LIVRE III. — DE LA MORALE
En faisant tournoyer ces immenses pianotes, Disaient: « Pour nos plaisirs sans doute elles sont faites. » Puis de là sur la terre ils jetaient un coup d'œil ; Ils se moquaient de l'homme et de son sot orgueil. Le Tien 2 les entendit; il voulut que sur l'heure On les fît assembler dans sa haute demeure, Ange, homme, quadrupède, et ces êtres divers Dont chacun forme un monde en ce vaste univers. « Ouvrage de mes mains, enfans du même père, « Qui portez, leur dit-il, mon divin caractère, « Vous êtes nés pour moi, rien ne fut fait pour vous: a Je suis le centre unique où vous répondez tous. « Des destins et des temps connaissez le seul maître, a Rien n'est grand ni petit ; tout est ce qu'il doit être. « D'un parfait assemblage instrumens imparfaits, « Dans votre rang placés, demeurez satisfaits. » L'homme ne le fut point. Cette indocile espèce Sera-t-elle occupée à murmurer sans cesse ? Un vieux lettré chinois, qui toujours sur les bancs Combattit la raison par de beaux argumens, Plein de Confucius, et sa logique en tête. Distinguant, concluant, présenta sa requête :
« Pourquoi suis-je en un point resserré par le temps? « Mes jours devraient aller par-delà vingt mille ans ; « Ma taille pour le moins dut avoir cent coudées ; « D'où vient que je ne puis, plus prompt que mes idées, « Voyager dans la lune, et réformer son cours? « Pourquoi faut-il dormir un grand tiers de mes jours?
« Tes pourquoi, dit le dieu, ne finiraient jamais: « Bientôt tes questions vont être décidées : « Va chercher ta réponse au pays des idées : « Pars. » Un ange aussitôt l'emporte dans les airs, Au sein du vide immense où se meut l'univers, A travers cent soleils entourés de planètes, De lunes et d'anneaux, et de longues comètes. Il entre dans un globe où d'immortelles mains Du roi de la nature ont tracé les desseins, Où l'œil peut contempler les images visibles Et des mondes réels et des mondes possibles.
Mon vieux lettré chercha, d'espérance animé, Un monde fait pour lui, tel qu'il l'aurait formé. Il cherchait vainement: l'ange lui fait connaître Que rien de ce qu'il veut en effet ne peut être ; Que si l'homme eût été tel qu'on feint les géans, Pesant la guerre au ciel, ou plutôt au bon sens. S'il eût à vingt mille ans étendu sa carrière, Ce petit amas d'eau, de sable et de poussière. N'eût jamais pu suffire à nourrir dans son sein Ces énormes enfans d'un autre genre humain. Le Chinois argumente ; on le force à conclure Que dans tout l'univers chaque être a sa mesure ; Que l'homme n'est point fait pour ces vastes désirs ; Que sa vie est bornée ainsi que ses plaisirs ; Que le travail, les maux, la mort, sont nécessaires; Et que, sans fatiguer par de lâches prières La volonté d'un Dieu qui ne saurait changer. On doit subir la loi qu'on no peut corriger.