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du monde avec sa sagesse infinie; il achève lui-même Tunivers physique, impose à la matière les lois d'où dériveront fatalement tous ses mouvements et leur harmonie; quant au monde des esprits, il lui fixe sa destinée, il veut qu'un jour la vérité et la justice y résident, mais il ne les y place pas lui-même et il donne à Thomme cette mission. Que parle-t-on de Prométhée, qui, dérobant le feu du ciel, encourt la colère de Jupiter et un châtiment terrible ! Dieu, quand il nous a formés, a gravé dans notre raison ridéal d'un monde parfait où régnent sans ennemis la vérité et la justice; il nous a communiqué le plan conçu par sa souveraine sagesse ; il a fait plus, il a mis dans notre cœur l'amour de cet idéal, l'enthousiasme de cette perfection , une portion de ce feu divin qui crée , qui anime les formes mortes de rintelligence. Cette ardeur secrète, sans cesse renaissante, qui nous dévore, est notre gloire, elle n'est point notre châtiment. Poursuivi par le rêve de l'idéal, l'homme s'agite et ne peut goûter le repos ; les yeux fixés sur cet exemplaire immortel, il tente de le traduire; mécontent de ses ébauches, il efface, il corrige, souvent, dans son impatience, remplaçant une erreur par une erreur, une injustice par une injustice, qui sera emportée à son tour, quelquefois par une vérité solide, par une pratique équitable qui ne périront point. Ainsi, à travers ces tentatives avortées et reprises , l'œuvre avance, la science s'accroît, les institutions s'améliorent, la cité de Dieu se dessine dans la nuit. Quel spectacle! et qu'il est vraiment divin! Dieu pouvait d'un coup achever le monde, il ne l'a pas voulu; il s'est adjoint riiomme, et c'est une créature Ignorante et vicieuse qui enfante la vérité et la justice. Nous ne sommes donc pas à Dieu des rivaux mais des associés, car il es! exemj)i d'envie. Le pèi'c qui a fo méràme
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de son fils, lorsque ce fils fait une belle action , n'en est point jaloux. Qui pourrait à ce moment lire dans son cœur, y verrait le contentement sévère de la sagesse qui a porté ses fruits et la douceur de la tendresse paternelle avec ses ineffables complaisances. Or qu'est-ce que Dieu , sinon un père, sans nos aveuglements et nos lâchetés.
Cette doctrine est-elle donc si abstraite, si compliquée, qu'elle doive effaroucher une raison amie de la clarté et de la simplicité? Non sans doute; mais encore faut-il oser croire ce que l'œil ne voit pas, ce que la main ne touche pas. Voltaire croit à Dieu, à la liberté, à la vertu ; c'est fort bien, ce n'est pas assez. Où tend ce travail si dur de l'homme sur lui-même? Dans quel but tant de fatigues, de privations, de sacrifices? Si tout finit avec le corps, ({u'importe que je tombe un peu plus ou un peu moins parfait dans le néant? Quoi ! Dieu nous donne une part de sa raison et de sa liberté, il fait briller devant nous l'idéal éclatant de la vertu , il descend lui-même dans la conscience avec ses douceurs et ses terreurs; et nous n'avons que quelques pas à faire entre deux abîmes! quelle contradiction! et quel danger encore pour la société, si les méchants ont l'impunité assurée! Voltaire le sentait bien, il comprenait que la destinée humaine est incomplète ici-bas, et qu'elle se dénoue dans l'invisible; mais pour la suivre jusque-là il fallait consentir à perdre terre, et son esprit n'avait pas ce courage. Il accable la Sorbonne qui damne Trajan et Marc-Aurèle ; mais lui, que fait-il de ces âmes généreuses? il veut des peines pour les méchants et sauverait l'enfer pour y loger Fréron, mais il n'ouvre pas le ciel aux héros; il ressent une profonde aversion pour le dogme de la vie future, telle que le catholicisme l'entend : sa raison rejette ces récits intrépides d'un monde d'où personne n'est rêve-
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nu, et sa compassion s'émeut pour des misères innombrables et infinies; devant un tel monde il goûte le néant, mais le néant à son tour le repousse, et il reste suspendu dans le vide, trop craintif pour se faire une doctrine suivant ses instincts, et garder la vie future en la consolant. Et pourtant, si Ton veut juger de Texcellence ou des défauts de la création , c'est de là, c'est de cette région invisible qu'il faut l'observer. Attaché au globe, on est emporté par son mouvement, on ne voit que le commencement et le milieu des choses, sans la fin qui les achève, et l'on s'agite tristement, comme Voltaire, dans un monde mutilé.
Le reste de ses opinions philosophiques n'est pas ce qu'on attend d'après la renommée. 11 n'est pas ce que trop souvent on imagine, un sceptique qui doute absolument de tout et ne se plaît qu'à détruire. 11 a ruiné plus d'une croyance, mais au profit des vérités naturelles, et de la tolérance, qui lui était la meilleure des vérités. 11 a constamment , et en mille endroits , soutenu avec énergie l'existence d'un Dieu qui a fait et gouverne le monde ; et il avait le droit de le dire : « Il y a eu des gens » qui m'ont appelé athée, c'est appeler Quesnel moliniste. » 11 a soutenu avec la même opiniâtreté l'existence d'une loi morale, règle absolue des actions humaines. La liberté l'a embarrassé plus d'une fois comme bien d'autres philosophes ; il se rappelle avec complaisance le mot de Locke, avouant * qu'il était là comme le diable de Milton pataugeant dans le chaos, mais, même dans ses plus mauvais
