DE VOLTAIRE AU ROI DE PRUSSE
Sire,
Vous m'épouvantez ; j'ai bien peur pour
le genre humain et pour moi que vous n'ayez tristement raison. Il serait affreux pourtant qu'on ne pût pas se tirer de là. Tâchez, Sire, de n'avoir pas tant raison; car encore faut-il bien, quand vous faites de Potsdam un paradis terrestre, que ce monde-ci ne soit pas absolument un enfer. Un peu d'illusion, je vous en conjure. Daignez m'aider à me tromper honnêtement... Je me doute bien que l'article des remords est un peu problématique; mais encore vaut-il mieux dire avec Cicéron, Platon, Marc- Aurèle, etc., que la nature nous donne des remords, que de dire avec La Métrie qu'il n'en faut point avoir.
Je conçois très bien qu'Alexandre, nommé général des Grecs, n'ait point eu plus de scrupule d'avoir tué des Persans à Arbelles, que votre majesté n'en a eu d'avoir envoyé,quelques impertinens Autrichiens dans l'autre monde, Alexandre fesait son devoir en tuant des Persans à la guerre; mais certainement il ne le fesait pas en assassinant son ami après soupe.
* Lettre CCLXXIH. Réponse aux Réllexions de Frédéric sur le poëme de la Religion naturelle.
LIYRE III.