CHAPITRE III
Le double traité Du discernement et du traitement des passions et Du discernement et du traitement des fautes, comme l'indiquent clairement ces titres, a pour objet le perfectionnement moral de l'individu, son amendement et son progrès dans la vertu. C'est donc bien, au sens moderne et je dirais chrétien du mot, un véritable traité de culture morale. C'est que les philosophes grecs se sont toujours montrés fort préoccupés de la culture morale. On rayait un peu oublié, et un savant et charmant esprit (1), ces temps-ci, a eu tout l'air de nous faire une révélation en nous montrant dans les derniers philosophes de l'antiquité des prédicateurs de morale, des éducateurs des âmes, des directeurs de conscience. Les Lettres de Sénèque, le Manuel d'Epictète, les Pensées de Marc-Aurèle ont été analysés de ce point de vue et dans cet esprit, non sans un vif intérêt. Ce sont là de belles œuvres, faites de main d'ouvrier, où l'excellence du style se joint à la solidité du fond. Mais on aurait tort de croire qu'elles soient les seules de ce genre, et que les deux premiers siècles de notre ère, où l'influence du christianisme eût pu s'exercer sur
(1) Martha, Les moralistes sous l'empire romain,
les pensées et les écrits des philosophes, soient les seuls qui en aient vu paraître de telles. Ces études pratiques, où la vertu de l'agent moral, sa pureté, on pourrait presque dire sa sainleié, sont seules < jeu, appartiennent plus ou moins il toutes lesépoques de la philosophie grecque. Familières au stoïcisme, voire infime a l'épicurisme, elles ne sont étrangères ni au Lycée ni à l'Académie.
On sait que les stoïciens s'étaient fort occupés des passions, uon-seuiement pour las décrire et les dénombrer, mais pour enseigner l'art de combattre ces principes funestes, de traiter et de guérirces maladies, car les passions dégénèrent facilement en maladies de l'Ame, si même elles ne sont pas proprement des maladies de l'âme. Cicéron ne nous laisse aucun doute à ce sujet(t). Galien est bien plus explicite et bien plus instructif. Gomme on le verra amplement dans une autre partie de cet ouvrage, il nous apprend (3) que Chrysippe avait écrit un traité De* passions, ou quatro livres, et que le dernier était proprement u thérapeutique momie. On peut même croire que le mot est de Chrysippe. Ailleurs, ou commencement du traité môme que nous allons étudier, il nous donne une indication encore plus précieuse : Chrysippe avait écrit un traité De l'art de guérir les passions fie l'iluie, Ospaicemnà çxffpâ|AH*~* ™'' 'ïî tyvJfc Sïôûv. Et Galien ajoute que Chrysippe avait traité co sujet mitre beaucoup d'autres philosophes. Ce qui paraît plus étrange, c'est que les épicuriens avaient marché dans la même voie. Ils avaient, eus aussi, leurs vues
(1) Tuscul., 1. IV, ch. xiv et paasira.
(2) Des dogme» <?Hippoere\te et de Platon.
I,\ CDULUK MùHALK,
propres sur la manière dont l'agent ni oral doit se comporter vis-a-vis de ses passions, et ces vues, il les avaient consignées dans des traités exprès. Tel cet Antoine, dont Galien parle à l'endroit ci-dessus indiqué, et qui avait écrit un traité De l'art de surveiller ses propres passions, -trsp'i -cyjî te; tSîoii; làHan êçeâpéiaï, On le voit, c'est toute une littérature philosophique spéciale, fort antérieure au christianisme, et qu'on pourrait faire remonter jusqu'à Platon et Arislole. au témoignage môme de Cicéron qui, dans le quatrième livre des Tttscidanes, déclare les consulter, non sans fruit, sur l'art de guérir les maux causés par les passions.
Le traité de Galion sur les passions et les fautes est le dernier venu dans cet ordro d'idées et de recherches, mais non au dernier rang. Nous ne pouvons le comparer aux livres analogues des stoïciens et des épicuriens des premiers temps, mais s'il est inférieur par la forme aux écrits de Séuèque, Epictètc et Marc-Aurèle, il no leur cède pas en intérêt philosophique. Le lecteur en jugera.
