‹ La philosophie de VoltaireChapitre 3 sur 196 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

scrupules, et ne fournit tant d'hypothèses. Voltaire assistait à sa décadence. Les systèmes du moyen-âge et de l'antiquité, les religions non plus n'étaient pas faites pour le séduire. L'érudition qui les exposait n'était pas assez forte, ni au service d'une critique philosophique assez profonde et assez équitable ; elle ne montrait que contradictions entre les doctrines, et dans chacune d'elles que des extravagances. Ainsi, désordre réel ou apparent partout, dans les institutions et les idées.

Que la raison vienne donc rétablir l'ordre. Mais quoi ! n'est-elle pas déjà venue? Bossuet n'a-t-il pas institué en France la royauté du bon sens ? Et alors que reste-t-il qu'à commenter sa pensée et la mettre en vigueur? Voilà donc le rôle de Voltaire tout tracé, s'il possède vraiment ce bon sens que lui accorde l'opinion universelle. C'est toute une question ; mais il est inutile de l'examiner, si l'on n'y doit pas apporter une entière bonne foi. A notre époque, on parle beaucoup de jésuitisme; je sais bien où il est, mais je ne sais pas où il n'est pas. Dieu veuille qu'il ne soit pas dans cet article. Oui, le bon sens de Bossuet est exquis, mais celui de Voltaire n'est pas méprisable ; et pourtant leurs pensées sont ennemies. Est-ce donc que le bon sens se combat lui-même ? ou n'est-ce pas plutôt que le bon sens de Voltaire n'est pas celui de Bossuet? Et en effet, l'un de ces hommes est le théologien qui organise une doctrine reçue, et met une raison admirable au service d'un principe qui la surpasse; l'autre est le philosophe qui pousse droit aux principes, et ne reçoit rien que sur la foi de l'évidence. Ce sont en présence la discipline et la lumière. Arrêtons-nous un moment devant ce contraste. Aussi bien je ne crains pas d'associer ici les noms de ces deux grands personnages qui, contraires par la vie,

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la doctrine et Tinstinct, mais pareils par le génie, ont régné chacun sur tout un siècle avec une égale puissance, et conduit Tesprit humain.

D'abord Bossuet. Le bon sens, chez lui, est cette sagesse qui, placée au cœur d'une doctrine, pénétrée de son essence, admet ce qu'elle appelle, rejette ce qu'elle repousse, en conserve l'unité, et à-la-fois pénétrée de ses intérêts, retient tous les principes dans la mesure, les tempère les uns par les autres, et les empêche de se dévorer ; comme la vie, recevant les éléments amis et excluant les éléments ennemis, animant chaque organe, et maintenant le tout en équilibre, conserve la forme du corps, son organisation, sa santé et sa puissance. Croyez-l'en lui-même, il n'aime pas ces hommes plus capables de pousser les choses à l'extrémité, que de tenir le raisonnement sur le penchant, et plus propres à commettre ensemble les vérités chrétiennes, qu'à les réduire à leur unité naturelle. Supprimez, dans le catholicisme, l'intermédiaire universel entre Dieu et l'homme, Jésus-Christ et son Église, et vous supprimez le catholicisme lui-même; or le quiétisme tend là : il porte l'âme jusqu'en présence de Dieu par la seule vertu de l'amour. Bossuet le voit : « Il y va, dit-il, du tout pour la religion » ; et il accable Fénelon par ce mot d'une énergie sublime : a II marche comme à tâtons sur Jésus-Christ. » Sans les miracles, le catholicisme n'est plus; il naît d'un miracle, et s'établit par des miracles, il suppose constamment l'action particulière de la Providence dans la nature et dans l'âme humaine ; l'idée que la création est conduite par des lois générales, immuables, le ruine donc entièrement. Malebranche, dans son traité de la Nature et de la Grâce^ établit fortement cette constance des lois universelles, puis il tente d'expliquer la provi-

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