II INTRODUCTION
Dans un lemps où Ton donne aux plus petits d'entre les philosophes grecs le rang qui leur est dû, pourquoi donc négliger Voltaire ? Est-ce parce qu il est illustre , notre compatriote, et presque notre contemporain ? Je n'ignore pas combien son nom est désagréable à beaucoup d'oreilles ; mais il serait digne des esprits honnêtes de lui rendre justice, malgré leur ressentiment. Quant aux autres, on n'y doit pas prendre garde : ils ne font pas qu'on le loue ici, ils n'empêchent pas de le louer. 11 est des exigences qui, par trop de ménagements, deviennent intraitables, et qu'on modère quand on le veut bien.
Il y a dans Voltaire le philosophe, et l'apôtre de la raison. C'est ce dernier personnage, et le plus grand, que nous considérerons d'abord.
Pour comprendre ce qu'il a accompli, il faut se représenter la société du dix-huitième siècle. Tout le monde sait que la pensée alors était loin d'être libre ; on n'a pas oublié cette foule d'ouvrages étouffés ou mutilés par la censure,, brûlés par la main du bourreau, l'Encyclopédie plus d'une fois suspendue, reprise différente d'elle-même, et achevée à travers mille obstacles , le secret des lettres violé , les livres étrangers arrêtés à la frontière , le théâtre tout entier remis au premier gentilhomme de la Chambre. Le sort de trente millions d'hommes est entre les mains d'un seul, et celui-là entre les mains d'une'femme; au lieu de la raison, c'est le bon plaisir qui règne, gouverné par le plaisir. La liberté de conscience , la liberté sainte par excellence, est violée audacieusemenl; on passe tour-à- Uv]v du régime de l'astuce au régime de la violence, et
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Ton ne sait que choisir de la griffe des renards ^ ou de Ja dent des loups. La justice... on n'ose plus parler de ses méprises, de Calas, de Sirven, de Lally, quand on soufre au supplice de la Barre. Aveugle, elle est terrihle, plus terrible encore quand elle voit clair. Les finances sont dilapidées, et la vie des Français prodiguée dans des guerres stériles ou funestes. Voilà le tableau que Voltaire avait sous les yeux. 11 entendait aussi parler d'hérétiques brûlés la veille en Espagne, et sa mémoire frappée lui rappelait dans tous les siècles et dans tous les pays de semblables désordres : partout des persécutions religieuses, les dragonnades, la Saint-Barthélémy, les Albigeois, les martyrs, Hypathie et Socrate, partout la pensée humaine opprimée, partout des guerres avec leur cortège d'injustices et de barbaries, partout les individus malheureux et méchants. Sans doute, il ne voyait pas l'humanité en beau, il était en France un mécontent ; mais dix ans après sa mort éclatait la Révolution française, et ceux qui la firent étaient aussi des mécontents. 11 en faut pour remettre sur pied la justice renversée ; révolutions politiques, scientifiques, religieuses, qui font marcher le monde, naissent du mécontentement.
En l'absence de l'équité, la vérité a de quoi consoler une âme. Oui, mais Voltaire la cherchait en vain autour de lui. La philosophie dominante devait lui inspirer une médiocre estime. Descartes avait bien recommandé de ne croire qu'à l'évidence, mais il avait déserté sa maxime, et emporté par l'esprit de système, il avait entrahié avec lui Malebranche, Spinoza, Leibniz, pour ne citer que les plus grands d'entre ses disciples. Jamais école n'afficha tant de
1 Lettre à M. de la Cbalotais, 4 762, t. VI^ p. 515. j