‹ La philosophie de VoltaireChapitre 93 sur 196 · LIVRE J. — DE DIEU · texte numérisé non relu

LIVRE J. — DE DIEU

de Tespace, etc. ; peut-être, en se fesant commentateur de Dieu, a-t-il imité quelquefois les commentateurs d'Homère, qui lui supposent des idées auxquelles Homère ne pensa jamais.

(A ces mots dMniini, d'espace, d'Homère, de commentateurs, le bon homme Parouba et sa fille, et quelques Anglais même, voulurent aller prendre Tair sur le tillac; mais Freind ayant promis d'être intelligible, ils demeu' rèrent; et moi j'expliquais tout bas à Parouba quelques mots un peu scientifiques que des gens nés sur les montagnes bleues ne pouvaient entendre aussi commodément que des docteurs d'Oxford et de Cambridge.)

L'ami Freind continua donc ainsi : Il serait triste que, pour être sûr de l'existence de Dieu, il fût nécessaire d'être un profond métaphysicien : il n'y aurait tout au plus en Angleterre qu'une centaine d'esprits bien versés ou renversés dans cette science ardue du pour et du contre, qui fussent capables de sonder cet abyme; et le reste de la terre entière croupirait dans une ignorance invincible, abandonné en proie à ses passions brutales, gouverné par le seul instinct, et ne raisonnant passablement que sur les grossières notions de ses intérêts charnels. Pour savoir s'il est un Dieu, je ne vous demande qu'une chose, c'est d'ouvrir les yeux.

BIRTON.

Ah! je vous vois venir; vous recourez à ce vieil argument tant rebattu, que le soleil tourne sur son axeen vingtcinq jours et demi, en dépit de l'absurde inquisition de Rome ; que la lumière nous arrive réfléchie de Saturne en quatorze minutes, malgré les suppositions absurdes de Descartes; que chaque étoile fixe est un soleil comme le nôtre, environné de planètes; que tous ces astres innom-

brables, placés dans les profondeurs de Tespace, obéissent aux lois mathématiques découvertes et démontrées par le grand Newton; qu'un catéchiste annonce Dieu aux enfans, et que Newton le prouve aux sages, comme le dit un philosophe frenchman, persécuté dans son drôle de pays pour

ravoir dit * .

Ne vous tourmentez pas à m'étaler cet ordre constant qui règne dans toutes les parties de Tunivers ; il faut bien que tout ce qui existe soit dans un ordre quelconque; il faut bien que la matière plus rare s'élève sur la plus massive, que le plus fort en tous sens presse le plus faible, que ce qui est poussé avec plus de mouvement coure plus vite ; tout s'arrange ainsi de soi-même. Vous auriez beau, après avoir bu une pinte de vin comme Esdras, me parler comme lui neuf cent soixante heures de suite sans fermer la bouche, je ne vous en croirais pas davantage. Voudriezvous que j'adoptasse un être éternel, infini et immuable, qui s'est plu, dans je ne sais quel temps, à créer de rien des choses qui changent à tout moment, et à faire des araignées pour éventrer des mouches? voudriez-vous que je disse, avec ce bavard impertinent de Nieuwentyt, que « Dieu nous a donné des oreilles pour avoir la foi, parce c( la foi vient par ouï-dire ? » Non, non, je ne croirai point à des charlatans qui ont vendu cher leurs drogues à des imbécilles ; je m'en tiens au petit livre d'un frenchman, qui dit que rien n'existe et ne peut exister, sinon la nature; que la nature fait tout, que la nature est tout, qu'il est impossible et contradictoire qu'il existe quelque chose au delà du tout; en Un mot, je ne crois qu'à la nature*.

* Voltaire lui-môme. (E. B.)

2 Allusion au Système de la nature de d'Holbach. Voy. la réfutation de ce livre, plus haut, page 109. (E. B.)

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