LIVRE I. — DE DIEU
apparences diverses. Je ne dirai pas que cela soit démontré; mais, sans vouloir tromper les hommes, on peut dire que nous avons autant de raison* de croire que de nier l'immortalité de Têtre qui pense. Si les Juifs ne Tout pas connue autrefois, ils Tadmettent aujourdliui. Toutes les nations policées sont d'accord sur ce point. Cette opinion si ancienne et si générale est la seule peut-être qui puisse justifier la Providence. Il faut reconnaître un Dieu rémunérateur et vengeur, ou n'en point reconnaître du tout. Il ne' paraît pas qu'il y ait de milieu : ou il n'y a point de Dieu, ou Dieu est juste. Nous avons une idée de la justice, nous, dont l'intelligence est si bornée ; comment cette justice ne serait-elle pas dans l'Intelligence suprême? Nous sentons combien il serait absurde de dire que Dieu est ignorant, qu'il est faible, qu'il est menteur : oseronsnous dire qu'il est cruel ? Il vaudrait mieux s'en tenir à la nécessité fatale des choses; il vaudrait mieux n'admettre qu'un destin invincible, que d'admettre un Dieu qui aurait fait une seule créature pour la rendre malheureuse.
On me dit que la justice de Dieu n'est pas la nôtre. J'aimerais autant qu'on me dît que l'égalité de deux fois deux et quatre n'est pas la même pour Dieu et pour moi. Ce qui est vrai l'est à mes yeux comme aux siens. Toutes les propositions mathématiques sont démontrées pour l'être fini comme pour l'Etre infini. Il n'y a pas en cela deux diff'érentes sortes de vrai. La seule différence est probablement
1 L'immortalité de l'âme n'est point une vérité probable ; c'est une vérité mathématique. Dieu est sage, il proportionne les moyens à la fin, or la destinée de l'âme est immense et la vie physique mesurée à quelques jours. Dieu est juste, il donne à chacun selon ses œuvres ; or, toute punition et toute récompense n'est pas donnée ici-bas. Voltaire est plus affirmatif ailleurs {Histoire de Jenni, cli. xi), et quelques lignes plus bas. L'évidence a vaincu chez lui la peur de la raétapliysique ^^E. B.)
que rinlelligence suprême comprend toutes les vérités à la fois, et que nous nous tramons à pas lents vers quelquesunes. S'il n'y a pas deux sortes de vérité dans la même proposition, pourquoi y aurait-il deux sortes de justice dans la même action? Nous ne pouvons comprendre la justice de Dieu que par l'idée que nous avons de la justice. C'est en qualité d'êtres pensans que nous connaissons le juste et l'injuste. Dieu infiniment pensant doit être infiniment juste.
Voyons, du moins, mes frères, combien cette croyance est utile, combien nous sommes intéressés à la graver dans les cœurs.
Il y a, chez tous les peuples qui font usage de leur raison, des opinions universelles qui paraissent empreintes par le Maître de nos cœurs. Telle est la persuasion de l'existence de Dieu et de sa justice miséricordieuse; tels sont les premiers principes de morale , communs aux Chinois, aux Indiens et aux Romains, et qui n'ont jamais varié, tandis que notre globe a été bouleversé mille fois.
Ces principes sont nécessaires à la conservation de l'espèce humaine. Otez aux hommes l'opinion d'un Dieu vengeur et rémunérateur, Sylla et Marins se baignent alors avec délices dans le sang de leurs concitoyens ; Auguste, Antoine et Lépide surpassent les fureurs de Sylla; Néron ordonne de sang froid le meurtre de sa mère. Il est certain que la doctrine d'un Dieu vengeur était éteinte alors chez les Romains; l'athéisme dominait : et il no serait pas difficile de prouver par l'histoire que l'athéisme peut causer quelquefois autant de mal que les superstitions les plus barbares.
Pensez-vous en effet qu'Alexandre VI reconnut un