‹ La philosophie de VoltaireChapitre 187 sur 196 · LIVRE m. -DE LA MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE m. -DE LA MORALE

L'idée de justice me paraît tellement une vérité dn pre^ mier ordre, à laquelle tout l'univers donne son assentiment, que les plus grands crimes qui. affligent la société humaine sont commis sous un faux prétexte de justice. Le plus grand des crimes, du moins le plus destructif, et par conséquent le plus opposé au but de la nature, est la guerre ; mais il n'y a aucun agresseur qui ne colore ce forfait dii prétexte de la justice.

Les déprédateurs romains fesaient déclarer toutes leurs mvasions justes par des prêtres nommés Féciales. Tout brigand qui se trouve à la tête d'une armée commence ses fureurs par un manifeste, et implore le Dieu des armées.

Les petits voleurs eux-mêmes, quand ils sont associés, ;e gardent bien de dire ; Allons voler, allons arrachera la ^euve et à l'orphelin leur nourriture ; ils disent : Soyons ustes, allons reprendre notre bien des mains des riches [ui s'en sont emparés. Ils ont entre eux un dictionnaire u'on a môme imprimé dès le seizième siècle; et dans ce ocabulaire, qu'ils appellent argot, les mots de vol, larcin, apine, ne se trouvent point; ils se servent des termes qui ipondentà gagner, reprendre.

^ Le mot d'injustice ne se prononce jamais dans mi conseil 'état où l'on propose le meurtre le plus injuste ; les con- )irateurs, même les plus sanguinaires, n'ont jamais dit : ommettons un crime ; ils ont tous dit : Vengeons la patrie is crimes du tyran ; punissons ce qui nous paraît une instice. En un mot, flatteurs lâches, ministres barbares, nspirateurs odieux, voleurs plongés dans l'iniquité, tous ndent hommage, malgré eux, à la vertu même qu'ils ulent aux pieds.

J"ai toujours été étonrié que, chez les Français, qui sont lairés et polis, on ait souffert sur le théâtre ces maximes

aussi affreuses que fausses, qui se trouvent dans la première scène de Pompée, et qui sonl beaucoup plus oulrces que celles de Lucain dont elles sont imitées :

La justice el le droit sont de vaines idées... Le droit des rois consiste à ne rien épargner.

Et on met ces abominables paroles dans la bouche de Photin, ministre. du jeune Plolcmée. Mais c'est précisément parce qu il est ministre qu'il devait dire tout le contraire; il devait représenter la mort de Pompée comme un malheur nécessaire et juste.

Je crois donc que les idées du juste et de l'injuste sont aussi claires, aussi universelles que les idées de santé et de maladie, de vérité et de fausseté, de convenance et de disconvenance. Les limites du juste et de l'injuste sont très difficiles à poser; comme l'état mitoyen entre la santé et la maladie, entre ce qui est convenable et la disconvenancc des choses, entre le faux et le vrai, est difficile à marquer Ce sont des nuances qui se mêlent, mais les couleurs tranchantes frappent tous les yeux. Par exemple, tous les honi mes avouent qu'on doit rendre ce qu'on nous a prêté; mai: si je sais certainement que celui à qui je dois deux mil lions s'en servira pour asservir ma patrie, dois-je lui rendrcette arme funeste? Voilà où les sentimens se partagent mais en général je dois observer mon serment quand i n'en résulte aucun mal ; c'est de quoi personne n'a jamai dcuté.

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