LIVRE III. — DE LA MORALE. il<i
Dans le fond de son cœur on se plaît à rentrer ; Nos yeux cherchent le jour, lent à nous éclairer. Le grand inonde est léger, inappliqué, volage ; Sa voix trouble et séduit; est- on seul, on est sage. Je veux Têtre ; je veux m'élever avec toi Des fanges de la terre au trône de son roi. Montre-moi, si tu peiix, cette chaîne invisible Du monde des esprits et du monde sensible ; Cet ordre si caché de tant d'êtres divers Que Pope après Platon crut voir dans l'univers.
Vous me pressez en vain ; cette vaste science, Ou passe ma portée, ou me force au silence. Mon esprit, resserré sous le compas français, N'a point la liberté des Grecs et des Anglais. Pope a droit de tout dire, et moi je dois me taire. A Bourge un bachelier peut percer ce mystère : Je n'ai point mes degrés, et je ne prétends pas Hasarder pour un mot de dangereux combats. Écoutez seulement un récit véritable, Que peut-être Fourmont * prendra pour une fable, Et que je lus hier dans un livre chinois. Qu'un jésuite à Pékin traduisit autrefois.
« Un jour quelques souris se disaient l'une à l'autre: « Que ce monde est charmant ! quel empire est le nôtre ! « Ce palais si superbe est élevé pour nous : « De toute éternité Dieu nous fit ces grands trous : « Vois-tu ces gras jambons sous cette voûte obscure? « Ils y furent créés des mains de la nature ; « Ces montagnes de lard, éternels alimens,
« Sont pour nous en ces lieux jusqu'à la fin des temps. « Oui, nous sommes, grand Dieu, si Ton en croit nos sages, « Le chef-d'œuvre, la fin, le but de tes ouvrages. « Les chats sont dangereux et prompts à nous manger ; « Mais c'est pour nous instruire et pour nous corriger, »
Plus loin, sur le duvet d'une herbe renaissante, Près des bois, près des eaux, une troupe innocente De canards nasillans, de dindons rengorgés. De gros moutons bêlans, que leur laine a chargés, Disait : « Tout est à nous, bois, prés, étangs, montagnes ; « Le ciel pour nos besoins fait verdir les campagnes. » L'âne passait auprès, et, se mirant dans Peau, Il rendait grâce au ciel en se trouvant si beau: « Pour les ânes, dit-il, le ciel a fait la terre : « L'homme est né mon esclave, il me panse, il me ferre, « Il m'étrille, il me lave, il prévient mes désirs, « Il bâtit mon sérail, il conduit mes plaisirs. »
L'homme vint, et cria : « Je suis puissant et sage ; « Cieux, terres, élémeus, tout est pour mon usage ; « L'océan fut formé pour porter mes vaisseaux ; « Les vents sont mes coursiers, les astres mes flambeaux ; « Ce globe, qui des nuits blanchit les sombres voiles « Croît, décroît, fuit, revient, et préside aux étoiles : a Moi, je préside à tout ; mon esprit éclairé « Dans les bornes du monde eût été trop serré ; « Mais enfin, de ce monde et Poracle et le maître, « Je ne suis point encor ce que je devais être. » Quelques anges alors, quilh-haut dans les cieux Règlent ces mouvemcns imparfaits h nos yeux.