‹ La philosophie de VoltaireChapitre 151 sur 196 · DE L'ÉGALITÉ DES CONDITIONS · texte numérisé non relu

DE L'ÉGALITÉ DES CONDITIONS

Tu vois, sage Ariston, d'un œil d'indifférence La grandeur tyrannique et la fière opulence; Tes yeux d'un faux éclat ne sont point abusés. Ce monde est un grand bal, où des fous déguisés, Sous les risibles noms à'éminence et d'altessef Pensent enfler leur être et hausser leur bassesse. En vain des vanités l'appareil nous surprend : Les mortels sont égaux ; leur masque et différent.

1 Les trois premiers sont de l'année 17S4. Les quatre derniers sont de l'année 1737.

Le premier prouve l'égalité des conditions, c'est-à-dire qu'il y a dans chaque profession une mesure de biens et de maux qui les rend toutes égales.

Le second, que l'homme est libre, et qu'ainsi c'est à lui à faire son bonheur.

Le troisième, que le plus grand obstacle au bonheur est l'envie.

Le quatrième, que, pour être heureux, il faut être modéré en tout.

Le cinquième, que le plaisir vient de Dieu.

Le sixième, que le bonheur parfait ne peut être le partage de l'homme en ce monde, et que l'homme n'a point à se plaindre de son état.

Le septième, que la vertu consiste à faire du bien à ses semblables, et non pas dans de vaines pratiques de mortification.

Nos cinq sens imparfaits, donnés par la nature, De nos biens, de nos maux sont la seule mesure. Les rois en ont-ils six ? et leur ame et leur corps Sont-ils d'une autre espèce, ont-ils d'autres ressorts? C'est du même limon que tous ont pris naissance. Dans la même faiblesse ils traînent leur enfance ; Et le riche et le pauvre, et le faible et le fort. Vont tous également des douleurs à la mort.

Eh quoi ! me dira-t-on, quelle erreur est la vôtre! N'est-il aucun état plus fortuné qu'un autre? Le ciel a-t- il rangé les mortels au niveau? La femme d'un commis courbé sur son bureau Vaut-elle^une princesse auprès du trône assise? N'est-il pas plus plaisant pour tout homme d'église D'orner son front tondu d'un chapeau rouge ou vert Que d'aller, d'un vil froc obscurément couvert, Recevoir à genoux, après laude ou mâtine. De son prieur cloîtré vingt coups de discipline ? Sous un triple mortier n'est-on pas plus heureux Qu'un clerc enseveli dans un greffe poudreux ? Non ; Dieu serait injuste, et la sage nature Dans ses dons partagés garde plus de mesure. Pense-t-on qu'ici-bas son aveugle faveur Au char de la fortune attache le bonheur? Un jeune colonel a souvent l'impudence De passer en plaisirs un maréchal de France. Etre heureux comme un roi, dit le peuple hébété : Hélas! pour le bonheur que fait la majesté? En vain sur ses grandeurs un monarque s'appuie ;

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