LIVRE lî. — DE LA LIBERTÉ
Qu'on ne dise pas qu'il est indigne d'un philosophe de recourir ici à ce Dieu : car ce Dieu étant une fois prouvé, comme il l'est invinciblement, il est certain qu'il est l'auteur de ma liberté si je suis libre , et qu'il est l'auteur de mon erreur si, ayant fait de moi un être purement passif, il m'a donné le sentiment irrésistible d'une liberté qu'il m'a refusée. .
Ce sentiment intérieur que nous avons de notre liberté est si fort, qu'il ne faudrait pas moins, pour nous en faire douler, qu'une démonstration qui nous prouvât qu'il implique contradiction que nous soyons libres. Or, certainement il n'y a point de telles démonstrations.
Joignez à toutes ces raisons qui détruisent les objections des fatalistes, qu'ils sont obligés eux-mêmes de démentir à tout moment leur opinion par leur conduite : car on aura beau faire les raisonnemens les plus spécieux contre notre liberté, nous nous conduirons toujours comme si nous étions libres, tant le sentiment intérieur de notre liberté est profondément gravé dans notre ame, et tant il a, malgré nos préjugés, d'influence sur nos actions.
Forcées dans ce retranchement, les personnes qui nient la liberté continuent et disent : Tout ce dont ce sentiment intérieur dont vous faites tant de bruit nous assure, c'est que les mouvemens de notre corps et les pensées de notre esprit obéissent à notre volonté; mais cette volonté ellemême est toujours déterminée nécessairement par les choses que notre entendement juge être les meilleures, de même qu'une balance est toujours emportée par le plus grand poids. Voici la façon dont les chaînons de notre chaîne tiennent les uns aux autres.
Les idées, tant de sensation que de réflexion, se présentent à vous, soit que vous le vouliez ou que vous ne le
vouliez pas; car vous ne formez pas vos idées vous même. Or, quand deux idées se présentent à votre entendement, comme, par exemple, Tidée de vous coucher et Tidée de vous promener, il faut absolument que vous vouliez Tune de ces deux choses, ou que vous ne vouliez ni Tune ni Tautre. Vous n'êtes donc pas libre quant à l'acte même de vouloir.
De plus, il est certain que si vous choisissez, vous vous déciderez sûrement pour votre lit ou pour la promenade, selon que votre entendement jugera que Tune ou l'autre de ces deux choses vous est utile et convenable : or votre entendement ne peut juger bon et convenable que ce qui lui paraît tel. Il y a toujours des différences dans les choses, et ces différences déterminent nécessairement votre jugement; car il vous serait impossible de choisir entre deux choses indiscernables, s'il y en avait. Donc toutes vos actions sont nécessaires, puisque, par votre aveu même, vous agissez toujours conformément à votre volonté ; et que je viens de vous prouver, i° que votre volonté est nécessairement déterminée par le jugement de votre entendement ; 2° que ce jugement dépend de la nature de vos idées ; et enfin 5« que vos idées ne dépendent point de vous.
Comme cet argument, dans lequel les ennemis de la liberté mettent leur principale force, a plusieurs branches, il y a aussi plusieurs réponses.
1° Quand on dit que nous ne sommes pas libres quant à l'acte même de vouloir, cela ne fait rien à notre liberté, car la liberté consiste à agir ou ne pas agir ', et non pas à vouloir et à ne vouloir pas.
* On reconnaît ici la définition de Locke: la liberté est le pouvoir 4'agir. Locke se trompe asiuréroenl et Voltaire avec lui. Je vem