‹ La philosophie de VoltaireChapitre 14 sur 196 · XXXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXVI INTRODUCTION

ce fond est Fidée du juste et de Tinjuste. On commet prodigieusement d'injustices dans les fureurs de ses passions, comme on perd sa raison dans l'ivresse; mais quand rivresse est passée, la raison revient. La société n'est fondée que sur ces notions, qu'on n'arrachera jamais de notre cœur. Quel est l'âge où nous connaissons le juste et l'injuste? L'âge où nous connaissons que deux et deux font quatre. »

Est-ce Voltaire, est-ce Descartes qui parle ainsi ? Et ce n'est point chez lui une saillie, il y revient partout avec une décision et une vigueur qui ne se démentent point. L'homme qui croit à Dieu, à la liberté et à la justice absolue n'est pas un sensualiste assurément. Un véritable sensualiste, c'est d'Holbach, et Voltaire écrivait en tête d'un exemplaire du Bon sens de cet auteur : « Il prend ^ quelquefois ses cinq sens pour du bon sens. »

Interrogez Voltaire sur l'existence de l'âme; c'est bien lui qui écrit : (( Je suis en peine ^, monsieur, de toute âme et de la mienne. » Il prie^ riionnête homme qui fera Matière (dans l'Encyclopédie) de bien prouver que le je ne sais quoi qu'on nomme matière peut aussi bien penser que le je ne sais quoi qu'on appelle esprit. Il soutient sans faiblir une fois, d'accord avec Locke, que Dieu peut donner la pensée à la matière. Qu'est-ce, au juste, que cette opinion? Les spiritualistes se récrient comme s'ils étaient en présence du matérialisme. INon, disentils, Dieu ne saurait faire ce qui est contradictoire ; or il est contradictoire que la pensée incorporelle appartienne

1 Corr, avecd'Al.. 1775, p. 658.

* Lettre à l'abbé Spallanzani, 1776, t. XI, p. -HO. LeUre à d'Al., 1757, p. 54.

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à la nalurc palpable, que la matière, toujours divisible, ait conscience de son unité, comme il arrive dans l'homme. On ne peut mieux, si en effet la matière est toujours divisible; mais si, comme le veut Leibniz, les derniers cléments sont simples, elle peut donc penser tout comme Tesprit dont elle a la nature. Or sommes-nous en plein matérialisme avec Leibniz? On n'a pas osé le dire, on ne l'osera pas. Plusieurs docteurs de la primitive Église ont cru l'âme corporelle ; étaient-ils donc à-la-fois matérialistes et chrétiens? Quoi! la proposition de Locke et de Voltaire, si suspecte chez eux, devient-elle ici innocente et perd-elle son venin en changeant de lieu? Parlons franchement ; cessons, comme dirait Descartes, de nous battre dans des caves : on n'est point matérialiste pour prétendre que la matière est capable de penser, iii spiritualiste pour prétendre qu'elle en est incapable. Entre le spiritualisme et le matérialisme, l'éternelle question n'est pas, en dépit des apparences, de savoir s'iln' y a qu'une seule nature d'êtres ou s'il y en a deux, seulement de l'étendue, seulement de l'esprit, ou ensemble de l'esprit et de l'étendue, mais si dans l'homme il n'y a qu'une seule vie, qu'une seule destinée. Admettez-vous qu'en nous tout tende vers un but unique, la perfection du corps, le bon état et le bien-être de cette machine qui digère, respire, change de place; que nous devions n'avoir qu'une seule préoccupation : respirer à notre aise, digérer sans peine, nous mouvoir librement, donner à nos sens le plus possible de jouissances, en écarter avec le plus grand soin la douleur, nous établir dans ce monde en telles conditions de fortune, de puissance qui nous rendent celte tache facile , cultiver notre esprit dans la mesure que réclame cet art du bien vivre; rapporter tout à ce

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ceîitre, sans autre pensée, sans autre souci, vous êtes matérialiste. Si, au conAraire, la destinée physique vous semble étroite, la pensée trop noble pour se mettre tout entière au service du corps; si le cœur humain vous semble renfermer d'autres désirs que ceux qui ont le corps pour objet; si au-dessus de la perfection des organes vous concevez une autre perfection de tout autre nature; si vous rêvez de science infinie, de dévouement; Si vous vous sentez soulevé de terre vers un monde supérieur, peuplé de grandes pensées, de sentiments généreux ; si vous comprenez qu'on doit sacrifier le bien-être et même la vie du corps pour vivre de cette autre vie, vous êtes spiritualiste. Cet être qui pense et cet être qui , respire sont-ils de même nature? Dussé-je toujours Tigno- 1 rer, ce que je sais de science certaine, c'est qu'il y a en moi un double mouvement, une double destinée : l'une de' «conserver, de perfectionner en moi Fanimal qui est né il y a quel<{ues jours et dans quelques jours va mourir; Tautre, de conserver et de perfectionner en moi l'être intelligent, sensible et moral, avec ses aspirations infinies; ce que je sais de science certaine, c'est que la première de ces destinées est subordonnée à la seconde, camme la raison l'atteste, comme la loi morale le veut; et ainsi je suis un être immortel, de passage dans un corps mortel.

Voltaire a tort de croire que la matière peut penser, •que l'àme a la nature du corps; mais pour être matérialiste, il faut qu'il ajoute que l'âme dépend entièremeni du corps. Ne le dit-il pas en effet? « La disposition * des

organes fîiit tout La manière dont on digère décide

presque toujours dti notre manière de penser. » Voici en-

Lcllre A Mme du DefTand, { 772, l. X, p. 4Jr>.

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core un mot qui plairait à La Mettrie : « On a* une fluxion sur l'âme comme sur les dents. » Mais ce n'est pas son dernier mot : « C'est une plaisante* chose que la pensée dépende absolument de l'estomac, et que malgré cela les meilleurs estomacs he soient pas les meilleurs penseurs.» La Mettrie regarderait à deux fois avant de signer cette pensée, et il ne signerait certes pas celle-ci : « On fait aller ^ son corps comme l'on veut. Lorsque l'âme dit : Marche, il obéit. » Au fond il la regardait comme un atome, une particule matérielle sans doute, mais d'une extrême ténuité et indivisible. On trouve souvent cette idée dans ses ouvrages philosophiques, et la lettre suivante au comte de Tressan exprime bien ses plus secrètes sympathies. (( Vous me paraissez tenir pour ce feu élémentaire que Newton se garda bien toujours d'appeler corporel. Ce principe peut mener loin ; et si Dieu, par hasard, avait accordé la pensée à quelques monades de ce feu élémentaire, les docteurs n'auraient rien à dire : on aurait seulement à leur dire que leur feu n'est pas bien lumineux, et que leur monade est un peu impertinente. )) Un pas de plus, et la monade de feu élémentaire se tournait en pur esprit; Voltaire ne l'a pas fait. Mais il est entièrement des nôtres quand il accorde à l'âme la liberté, la counaissance de la loi morale qu'elle doit accomplir, et de Dieu sur qui la vertu s'appuie. Son instinct est moins matérialiste encore que sa raison. « Il faut donner* à son âme toutes les formes possibles. C'est un feu que Dieu nous a confié, nous devons le nourrir

1 Lettre àd'Al., 1757, p. 35.

« Lettre à d'Aï., <770, p. 515.

^ Lettre de Fréd. à Voltaire, Corr. avec les souv., t. I, 672.

* Lettre à Cideville, 4 738, t, il, p. 156.

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