Du discernement et du traitement des passion» de chacun ("îpi S'.avvMsiws *»' ^f *";'■*; ïv skmtou i^Â tèiwv wfcûwv). Du discernement et du traitement des fautes de chacun. [%%$ %W{Vè<&û4 Mil ûspaiwbî twv h if, Ëï.*j-bu i'j/r, â;j,^f;-r,;j.[iT(jiv) : tels sont las litres de ces deux petits traités, qui n'en font qu'un, et qu'on trouve, en effet, réunis dans la plupart dos éditions. Or, dans ces deux traités, ou dans ces deux parties d'un même traité, Galien, qui pense sans doute au public comme tous les écrivains, s'adresse cependant plus particulièrement ù un ami, qu'il ne nomme pas, et dont il
parait avoir fort à cœur le progrès moral. Interrogé par cet ami sur ce livre (ic l'épicurien Antoine que nous mentionnions tout il l'heure, et pressé pur M de développer et de rédiger la réponse qu'il lui a déjà l'aile, il se met à l'œuvre. Or. selon lui, le livre d'Antoine sur les moyens île surveiller ses passion» serait excellent s'il était plus clair et pius méthodique. L'auteur a un double tort : il confond les passions, ces maladies de l'âme, et les fautes, ces erreurs de la volonté et du jugement: il fallait les distinguer; il confond le discernement avec le traitement des unes et des autres : il fallait lesdislinguer. Ces distinctions eussent fait la lumière ; absentes, c'est le chaos. Galien va le débrouiller, et il parlera tour à tour du discernement et du traitement des passions, du discernement et du traitement des fuules.
Pour travailler à se guérir de ses passions . il faut d'abord s'appliquer à les connaître. Or, ce n'est pas là une facile tâche. En effet, il n'est rien de si délicat que de sejuger soi-même et de s'apprécier à sa juste valeur. L'illusion est presque inévitable. Quel est l'homme, même parmi les plus coupables, qui ne se suppose pas innocent ou peu s'en faut? et quel est l'homme, môme parmi les plus passionnés, qui mesure exactement la gravité de ses égarements? Sans doute il est des passions violentes , excessives, qu'on ne peut méconnaître. Celui qui se livre aui emportements de la colère, qui, dans sa fureur aveugle, frappe, mutile ou tue ses esclaves, ne se félicitera pas de sa modération, ni celui qui, pris de
vin, s'en va faire de la débauche chez les courtisanes, de sa chasteté. Mais il est des degrés dans les passions, et quand elles gardent une certaine mesure, il est difficile, quoique nécessaire toujours, de les discerner. Qu'une perte d'argent, qu'une injure nous cause quelque émotion, il pourra se faire que nous ne nous en rendions pas compte. II en est de la connaissance morale de soi-même comme de la connaissance générale des choses : pour apprécier des caractères saillants, des différences essentielles dans des objets d'art, il ne faut que les yeux du premier venu ; pour distinguer les finesses, les petits détails, il faut ceux d'un artiste. De même, si vous êtes bouleversé par une passion impétueuse, vous le sentirez bien ; mais l'agitation qui vous remue sans vous faire perdre l'équilibre moral pourra bien vous échapper. Le Dieu de Delphes savait ce qu'il faisait quand il nous recommandait de nous connaître nousmêmes ; cela suppose autant d'art que de vertu , et le sage seul en est capable.
Cette difficulté de se connaître soi-même avait frappé deux hommes forts différents, mais d'une clairvoyance égale, Ésope qui l'a symbolisée, Platon qui l'a expliquée. Ésope disait en effet que nous portons une double besace, l'une par devant pour les défauts d'autrui, ce qui fait que nous les voyons parfaitement . l'autre par derrière pour les nôtres, ce qui fait que nous les ignorons parfaitement. Et Platon a donné la clef de ce mystère : nous nous méconnaissons parce que nous nous aimons, Quel est l'essentiel caractère de l'amour? D'être aveugle aux imperfections de l'objet aimé ; de sorte que l'extrême amour est accompagné d'un extrême aveuglement.
la cultfue morale.
Mats notre amour pour nous-mcme a«Mi des bornes? Noire aveuglement n'en a donc pas non plus; cl
comme il ne paraît pas possible que nous cessions de nous aimer, il semble que nous devions désespérer de jamais voir clair dans notre âme.
Ce problème esl'-il aussi insoluble qu'il en a l'air? Et faut-il renoncer à se guérir de ses passions par impuissance de les connaître ?
Non. Galicn croit avoir trouvé un procédéj el il en a us6 pour lui-même, non sans succès. Mais avant de le faire connaître, il adjure son lecteur de se livrer lui-même ù l'examen de cette dilliculté, car, lorsqu'il y va de l'âme et du salut, deux moyens ne sont pas trop.
