LIVRE I. — DE DIEU
vement et sans la pensée ; il fallait donc que rintelligence et le mouvement fussent en elle.
POSIDONIUS
Quelque chose que vous fassiez, vous ne pouvez jamais que faire des suppositions. Vous supposez un ordre; il faut donc qu'il y ait une intelligence qui ait arrangé cet ordre. Vous supposez le mouvement et la pensée avant que la matière fût en mouvement et qu'il y eût des hommes et des pensées. Vous ne pouvez nier que la pensée n'est pas essentielle à la matière, puisque vous n'osez pas dire qu'un caillou pense. Vous ne pouvez opposer que des peut-être à la vérité qui vous presse; vous sentez l'impuissance de la matière, et vous êtes forcé d'admettre un Être suprême, intelligent, tout-puissant, qui a organisé la matière et les êtres pensans. Les desseins de cette intelligence supérieure éclatent de toutes parts, et vous devez les apercevoir dans un hrin d'herbe comme dans le cours des astres. On voit que tout est dirigé à une fm certaine.
LUCRÈCE
Ne prenez-vous point pour un dessein ce qui n'est qu^une existence nécessaire ? ne prenez-vous point pour une fm ce qui n'est qu'un usage que nous fesons des choses qui existent? Les Argonautes ont bâti un vaisseau pour aller à Colchos ; direz-vous que les arbres ont été créés pour que les Argonautes bâtissent un vaisseau, et que la mer a été faite pour que les Argonautes entreprissent leur navigation? Les hommes poctenl des chaussures ; direz-vous que les jambes ont été faites par un Etre suprême pour être chaussées? non, sans doute : mais les Argonautes ayant vu du bois, en ont bâti un navire, et ayant connu que l'eau pouvait porter ce navire, ils ont entrepris leur voyage. De
même, après une infinité de formes et de combinaisons que la matière avait prises, il s'est trouvé que les humeurs et la cornée transparente qui composent Tœil, séparées autrefois dans différentes parties du corps humain, ont été réunies dans la tête, et les animaux ont commencé à voir. La matière du soleil, long-temps rgpandue et écartée dans Tespace, s'est conglobée et a fait Tastre qui nous éclaire. Y a-t-il à tout cela de l'impossibilité?
POSIDONIUS
En vérité, vous ne pouvez pas avoir sérieusement recours à tm tel système. Premièrement, en adoptant celte hypothèse vous abandonneriez les générations éternelles dont vous parliez tout à l'heure. Secondement, vous vous trompez sur les causes finales. 11 y a des usages volontaires que nous fesons des présens de la nature : il y a des effets indispensables. Les Argonautes pouvaient ne pas employer les arbres des forêts pour en faire un vaisseau ; mais ces arbres étaient visiblement destinés à croître sur la terre, à donner des fruits et des feuilles. On peut ne point couvrir ses jambes d'une chaussure; mais la jambe est visiblement faite pour porter le corps et pour marcher, les yeux pour voir, les oreilles pour entendre. Si vous considérez que d'une étoile placée à quatre ou cinq cents millions de lieues de nous, il part des traits de lumière qui viennent faire le même angle déterminé dans les yeux de chaque animal, et que tous les animaux ont à l'instant la sensation de la lumière, vous m'avouerez qu'il y a là une mécanique, un dessein admirable. Or n'est-il pas déraisonnable d'admettre une mécani(|ue sans artisan, un dessein sans intelli" gence, et de tels desseins sans un Etre suprême?