‹ La philosophie de VoltaireChapitre 160 sur 196 · LIVRE III. — DE LA MOUALE · texte numérisé non relu

LIVRE III. — DE LA MOUALE

Vous, rivaux clandestins, dont les mains téméraires, Dans ce cloître où Bruno semble encor respirer. Par une lâche envie ont pu défigurer * Du Zeuxis des Français les savantes peintures ? L'honneur de son pinceau s'accrut par vos injures : Ces lambeaux déchirés en sont plus précieux ; Ces traits en sont plus beaux, et vous plus odieux. Détestons à jamais un si dangereux vice.

Ah ! qu'il nous faut chérir ce trait plein de justice D'un critique modeste et d'un vrai bel esprit, Qui, lorsque Richelieu follement entreprit De rabaisser du Cid la naissante merveille. Tandis que Chapelain osait juger Corneille, Chargé de condamner cet ouvrage imparfait, Dit pour tout jugement ; « Je voudrais l'avoir fait ^. » C'est ainsi qu'un grand cœur sait penser d'un grand homme.

A la voix de Colbert Bernini vint de Rome ; De Perrault ^'^ dans le Louvre il admira la main : « Ah ! dit-il, si Paris renferme dans son sein « Des travaux si parfaits, un si rare génie, « Fallait-il m'appeler du fond de l'Italie? » Voilà le vrai mérite ; il parle avec candeur : L'envie est à ses pieds, la paix est dans son cœur.

Qu'il est grand, qu'il est doux de se dire à soi-même : Je n'ai point d'ennemis, j'ai des rivaux que j'aime ; Je prends part à leur gloire, à leurs maux, à leurs biens; Les arts nous ont unis, leurs beaux jours sont les miens ! C'est ainsi que la terre avec plaisir rassemble Ces chênes, ces sapins qui s'élèvent ensemble :

Un suc toujours égal est préparé pour eux ; Leur pied touche aux enfers, leur cime et dans les cieux : Leur tronc inébranlable, et leur pompeuse tête Résiste, en se touchant, aux coups de la tempête : Ils vivent l'un par l'autre, ils triomphent du temps; Tandis que sous leur ombre on voit de vils serpens Se livrer, en sifflanl, des guerres intestines, Et de leur sang impur arroser leurs racines.

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