Un homme ne peut se connaître luUmeine, puisqu'il s'aime naturellement et nécessairement; mais ne pourrait-il pas se regarder par les yeux d'un autre, qui n'aurait pas les mêmes raisons de l'aimer ? C'est la solution de Galien, Vous ctes partial à, vousmême et vous ne pouvez vous juger : adressez-vous à un étranger, qui n'aura pas la même partialité, et qui vousjugera. Fatalement inconnu à vous-même, donnez-vous un censeur qui vous Apprenne qui vous êtes et ce que vous valez.
En d'antres termes, car il faut insister pour analyser ÛdMement Galien, qui insiste beaucoup, on ne peut se Connaître par soi-même; il faut donc faire en sorte de se connaître pat autrui, c'est-à-diro par un censeur qui n'ait pas le bandeau qu'un amourpropre invincible nous met sur les yeux.
Mais ce censeur ne doit pas être pris au basard. 11 faut d'abord que ce soit un honnête homme, un amant de la vertu et de la vérité. Or, cet homme-là.
tÀ CULTURE MORALE. 236
ce n'est pas dans la demeure des opulents ou des puissants qu'on a chance de le rencontrer. Celui qui s attache aux pas des riohes et des grands est nécessairement obséquieux, et l'obséquiosité est une forme du mensonge. Il se corrompt dans ce milieu corrompu. Il devient vicieux en courtisant le vice. -Non ! c'est dans la solitude qu'il faut chercher notre censeur, au sein d'une vie modeste, sobre et tempé- :xante. Il vit à l'écart, celui qui vit bien. Et c'est ce qui zfait que le censeur dont nous parlons n'est guère à la portée de ceux que favorise une grande fortune ou une haute situation sociale ; ils convertissent à leurs -:waœurs quiconque les approche. L'homme véridique devient flatteur à leur contact, et le vertueux la proie des mômes passions qui les dévorent. Il ne faut pas <3ompter sur un second Diogène. Soyez donc vousiB^aême- dans une condition médiocre, si vous voulez trouver dans la même médiocrité l'homme de bien [ui vous fera toucher du doigt vos défauts et vos lassions»
Ge censeur doit être avancé en âge. On n'est vrailent vertueux qu'après s'être longuement exercé h 1 fit vertu ; véridique qu'après une longue pratique de véracité» Il faut donc qu'il ait longtemps vécu $ et 1 fout que vous puissiez examiner 6a vie entière* afin % vous assurer qu'il est à l'épreuve des accidents de fortune* des assauts des passions, en un mot excellent de tous points» autant du moine que le comporte l'humaine infirmité.
Mais le voici enfin trouvé > ce précieux censeur : comment ftmt-il en user ?
U faut s'abandonner complètement entre ses toainsi lui ouvrir son âme et sa vie * se livrer k son
226 1A CULTURE MOKALE.
esamen, et le provoquer s'il en est besoin. Après que vous l'aurez prié de vous observer cL rlc vous avertir, laisse-t-il s'écouler les jours, les mois dans le silence, n'en concluez pas que vous êtes sans reproche. Des hommes qui se croient sans reproche, rien de plus commun, car on voit tous Ses jours des gens qui commettent mille fautes, qui se livrent à leurs passions, et qui ne se doutent de rien, et qu'on étonnerait fort si on leur disait : voilà ce que vous êtes , voilà ce que vous faites. Mais des hommes qui soient en effet sans reproche , rien de plus rare. Où esl-îl celui qui peut se féliciter d'avoir passé un jour entier dans ce calme que n'altère aucune passion? Vous croyez-vous plus qu'homme? — Mais le sage est plus qu'homme , car il est semblable à. Dieu ! — Sans doute, mais etes-vous ce sage, ressemblez-vous à Dieu, vous qui ne vous êtes jamais exercé à l'empire sur soi, tandis que d'autres qui s'y sont exercés toute leur vie ne le possèdent pas encore? Non, c'est par de tout autres raisons que votre censeur se tait. Peut-être est-il distrait, inattentif? Peut-être ne s'inlêrcsse-il pas à l'état de votre Ame? Quoi qu'il en soit, s'il ne parle pas , ce n'est pas l'occasion qui lui manque , c'est la volonté. Obtenez donc qu'il veuille. Vous fait-il de justes réprimandes , vous signalant tel ou tel défaut plus ou moins grave , telle ou telle passion plus ou moins fâcheuse? votre rôle est de l'écouter avec patience, d'un esprit humble et docile Si vous vous irritez de la vérité, vous le dégoûterez de vous la dire, et vous ne profiterez point. Qu'il lui soit évident au contraire que vous désirez l'apprendre de sa bouche, et connaître toutes vos misères pour travailler à les guérir. Sans doute il
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ne vous est pas défendu de jamais discuter ses appréciations , mais que ce soit avec vous-même plutôt qu'avec lui. On s'échauffe par la controverse, on s'emporte loin de la vérité et de la justice. On est plus sincère et plus calme avec soi. S'il s'est trompé , eh bien, prenez-en doucement votre parti, et que ce soit pour vous un exercice à l'égalité d'âme. Si vous reconnaissez qu'il a raison sur plusieurs points , prenez bien garde qu'il peut avoir raison sur les autres aussi , étant mieux placé que vous pour voir les choses, c'est-à-dire vos actions, sous leur vrai jour.
