LIVRE 1. — DE DIEU
qui nous environne, quoique notre infinie petitesse, si voisine du néant, semblcàt devoir nous mettre à Tabri de tous les accidens. Après cette innombrable quantité de villes détruites, rebâties et détruites encore comme des fourmilières, que dirons-nous de ces mers de sable qui traversent le milieu de l'Afrique, et dont les vagues brûlantes, amoncelées par les vents, ont englouti des armées entières? A quoi servent ces yastes déserts à côté de la belle Syrie? déserts sialFreux, si inhabitables, que les Juifs se crurent dans le paradis terrestre, quand ils passèrent de ces lieux d'horreur dans un coin de terre dont on pouvait cultiver quelques arpens.
Ce n'est pas encore assez que l'homme, cette noble créature, ait été si mal logé, si mal vêtu, si mal nourri pendant tant de siècles; il naît pour respirer deux jours; et pendant ces deux jours, composés d'espérances trompeuses et de chagrins réels, son corps, formé avec un art inutile, est en proie à tous les maux qui résultent de cet art même; il n'y a personne qui puisse mettre dans sa mémoire la liste de toutes les maladies qui nous poursuivent.
(Pendant que Birton parlait ainsi, la compagnie était tout attentive et tout émue; le bon homme Parouba disait : Voyons comme notre docteur se tirera de là; Jenni même laissa échapper ces paroles à voix basse : Ma foi ! il a raison; j'étais bien sot de m'être laissé toucher des discours de mon père. M. Freind laissa passer cette première bordée, qui frappait toutes les imaginations; puis il dit:)
Un jeune théologien répondrait par des sophismes à ce torrent de tristes vérités, et vous citerait saint Basile et saint Cyrille, qui n'ont que faire ici. Pour moi, messieurs, je vous avouerai sans détour qu'il y abeaucoupde mal physique sur la terre ; je n'en diminue pas l'existence ; mais
M. Birton Ta trop exagérée. Je m'en rapporte à vous, mon cher Parouba; votre climat est fait pour vous, et il n'est pas si mauvais, puisque ni vous ni vos compatriotes n avez jamais voulu le quitter. Les Esquimaux, les Islandais, les Lapons, les Ostiaks, les Samoïèdes, n'ont jamais voulu sortir du leur. Les rangifères ou rennes, que Dieu leur a donnés pour les nourrir, les vêtir et les traîner, meurent quand on les transporte dans une autre zone. Les Lapons mêmes aussi meurent dans les climats un peu méridionaux; le climat de la Sibérie est trop chaud pour eux; ils se trouveraient brûlés dans le parage où nous sommes.
Il est clair que Dieu a fait chaque espèce d'animaux et de végétaux pour la place dans laquelle ils se perpétuent. Les Nègres, cette espèce d'hommes si différente de la nôtre, sont tellement nés pour leur patrie, que des milliers de ces animaux noirs se sont donné la mort, quand notre barbare avarice les a transportés ailleurs. Le chameau et l'autruche vivent commodément dans les sables de l'Afrique; le taureau et ses compagnes bondissent dans les pays gras où l'herbe se renouvelle continuellement pour leur nourriture; la cannelle et le girofle ne croissent qu'aux Indes ; le froment n'est bon que dans le peu de pays où Dieu le fait croître. On a d'autre nourriture dans toute votre Amérique, depuis la Californie jusqu'au détroit de Lemaire : nous ne pouvons cultiver la vigne dans notre fertile Angleterre, non plus qu'en Suède et en Canada. Ceux qui fondent dans quelques pays l'essence de leurs rites religieux sur du pain et du vin font très bien de remercier Dieu de l'aliment et de la boisson qu'ils tiennent de sa bonté; et vous ferez très bien, vous, Américains, de lui rendre grâce de votre maïs, de votre manioc et de votre cassave. Dieu, dans toute la terre, a proportionné les or-