LIVRE H. — BE LA LIBERTÉ
2® Notro entendement, dit-on, ne peut s'empêcher de juger bon ce qui lui paraît tel; l'entendement détermine la volonté, etc. Ce raisonnement n'est fondé que sur ce qu'on fait, sans s'en apercevoir, autant de petits êtres de la volonté et de l'entendement, lesquels on suppose agir l'un sur l'autre, et déterminer ensuite nos actions. Mais c'est une méprise qui n'a besoin que d'être aperçue pour
sauver mon ennemi, mon bras se paralyse; je veux frapper mon ami mon hras se paralyse encore ; dans les deux cas le pouvoir d'agir m'a fait défaut, pourtant j'éprouve, dans le premier cas, une salifaclion morale, dans le second du remords. J'étais donc libre en l'absence de ce pouvoir. Au contraire, j'ai frappé mon ami, dans une convulsion; j'ai des regrets, nul remords. Le pouvoir d'agir était présent, la liberté absente. Si la liberté est oij n'est pas ce pouvoir, et n'esl pas où il est, elle n'est donc pas ce pouvoir même, et réside dans la volonté. La société tout entière en juge ainsi. Un accusé est-il convaincu d'avoir tué un homme, le jury examine encore s'il est coupable, et plus d'une fois l'absout. Absurdité énorme si la liberté est dans l'acte. El ce même jury qui absout le meurtre effectué, inculpe la tentative. Il faut penser que le genre humain délire, ou placer le libre arbitre dans la volonté. J'agis souvent parce que je l'ai voulu, il est vrai, souvent aussi sans le vouloir, et même malgré que je ne le veuille pas : j'évoque un souvenir ; il vient sans que je l'appelle, et demeure malgré moi. D'autres fois la volonté a beau se tendre de toute sa force, la puissance d'agir manque absolument. L'action est un accident ; ce qui est toujours à moi c'est ma volonté, ou plutôt elle est moi-même. Locke nous dit: Quand je suis en prison, je ne suis pas libre de sortir. Il devrait dire : Je n'ai pas lepouvoirde sortir. Le mot de liberté n'a ici que faire: elle n'est point dans le corps, mais toute retirée dans l'ame qui consulte et résout. Voltaire se souvient de Locke, au début de la discussion; mais la discussion l'éclaire : il sent qu'il ne peut défendre la liberté, si elle est ce que Locke prétend. Après l'avoir définie, comme il le fait ici, le pouvoir physique d'agir, dans lu lettre XXXIX, elle devient le pouvoir de penser et d'opérer des mouvemens en conséquence ; enfin dans la lettre XLVIII, elle se transforme dans le pouvoir de choisir. Il est bien évident que si la liberté est dans l'action, l'action dépendant de la volonté, la volonté dépendant des motifs, et les motifs avec leur force propre ne dépendant point de nous, nous sommes de pures machines, avec la conscience illusoire de notre liberté. Sauf une ou deux expressions équivoques , la discussion que Voltaire soutient contre Frédéric est excellente. Il n'est pas ici le disciple de Locke, mais le disciple de la raison universelle. (E. B.)
être rectifiée ; car on sent aisément que vouloir, juger, etc., ne sont que différentes fonctions de notre entendement. De plus, avoir des perceptions, et juger qu une chose est vraie et raisonnable, lorsqu'on voit qu'elle Test effectivement, ce n'est point une action, mais ime simple passion : car ce n'est en etfet que sentir ce que nous sentons, et voir ce que nous voyons ; et il n'y a aucune liaison entre l'approbation et l'action, entre ce qui est passif et ce qui est actif.
3° Les différences des choses déterminent, dit-on, notre entendement". Mais on ne considère pas que la liberté d'indifférence, avant le dictamen de l'entendement, est une véritable contradiction dans les choses qui ont des différences réelles entre elles : car, selon cette belle définition de la liberté, les idiots, les imbécilles, les animaux même, seraient plus libres que nous; et nous le serions d'autant plus que nous aurions moins d'idées et que nous apercevrions moins les différences des choses; c'est-à-dire à proportion que nous serions plus imbécilles; ce qui est absurde. Si c'est cette liberté qui nous manque, je ne vois pas que nous ayons beaucoup à nous plaindre. La liberté d'indifférence, dans les choses discernables, n'est donc pas réellement une liberté.
A l'égard du pouvoir de choisir entre des choses parfaitement semblables, comme nous n'en connaissons point, il est difficile de pouvoir dire ce qui nous arriverait alors. Je ne sais même si ce pouvoir serait une perfection ; mais ce qui est bien certain, c'est que le pouvoir soi-mouvant, seule et véritable source de la liberté, ne pourrait être détruit par l'indiscernabilité de deux objets : or, tant que l'homme aura ce pouvoir soi-mouvant, Lhomme sera libre.