Mais ce n'est pas encore assez d'écouter avec modestie , il faut écouler avec reconnaissance. Ce n'est que justice, car il mérite bien de nous, celui qui , sans envie, mais par amour du bien, prend la peine de nous étudier, de noter nos impatiences, nos violences, et de les signaler à notre attention. C'est un médecin de l'ilme, plus rare, non moins utile que l'autre, et qui a droit à un salaire. Et puis notre gratitude l'encouragera à persévérer dans un labeur où il y a tant de chances de déplaire à celui-là même à qui l'on se dévoue.
Sans doute il ne faut pas renoncera s'interroger soi-même, à sonder le fond de son cœur, à se rendre compte de ses mouvements et de ses démarches ; mais ce travail sera plus facile, et le succès plus assuré, si vous êtes aidé, éclairé par un homme de bien, qui vous guide, vous redresse, vous fasse voir ce qui vous échappe, et mieux voir ce que vous apercevez à peine dans une ombre trop favorable. Sans ce censeur nécessaire, vous n'arriverez à rien. Il est même bon de prêter l'oreille à tout le monde, môme
228 l.A U'LTTltE MORALE.
à vos ennemis ; la haine, intéressée à vous trouver en faute, a des lumières qui lui sont propres. Suivant le mot de Zenon, que tous les hommes vous soient des Pédagogues.
Voilà, tel que l'entend Galien, l'art de discerner ses propres passions. Il consiste à se délier de soimême, à cause de l'amour-propre et de l'aveuglement qu'il engendre, et a en appeler à l'examen d'un étranger, désintéresse, donc, clairvoyant, hounête homme, donc sincère. Sur quoi je m'empresse de remarquer que Galien fait paraître ici une parfaite connaissance de la nature humaine. Oui, il y a au fond de notre cœur un invincible amour de nousmêmes, et par suite une inlinie difficulté de nous connaître. Où sont-ils, quels sont-ils, nos défauts I Nous ne savons pas les voir, si ce n'est sous la forme de qualités précieuses. Avares, nous nous jugeons économes ; jaloux, nous nous croyons prudents. Quant à nous désintéresser de nous-mêmes, et à nous représenter nos imperfections dans toute leur misère et nos vices dans toute leur laideur, c'est un idéal dont la plupart n'approchent guère. Le Christianisme même, pratiqué d'un esprit soumis et d'un cœur croyant, n'y mène pas nécessairement ses pénitents. Ou je me trompe fort, ou le prêtre qui lirait dans les consciences trouverait qu'il y a beaucoup plus de confessions sincères que de confessions entières. S'observer, s'étudier, s'avouer ses défauts et ses passions sans les pallier, ce fut toujours et ce sera toujours une chose d'une extrême délicatesse. Galien a compris cela et l'a fortement exprimé; il faut l'en féliciter; je l'en félicite.
Mais, s'il a bien posé les données du problème ,
l'a-t-il bien résolu ? EL celle idée de se regarder par lès yeux d'autrui, de s'en rapporter à un censeur plutôt qu'à sa conscience , est-ce une idée pratique , est-ce une idée juste?
Galien ne paraît pas douter que chacun ne puisse trouver le censeur dont il a besoin pour se connaître et se corriger, pourvu qu'il n'aille pas ie chercher dans la corruption de la richesse et de la puissance. Cela prouve que Galien avait une excellente opinion des hommes en général et de ses contemporains en parliculier. iMais ne se fait-il pas quelque Illusion ? Y avaiHl au II" siècle de noire ère beaucoup de personnes en état déjouer ce rôle ? Y eu aurait-il heaucoup aujourd'hui même, après tant de progrès que nous pensons avoir faits ? J'oserais le nier. Des vieillards, il n'en manque pa3, grâce à Dieu, malgré tant d'accidents, malgré tant d'héritages funestes, qui tranchent la vie avant la Un, Des vieillards absolument maîtres de toutes les passions, absolument esempls de tous les vices, ils sont beaucoup plus rares. Des vieillards parfaits qui puissent et veuillent s'attachera un jeune homme, ie suivre pas à pas, l'observer avec un soin jaloux, l'admonester, au risque de le blesser , et de ne recueillir pour prix de leur abnégation que la colère, la haine et l'injure, cherchez et dites combien vous en aurez rencontré, ou même si vous en aurez rencontré. Sans pessimisme aucun , oh peu! affirmer qu'on ne trouverait pas un moniteur pour mille personnes qui auraient besoin d'être averties. De sorte que si nous ne devions nous observer que pur l'œil d'autrui, nous serions condamnés à ne nous point observer, u vivre
el à mourir dans l'ignorance finale de nous-mêmes.
