‹ La philosophie de VoltaireChapitre 189 sur 196 · XXXIV. Contre Loche · texte numérisé non relu

XXXIV. Contre Loche

Locke, qui m'instruit, et qui m'apprend à me défier de moi-même, ne se trompe-t-il pas quelquefois comme moi-même? 11 veut prouver la fausseté des idées innées; mais n'ajoute-t-il pas une bien mauvaise raison à de fort bonnes? Il avoue qu'il n'est pas juste de faire bouillir son prochain dans une chaudière et de le manger. Il dit que cependant il y a eu des nations d'anthropophages, et que ces êtres pensans n'auraient pas mangé des hommes s'ils avaient eu les idées du juste et de l'injuste, que je suppose nécessaires à l'espèce humaine. (Voy. quest. xxxvi.)

Sans entrer ici dans la question s'il y a eu en effet des nations d'anthropophages , sans examiner les relations du voyageur Dampierre, qui a parcouru toute l'Amérique, et qui n'y en a jamais vu , mais qui au contraire a été rec-u

chez tous les sauvages avec la plus grande humanité, voici ce que je réponds :

Des vainqueurs ont mangé leurs esclaves pris à la guerre ; ils ont cru faire une action très juste ; ils ont cru avoir sur eux droit de vie et de mort; et comme ils avaient peu de bons mets pour leur table, ils ont cru qu'il leur était permis de se nourrir du fruit de leur victoire. Ils ont été en cela plus justes que les triomphateurs romains, qui fesaient étrangler sans aucun fruit les princes esclaves qu'ils avaient enchaînés à leur char de triomphe. Les Romains et les sauvages avaient une très fausse idée de la justice, je l'avoue; mais enfm les uns et les autres croyaient agir justement, et cela est si vrai, que les mêmes sauvages, quand ils avaient admis leurs captifs dans leur société, les regardaient comme leurs enfans, et que ces mêmes anciens Romains ont donné mille exemples de justice admirables.

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