LIVRE J. — DE DIEU
Il est libre, il est juste, il n est point implacable. Pourquoi donc souÛVons-nous sous un maître équitable « ? Voilà le nœud fatal qu'il fallait délier. Guérirez-vous nos maux en osant les nier ? Tous les peuples, tremblans sous une main divine, Du mal que vous niez ont cherché l'origine. Si l'éternelle loi qui meut les élémens Fait tomber les rochers sous les efforts des venls, Si les chênes touffus par la foudre s'embrasent, Ils ne ressentent point les coups qui les écrasent : Mais je vis, mais je sens, mais mon cœur opprimé Demande des secours au Dieu qui l'a formé
Enfans du Tout-Puissant, mais nés dans la misère,
Nous étendons les mains vers notre commun père.
Le vase, on le sait bien, ne dit point au potier,
Pourquoi suis-je si vil, si faible, et si grossier?
Il n'a point la parole, il n'a point la pensée ;
Cette urne en se formant qui tombe fracassée,
De la main du potier ne reçut point un cœur
Qui désirât les biens et sentît son malheur.
Ce malheur, dites- vous, est le bien d'un autre être.
De mon corps tout sanglant mille insectes vont naître:
Quand la mort met le comble aux maux que j'ai soufferts,
Le beau soulagement d'être mangé des vers !
Tristes calculateurs des misères humaines,
Ne me consolez point, vous aigrissez mes peines ;
Et je ne vois en vous que l'effort impuissant
D'un fier infortuné qui feint d'être content. Je ne suis du grand tout qu'une faible partie ;
Oui ; mais les animaux condamnés à la vie, Tous les êtres sentans, nés sous la même loi, Vivent dans la douleur, et meurent comme moi.
Le vautour acharné sur sa timide proie De ses membres sanglans se repaît avec joie ; Tout semble bien pour lui ; mais bientôt à son tour Une aigle au bec tranchant dévore le vautour ; L'homme d'un plomb mortel atteint cette aigle altière ; Et l'homme aux champs de Mars couché sur la poussière. Sanglant, percé de coups, sur un tas de raourans, Sert d'aliment affreux aux oiseaux dévorans. Ainsi du monde entier tous les membres gémissent; Nés tous pour les tourmens, l'un par l'autre ils périssent ; Et vous composerez, dans ce chaos fatal Des malheurs de chaque être un bonheur général ! Quel bonheur ! ô mortel et faible et misérable ! Vous criez Tout est bien d'une voix lamentable ; L'univers vous dément, et votre. propre cœur Cent fois de votre esprit a réfuté l'erreur. ,
Élémens, animaux, humains, tout est en guerre. Il le faut avouer, le mal est sur la terre : Son principe secret ne nous est point connu. De l'auteur de tout bien le mal est-il venu? Est-ce le noir Typhon ', le barbare Arimane '*, Dont la loi tyrannique à souffrir nous condamne ? Mon esprit n'admet point ces monstres odieux , Dont le monde en tremblant fit autrefois des dieux. Mais comment concevoir un Dieu, la bonté même, Qui prodigua ses biens à ses enfans qu'il aime,