LIVRE I. — DE DIEU
telles formes : personne, que je sache, n'a vu celle opération ; personne ne doit donc y croire.
LUCRÈCE
Hé bien ! les hommes, les animaux, les arbres, auront toujours été. Tous les philosophes conviennent que la matière est éternelle; ils conviendront que les générations le sont aussi. C'est la nature de la matière qu'il y ait des astres qui tournent, des oiseaux qui volent, des chevaux qui courent, et des hommes qui fassent des Jliades.
POSIDONIUS
Dans cette supposition nouvelle, vous changez de sentiment: mais vous supposez toujours ce qui est en question ; vous admettez une chose dont vous n'avez pas la plus légère preuve.
LUCRÈCE
Il m'est permis de croire que ce qui est aujourd'hui était hier, était il y a un siècle, il y a cent siècles, et ainsi en remontant sans hn. Je me sers de votre argument: personne n'a jamais vu le soleil et les astres commencer leur carrière, les premiers animaux se former et recevoir la vie ; on peut donc penser que tout a été éternellement comme il est.
POSIDONIUS
Il y a une grande différence. Je vois un dessein admirable, et je dois croire qu'un être intelligent a formé ce dessein,
LUCRÈCE
Vous ne devez pas admettre un être dont vous n'avez aucune connaissance.
POSIDONIUS
C'est comme si vous me disiez que je ne dois pas croire qu'un architecte a bâti le Capilole, parce que je n ai pu voir cet architecte.
LUCRÈCE
Votre comparaison n'est pas juste. Vous avez vu bâtir des maisons, vous avez vu des architectes; ainsi vous devez penser que c'est un homme semblable aux architectes d'aujourd'hui qui a bâti le Capitole. Mais ici les choses ne vont pas de même : le Capitole n'existe point par sa nature, et la matière existe par sa nature. Il est impossible qu'elle n'ait pas une certaine forme. Or pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle possède par sa nature la forme qu'elle a aujourd'hui? Ne vous est-il pas beaucoup plus aisé de reconnaître la nature qui se modifie elle-même que de reconnaître un être invisible qui la modifie? dans Je premier cas vous n'avez qu'une difficulté, qui est de comprendre comment la nature agit; dans le second cas vous avez deux difficultés, qui sont de comprendre et cette même nature, et un être inconnu qui agit sur elle.
POSIDONIUS
C'est tout le contraire. Je vois non seulement de la difficulté, mais de l'impossibilité à comprendre que la matière puisse avoir des desseins infinis, et je ne vois aucune difficulté à admettre un être intelligent qui gouverne cette matière par ses desseins infinis et par sa volonté toutepuissante.
LUCRECE
Quoi ! c'est donc parce que votre esprit ne peut comprendre une chose (ju'il en suppose une autre? c'est donc
parce que vous ne pouvez saisir Tartifice et les ressorts uécessaires par lesquels la nature s'est arrangée en planètes, en soleil, en animaux, que vous recourez à un autre être?
POSIDONIUS
Non. Je n'ai pas recours à un Dieu parce que je ne puis comprendre la nature, mais je comprends évidemment que la nature a besoin d'une intelligence suprême; et cette seule raison me prouverait un Dieu, si je n'avais pas d'ailleurs d'autres preuves.
LUCRECE
Et si cette matière avait par elle-même l'intelligence?
POSIDONIUS
Il est évident qu'elle ne la possède point.
LUCRÈCE
Et à moi il est évident qu'elle la possède, puisque je vois des corps comme vous et moi qui raisonnent.
POSIDONIUS
Si la matière possédait par elle-même la pensée, il faudrait que vous dissiez qu'elle la possède nécessairement. Or, si cette propriété lui était nécessaire, elle l'aurait en tout temps et en tous lieux ; car ce qui est nécessaire à une chose ne peut jamais en être séparé. Un morceau de boue, le plus vil excrément penserait ; or certainement vous ne diriez pas que du fumier pense : la pensée n'est donc pas un attribut nécessaire à la matière.
LUCRÈCE
Votre raisonnement est un sophisme. Je tiens le mouvement nécessaire à la matière ; cependant ce fumier, ce
tas de boue, ne sont pas actuellement en mouvement; ils y seront quand quelque corps les poussera. De même la pensée ne sera l'attribut d'un corps que quand ce corps sera organisé pour penser.
POSIDONIUS
Votre erreur vient de ce que vous supposez toujours ce qui est en question. Vous ne voyez pas que pour organiser un corps, le faire homme, le rendre pensant, il faut déjà de la pensée, il faut un dessein arrêté. Or vous ne pouvez admettre des desseins avant que les seuls êtres qui ont icibas des desseins soient formés; vous ne pouvez admettre des pensées avant que les êtres qui ont des pensées existent. Vous supposez encore ce qui est en question quand vous dites que le mouvement est nécessaire à la matière : carcequi est absolument nécessaire existe toujours, comme l'étendue existe toujours dans toute matière ; or le mouvement n'existe pas toujours. Les pyramides d'Egypte ne sont certainement pas en mouvement : une matière subtile aurait beau passer entre les pierres des pyramides d'Egypte, la masse de la pyramide est immobile. Le mouvement n'est donc pas absolument nécessaire à la matière; il lui vient d'ailleurs, ainsi que la pensée vient d'ailleurs aux hommes. Il y a donc un être intelligent et puissant qui donne le mouvement, la vie et la pensée.
LUCRÈCE
Je peux vous répondre en disant qu'il y a toujours eu du mouvement et de l'intelligence dans le monde : ce mouvement et cette intelligence se sont distribués de tout temps, suivant les lois de la nature. La matière étant éternelle, il était inq)ossible que son existence ne fût pas dans quelque ordre ; elle ne pouvait être dans aucun ordre sans le mou-