‹ La philosophie de VoltaireChapitre 185 sur 196 · LIVRE m. -- DE LA MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE m. -- DE LA MORALE

même fonds de morale ; ils ont tous une notion grossière du juste et de Tinjusle, sans savoir un mot de théologie; ils ont tous acquis cette même notion dans Tàge où la\aison se déploie, comme ils ont tous acquis naturellement lart de soulever des fardeaux avec des hâtons, et de passer un ruisseau sur un morceau de hois sans avoir appris les mathématiques.

Il m'a donc paru que cette idée du juste et de l'injuste leur était nécessaire, puisque tous s'accordaient en ce point dès qu'ils pouvaient agir et raisonner. L'Intelligence suprême qui nous a formés a donc voulu qu'il y eût de la justice sur la terre, pour que nous pussions y vivre un certain temps. Il me semhle que, n'ayant ni instinct pour nous nourrir comme les animaux, ni armes naturelles comme eux, et végétant plusieurs années dans l'imbécillité d'une enfance exposée à tous les dangers, le peu qui serait resté d'hommes échappés aux dents des bêtes féroces, à la faim, à la misère, se seraient occupés à se disputer quelque nourriture et quelques peaux de bêles, et qu'ils se seraient bientôt détruits comme les enfants du dragon de Cadmus, sitôt qu'ils auraient pu se servir de quelque arme. Du moins il n'y aurait eu aucune société, si les hommes n'avaient conçu l'idée de quelque justice, qui est le lien de toute société.

Comment l'Égyptien qui élevait des pyramides et des obélisques, et le Scythe errant qui ne connaissait pas même les cabanes, auraient-ils eu les mêmes notions fondamenlales du juste et de l'injuste, si Dieu n'avait donné de tout temps à l'un et à l'autre cette raison qui, en se développant, leur fait apercevoir les mêmes principes nécessaires, unsi qu'il leur a donné des organes qui, lorsqu'ils ont at eint le degré de leur énergie, perpétuent nécessairement ît de la même façon la race du Scythe et de l'Égyptien?

Je vois une horde barbare, ignorante, superstitieuse, un peuple sanguinaire et usurier, qui n avait pas même de terme dans son jargon pour signifier la géométrie et l'astronomie : cependant ce peuple a les mêmes lois fondamentales que le sage Clialdéen qui a connu les routes des astres, et que le Phénicien plus savant encore, qui s'est servi de la connaissance des astres pour aller fonder des colonies aux bornes de Thémisphère où TOcéan se confond avec la Méditerranée. Tous ces peuples assurent qu'il faut respecter son père et sa mère, que le parjure, la calomnie, ITiomicide, sont abominables. Ils tirent donc tous les mêmes consé(juences du même principe de leur raison développée.

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