‹ La philosophie de VoltaireChapitre 146 sur 196 · DU PRINCE ROYAL A VOLTAIRE · texte numérisé non relu

DU PRINCE ROYAL A VOLTAIRE

C A Ruppln, le 19 avril 1738.

Je quitte la Lrillante poésie poHr m'ahymer avec voiiâ dans le gouffre de la métaphysique; j'abandonne le langage des dieux, que je ne fais que bégayer, pour parler celui de la Divinité même, qui m'est inconnu. 11 s'agit à présent d'élever le faîte du bâtiment, dont les fondemens sont très peu solides. C'est un ouvrage d'araignée qui est à jour de tous côtés, et dont les fils subtils soutiennent la structure.

Personne ne peut être moins prévenu en faveur de son opinion que je le suis de la mienne. J'ai discuté la fatalité absolue avec toute l'application possible, et j'y ai trouvé des difficultés presqu'invincibles. J'ai lu une infinité de systèmes, et je n'en ai trouvé aucun qui ne soit hérissé d'absurdités; ce qui m'a jeté dans un pyrrhonisme affreux. D'ailleurs je n'ai aucune raison particulière qui me porte plutôt pour la fatalité absolue que pour la liberté. Qu'elle soit ou qu'elle ne soit pas, les choses iront toujours le mèm^ train. Je soutiens ces sortes de choses tant que je puis, pour voir jusqu'où l'on peut pousser le raisonnement, et de quel côté se trouve le plus d'absuroités.

11 n'en est pas tout à fait de même de la raison suffi-*

* Lettre L!.

santé. Tout homme qui veut être philosophe, mathématicien, politique, en un mot, tout homme qui veut s'élever au-dessus du commun des autres, doit admettre la raison suffisante.

Qu'est-ce que cette raison suffisante? c'est la cause des événemens. Or, tout philosophe recherche cette cause, ce principe; donc tout philosophe admet la raison suffisante. Elle est fondée sur la vérité la plus évidente de nos actions. Rien ne saurait produire un être, puisque rien n'existe pas. Il faut donc nécessairement que les êtres ou les événemens aient une cause de leur être dans ce qui les a précédés ; et cette cause on l'appelle la raison suffisante de leur existence ou de leur naissance. Il n'y a que le vulgaire qui, ne connaissant point de raison suffisante, attrihue au hasard les effets dont les causes lui sont inconnues. Le hasard en ce sens est le synonyme de rien. C'est un êti*e sorti du cerveau creux des poètes, et qui, comme ces glohules de savon que font les enfans, n'a aucun corps.

Vous allez boire à présent la lie de mon nectar sur le sujet de la fatalité absolue. Je crains fort que vous n'éprouviez, à l'explication de mon hypothèse, ce qui m'arriva l'autre jour. J'avais lu dans je ne sais quel livre de physique, où il s'agissait du muscle céphalopharyngien. Me voilà à consulter Furetière pour en trouver l'éclaircissement : il dit que le muscle céphalopharyngien est | l'orifice de l'œsophage, nommé pharynx. Ah ! pour le i coup, dis-je, me voilà devenu bien habile. Les e\plica-l lions sont souvent plus obscures que le texte même. Venons à la mienne.

J'avoue premièrement que les hommes ont un senti- | ment de liberté : ils ont ce qu'ils appellent la puissance de ! déterminer leur volonté, d'opérer des mouvemens, etc.

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