1 LeUre h M. Conlanl d'Orvillo, 1766, t. YIII, p. 99. « LeUreàlIelv., 1759, l. Il, p. 481.
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moments, Joiii de la nier, il s'offensait qu'on la niât, et devenait affirmatif pour la défendre. Sa polémique contre Frédéric est un chef-d'œuvre. Il croyait volontiers que Dieu peut donner la pensée à la matière, et il a eu le malheur de railler Tâme spirituelle ; mais il avait horreur du matérialisme, qui ne voit et n'estime dans l'homme que l'animal. Enfin il n'est pas très-ferme sur l'immortalité de l'âme : il mêlait trop l'esprit avec le corps, et dans la décomposition des organes il avait peine aie retrouver; mais sauf quelques propos assez légers sur cette matière, dans les discussions sérieuses qui reviennent souvent, il ne permet point qu'on supprime ce dogme : selon lui, affirmer est téméraire, nier l'est plus encore. ïl a été téméraire, à son honneur : rapportant toutes ses croyances à la pratique, et sentant bien que la crainte des châtiments futurs est nécessaire pour contenir le crime, que, sans les punitions de l'autre vie, la morale dans la vie présente n'a plus de sanction, il a plaidé l'immortalité de l'âme et a été éloquent. Que de doutes devront lui être pardonnes pour cette noble protestation contre le fatalisme du roi de Prusse! «Vous * m'épouvantez; j'ai bien peur, pour le genre humain et pour moi, que vous n'ayez tristement raison. Userait affreux pourtant qu'on ne pût pas se tirer de là. Tâchez, sire, de n'avoir pas tant raison; car encore faut-il bien, quand vous faites de Potsdam un paradis terrestre, que ce monde-ci ne soit pas absolument un enfer. Un peu d'illusion, je vous en conjure. Daignez m' aider à me tromper honnêtement Je me doute bien que l'article des
remords est un peu problématique ; mais encore vaut-il mieux dire avec Cicéron, Platon, Marc-Aurèle, etc., que
1 Lettre à Frédéric, 1752. Corr. avec lessouv,, t. I, p. 738.
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la nature nous donne des remords , que de dire avec La
Mettrie qu il n'en faut point avoir. »
Vollaire semble sensualiste contre Descartes comme il semble pessimiste contre Leibniz ; mais le Descartes qu il combat n'est pas le vrai, et au fond, sans le savoir, il est de son école. Voyant bien qu'il y a dans Tesprit humain des vérités nécessaires, éternelles et immuables, Descartes avait dit qu'elles ne nous viennent pas du dehors, qu'elles sortent du fond de notre nature, se forment au-dedans de nous, dans notre raison, par une opération naturelle et mystérieuse; pour marquer sa pensée par un mot énergique, il les nommait idées innées. La doctrine était incontestable, mais l'expression prêtait à la méprise, et, comme il arrive souvent, le mot étouffa la chose. On lui attribua l'opinion bizarre que nous naissons avec certaines idées toutes faites, comme nous naissons avec des yeux et des mains ; un tel système ne pouvait obtenir d'autre fortune que la fortune du ridicule. Qu'on ouvre les Essais de Locke, que de temps et de peine il perd à prouver contre Descartes que nous n'apportons pas d'idées en venant au monde; dans Voltaire, que d'esprit vainement dépensé contre une théorie fabuleuse ! Il a ses antipathies en fait de systèmes comme en fait de personnes., celle-là en est une. L'idée innée prèle au ridicule, il l'en couvrira. Voyez, par exemple, comme il l'expose et la juge dans Micromégas : ce Le cartésien prit la parole "et dit : L'âme est un esprit pur, qui a reçu dans le ventre de sa mère toutes les idées métaphysiques, et qui, en sortant de là, est obligée d'aller à l'école, et d'apprendre tout de nouveau ce qu'elle a si bien su, et ce qu'elle ne saura plus. Ce n'était donc pas la peine, répondit l'animal de huit lieues, que ton àme fut si savante dans le ventre de ta
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mère, pour être si ignorante quand tu aurais do la l)ar])c au menton. » Voltaire est sensualiste contre Descartes, ou plutôt contre le Descartes qu'il imagine; le voilà donc sous les drapeaux de Locke, mais je crains bien qu'on ne Ty retienne malaisément; un soldat si clairvoyant, qui veut toujours savoir au juste pourquoi il se bat, n'est pas commode à gouverner. Si Locke, dans la chaleur de la lutte, se laisse emporter trop loin, si un coup destiné à Descartes atteint le bon sens, Voltaire désertera. Le philosophe ignorant qui ignore tant de choses, ce philosophe si peu dogmatique qui n affirme qu en parlant des bornes étroites de notre intelligence, des découvertes impossibles, du désespoir fondé, de la faiblesse des hommes, ce philosophe ose annoncer, en tête de deux chapitres, qu'il va combattre Locke, son maître. Ce maître si écouté a, par malheur, prétendu que la justice est arbitraire; son disciple le corrige sévèrement. La loi morale peut être plus d'une fois mal appliquée dans les détails, mais elle-même est universelle et nécessaire. « Dieu * nous a donné une raison qui se fortifie avec l'âge, et qui nous apprend à tous, quand nous sommes attentifs, sans préjugés, qu'il y a un Dieu et qu'il faut être juste En
abandonnant Locke en ce point, je dis, avec le grand Newton : Natura est semper sibi consona^ la nature est toujours semblable à elle-même. La loi de la gravitation qui agit sur un astre agit sur tous les astres, sur toute la rr.atière; ainsi la loi fondamentale de la morale agit également sur toutes les nations bien connues. H y a mille différences dans les interprétations de cette loi en mille circonstances; mais le fond subsiste toujours le même, et
1 Le Philosophe ignorant, 1766, eh. XXXIV, c( sq.