LIVRE H. — DE LA LIBERTÉ
Si vous appelez ces actes la liberté de l'homme, je conviens avec vous que Thomme est libre. Mais si vous appelez liberté les raisons qui déterminent les résolutions, les causes des mouvemens qu'elles opèrent, en un mot, ce qui peut influer sur ses actions, je puis prouver que Thomme n'est point libre.
Mes preuves seront tirées de l'expérience. Elles seront tirées des observations que j'ai faites sur les motifs de mes actions et sur celles des autres.
Je soutiens premièrement que tous les hommes se déterminent par des raisons tant bonnes que mauvaises (ce qui ne fait rien à mon hypothèse), et ces raisons ont pour fondement une certaine idée de bonheur ou de bien-être. D'où vient que, lorsqu'un libraire m'apporte la Henriade et les Épigrammes de Rousseau, d'où vient, dis-je, que je choisis la Henriade? C'est que la Henriade est un ouvrage parfait, et dont mon esprit et mon cœur peuvent tirer un usage excellent, et que les 'épigrammes ordurières salissent l'imagination. C'est donc l'idée de mon avantage, de mon bien-être, qui porte ma raison à se déterminer en faveur d'un de ces ouvrages préférablement à l'autre. C'est donc l'idée de mon bonheur qui détermine toutes mes actions. C'est donc le ressort dont je dépends, et ce ressort est lié avec un autre qui est mon tempérament ; c'est là précisément la roue avec laquelle le Créateur monte les ressorts de la volonté ; et l'homme a la même liberté que le pendule. Il a de certaines vibrations ; en un mot, il peut faire des actions, etc. , mais toutes asservies à son tempérament et à sa façon de penser plus ou moins bornée.
Questionnez quel homme il vous plaira sur ce qu'il a fait telle ou telle action : le plus stupide de tous vous allé-
gucra une raison. C'est donc une raison qui le détermine. L'homme agit donc selon une loi, et en conséquence du ton que le Créateur lui a donne.
Voici donc une vérité non moins fondée sur Texpérience. Concluons donc que l'homme porte en soi le mobile qui le détermine, ou qui cause ses résolutions.
Je voudrais , pour l'amour de la fatalité absolue , qu'on n'eût jamais cherché de subterfuge contre la liberté dans de faux raisonnemens. Tel est celui que vous combattez très bien et que vous détruisez totalement. En effet rien de moins conséquent, que nous serions des dieux si nous étions libres. Il y a beaucoup de témérité à vouloir raisonner des choses qu'on ne connaît point, et il y en a encore infiniment plus de vouloir prescrire des limites à la toute puissance divine.
J'examine simplement les vérités qui me sont connues, et de là je conclus que puisqu'elles sont telles. Dieu a voulu qu'elles soient. Mon raisonnement ne fait qu'enchaîner les effets de la nature avec leur cause primitive, qui est Dieu.
Selon ce système , Dieu ayant prévu les effets des tempéramens et des caractères des hommes, conserve en plein sa prescience : et les hommes ont une espèce de liberté, quoique très bornée , de suivre leurs raisonnemens ou leur façon de penser.
Il s'agit à présent de montrer que mon hypothèse ne contient rien d'injurieux ni de contradictoire contre l'essence divine. C'est ce que je vais prouver.
L'idée que j'ai de Dieu est celle d'un Être tout puissant, très bon, inlini et raisomuible h un degré supérieur. Je dis (jMe ce Dieu se délerniine on tout par les raisons le? pins sublimes, qu'il ne fait rien qur de très raisonnable