‹ La philosophie de VoltaireChapitre 94 sur 196 · LIVRE I. — DE DIEU. i4i · texte numérisé non relu

LIVRE I. — DE DIEU. i4i

FREIND.

Et si je VOUS disais qu'il n'y a point de nature, et que dans nous, autour de nous, et à cent millions de lieues, tout est art sans aucune exception?

BIRTON.

Comment! tout est art ! en voici bien d'une autre!

FREIND.

Presque personne n'y prend garde; cependant rien n'est plus vrai. Je vous dirai toujours : Servez- vous de vos yeux, et vous reconnaîtrez, vous adorerez un Dieu. Songez comment ces globes immenses, que vous voyez rouler dans leur immense carrière, observent les lois d'une profonde mathématique ; il y a donc un grand mathématicien, que Platon appelait Y éternel Géomètre. Vous admirez des machmes d'une nouvelle invention, qu'on appelle oreri, parce que mylord Orery les a mises à la mode en protégeant l'ouvrier par ses libéralités ; c'est une très faible copie de notre monde planétaire et de ses révolutions. La période même du changement des solstices et des équinoxes, qui nous amène de jour en jour une nouvelle étoile polaire, cette période, cette course si lente d'environ vingt-six mille ans, n'a pu être exécutée par des mains humaines dans nos oreris. Cette machine est très imparfaite; il faut la faire tourner avec une manivelle ; cependant c'est un chefd'œuvre de l'habileté de nos artisans. Jugez donc quelle est la puissance, quel est le génie de l'éternel Architecte, si l'on peut se servir de ces termes impropres si mal assortis à l'Être suprême.

(Je donnai une légère idée d'un oreri à Parouba. 11 dit : S'il y a du génie dans cette copie, il faut bien qu'il y en

ait dans Toriginal : je voudrais voir un oreri; mais le ciel est plus beau. Tous les assistans, anglais et américains, entendant ces mots, furent également frappés de la vérité, et levèrent les mains au ciel. Blrton demeura tout pensif, puis il s'écria : Quoi, tout serait art ! et la nature ne serait que Pouvrage d'un suprême Artisan ! serait-il possible? Le sage Freind continua ainsi : )

Portez à présent vos yeux sur vous-même; examinez .avec quel art étonnant, et jamais assez connu, tout y e^t en dedans et en dehors pour tous vos usages et pour tous vos désirs; je ne prétends pas faire ici une leçon d'anatomie; vous savez assez qu'il n'y a pas un viscère qui ne soit nécessaire, et qui ne soit secouru dans ses dangers par le jeu continuel de ses viscères voisins. Les secours dans le corps sont si artificieusement préparés de tous côtés, qu'il n'y a pas une seule veine qui n'ait ses valvules, ses écluses, pour ouvrir au sang des passages. Depuis la racine des cheveux jusqu'aux orteils des pieds, tout est art, tout est préparation, moyen et fin. Et, en vérité, on ne peut que sentir de l'indignation contre ceux qui osent nier les véritables causes finales, et qui ont assez de mauvaise foi ou de fureur pour dire que la bouche n'est pas faite pour parler et pour manger ; que ni les yeux ne sont merveilleusement disposés pour voir, ni les oreilles pour entendre : cette audace est si folle, que j'ai peine à la comprendre.

Avouons que chaque animal rend témoignage au suprême Fabricaleur.

La plus petite herbe suffit pour confondre l'intelligence humaine, et cela est si vrai, qu'il est impossible aux efforts de tous les hommes réunis de produire un brin de paillo, s,\ le gèrrne n'est pas dans la terre: et il ne faui pas due

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