qu'il y a une grande faiblesse, et bien peu de bon sens, à vouloir attribuer à je ne sais quel être imaginaire qu'on ne peut voir, et dont il est impossible de se former la plus légère idée ; de lui attribuer, dis-je, les opérations de cette nature qui nous est si sensible, si connue par ses travaux continuels, qui est partout sous nos pieds, sur nos têtes, qui nous a fait naître, qui nous fait vivre et mourir, et qui est visiblement le Dieu que vous cherchez ; lisez le Système de la nature \ V Histoire de la nature, les Principes de la nature *, la Philosophie de la
* De d'Holbach, sous le nom de Mirabaud. (E. B.)
^ ' Principes de la nature^ suivant les opinions des anciens philoiopheSy 2 vol. in-12, 4 725, par François-Marie-Pompée Colonne, mort  Paris, le 6 mars 1726, dans l'incendie de sa maison. (Gloc.)
\n LA PHILOSOPHIE DE VOLTAIRE.
nature * le Code de la nature «, les lois de la nature ^ etc.
ÉVÉMÈRE.
Et si je vous disais qu il n y a point de nature, que tout est art dans Tunivers*, et que Fart annonce un ouvrier!
CALLICRATES.
Comment donc ! point de nature, et tout est art? quelle idée creuse î
ÉVÉMÈRE.
C'est un philosophe peu connu, et peu compté peut-être parmi les philosophes, qui a le premier avancé cette vérité; mais elle nest pas moins vérité pour être d'un homme obscure Vous m'avouerez que vous ne pouvez entendre par ce terme vague, nature, qu'un assemblage de choses qui existent, et dont la phipart n'existeront pas demain ; certes, des arbres, des pierres, des légumes, des chenilles, des chèvres, des filles et des singes ne composent point un être absolu, quel qu'il soit : des eifels qui n'existaient point hier ne peuvent être la cause éternelle, nécessaire et productive. Votre nature, encore une fois, n'est qu'un mot inventé pour signifier l'universalité des choses.
» Par Delisle de Sales. Voir la letlre du 6 juin 1770 de Voltaire à Delisle de Sales. (Clog.)
* Le Code de la nature, ou le véritable esprit de ses lots, publié en < 755, et allribué à Diderot, est de Morelli le OU, auteur de quelques autres ouvrages. (Clog.)
* Vollaire. en 1777, avait passé en revue, dans l'art. XI de son ouvrage iniilulé Prix de la justice et de l'humanité {Politique et Législation)^ les livres sur la nature. (Clog.)
^ Voy. le dialogue que contient l'article Nature , dans le Dictionnaire philosophique. (Clog)
' C'est de lui-même que M. de Voltaire parle ici. {E. de K.)