LIVRE II. — DE LA LIBERTÉ
fait : si Dieu est sans sagesse, ce n'est plus un dieu; c'est un être sans raison , un aveugle hasard , un assemblage contradictoire d'attributs qui ne peuvent exister réellement. Il faut donc que nécessairement la sagesse, la prévoyance et la prescience soient des attributs de Dieu ; ce qui prouve suffisamment que Dieu voit les effets dans leurs causes, et que, comme infiniment puissant, sa volonté s'accorde avec tout ce qu'il prévoit. Remarquez en passant que ceci détruit les conlingens futurs; car l'avenir ne peut point avoir d'incertitude à l'égard de Dieu tout puissant, qui veut tout ce qu'il peut, et qui peut lout ce qu'il veut.
Vous trouverez bon à présent que je réponde aux objections que vous venez de me faire. Je suivrai l'ordre que vous avez tenu, afin que par ce parallèle la vérité en devienne plus palpable.
I. La liberté de l'homme, telle que vous la définissez, ne saurait avoir, selon mon principe, une raison suffisante; car, comme cette liberté ne pouvait venir uniquement que de Dieu, je vais vous prouver que cela même implique contradiction, et qu'ainsi c'est une chose impossible. Dieu ne peut changer l'essence des choses : car, comme il lui est impossible de donner à un triangle, en tant que triangle, un carré, de faire que le passé n'ait pas été, aussi peu saurait-il changer sa propre essence. Or il est de son essence , comme un Dieu sage , tout puissant et connaissant l'avenir, de fixer les événemens qui doivent arriver dans tous les siècles qui s'écouleront : il ne saurait donner à l'homme la liberté d'agir diamétralement à ce qu'il avait voulu ; de quoi il résulte qu'on dit une contradiction , lorsqu'on soutient que Dieu peut donner la liberté à l'homme.
H. L'homme pense, opère des mouvemens, et agit, j'en
conviens, mais d'une manière subordonnée aux inviolables lois du destin. Tout avait été prévu par la Divinité, tout avait été réglé ; mais Thomme, qui ignore Tavenir, ne s'aperçoit pas qu'en semblant agir indépendamment, toutes ses actions tendent à remplir le décrets de la Providence.
On voit la Liberté, celle esclave si fière, Par d'invisibles nœuds dans ces lieux prisonnière : Sous un joug inconnu que rien ne peut briser, Dieu sait Tassujettir sans la tyranniser.
(La Henriade, Cu. viii.)
III. Je vous avoue que j'ai été ébloui par le début de votre troisième objection. J'avoue qu'un dieu trompeur, issu de mon propre système, me surprit ; mais il Oiut examiner si ce Dieu nous trompe autant qu'on veut bien le faire croire.
Ce n'est point l'Etre infiniment sage, infiniment conséquent qui en impose à ses créatures par une liberté feinte qu'il semble leur avoir donnée. Il ne leur dit point : Vous êtes libres, vous pouvez agir selon votre volonté ; mais il a trouvé à propos de cacher à leurs yeux les ressorts qui les font agir. Il ne s'agit point ici du ministère des passions, qui est une voie entièrement ouverte à notre sujétion; au contraire, il ne s'agit que des motifs qui déterminent notre volonté. C'est une idée d'un bonheur que nous nous figurons, ou d'un avantage qui nous flatte, et dont la représentation sert de règle à tous les actes de notre volonté. Par exemple, un voleur ne déroberait point s'il ne se figurait un état heureux dans la possession du bien qu'il veut ravir; un avare n'amasserait pas trésor sur trésor, s'il ne se représentait pas un bonheur idéal dans l'entassement de toutes ces richesses ; un soldai n'exposerait point sa vie s'il