El s'ils sont en infiniment petit nombre ceux qui, avec les qualités requises pour surveiller leurs amis, consentiraient à le faire, sont-ils plus nombreux ceux qui trouveraient bon d'être surveillés? Est-i! donc si commode d'avoir ainsi un témoin de toutes ses actions, à toule heure, en toute circonstance? Est-il si Tacite de s'entendre dire des vérités si olfensanles; de répondre au blâme, quelle qu'eu soit la forme , par la douceur et lii reconnaissance ; de goûlerla réprimande comme un bienfait? Et tout cela ne supposc-t-il pas acquises celte domination sur soi-même et cette vertu qu'il s'agit d'acquérir?
L'idée de Galien , si séduisante qu'elle semble d'abord, me parait donc être une Ibéorie sans application possible. Est-ce du moins une Ihéorie que la critique doive approuver à un point de vue purement spéculatif? Sur ce terrain aussi je ferai des réserves. Qu'il soit malaisé de se connaître soimême, el par les raisons qui ont été dites, c'est évident. Mais, songez-y, est-il donc si simple de connaître aufrui? Outre qu'un homme, même après avoir demandé à être observé et réprimandé , se drape, quoi qu'il en ait , et prend ses mesures pour faire aux aulres la môme illusion qu'il se fail à luimême, si ce n'est plus, est-il donc si facile deviner el d'apprécier, à travers les actions apparentes, les intentions? Et combien d'actions qui échappent à tonte observation indireete? Et combien de pensées, de désirs, de mouvements internes qui sonlte secret de l'agent moral? Non, rien ne peut remplacer la conscience , c'est-à-dire l'examen de
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conscience. C'est toujours là qu'il en faut revenir. Qu'on cherche el qu'on trouve quelque lumière , quelque secours auprès d'un ami très honnête homme, si la Providence nous accorde cette grâce, je ne demande pas mieux, mais l'examen de conscience, pratiqué avec la ferme volonté de se connaître et de s'amender, demeure la vraie méthode à suivre.
Il faut d'abord connaître ses passions , il faut ensuite travailler à s'en rendre maître , à les ranger à la règle du devoir; et il est même juste de dire que la première démarche serait de peu d'intérêt, si elle ne devait pas être suivie do la seconde. Et ce n'est pas seulement dans l'enfance ou la jeunesse, ce n'est pas seulement lorsqu'on a chance d'arriver à la perfection qu'il faulfaire cet efîortsur soi-même, c'est à tout Age et dans toute situation morale. Ne dites pas : je suis trop vieux. Un quinquagénaire, un octogénaire, s'il est malade . renonce-t-ii à se soigner, et dans l'impuissance de redevenir un homme vigoureux , ne tàche-t-il pas de redevenir du moins un homme bien portant ? La sari le de l'Ame, plus précieuse encore, mérite une plus constante recherche. Ne dites pas : je suis trop imparfait, trop loin de la sagesse. 11 ne faut pas dédaigner le bien parce qu'on ne peut atteindre le mieux. Ici encore il faut se conduire quant à l'âme, comme on se conduit quant au corps. Si avant notre naissance nous eussions pu nous adresser à celui qui y présidait, si nous lui eussions demandé de nous accorder le corps le plus fort et le plus généreux, et qu'il nous l'eût refusé, sans nul doute nous l'eussions alors supplié de nous en donner un qui fût au second rang, ou
332 LA GULTUMS MUIIÂLt
au troisième, ou au quatrième pour la heauté des formes, la souplesse et la puissance des muscles. Si nous n'eussions pu obtenir le corps d'Hercule , nous eussions encore été Hors de recevoir celui d'Achille, ou , à défaut de ce dernier, oeiui d'Ajax, ou de Dioméde, ou d'Agamemnon . ou de Palroclo. ou enfin de quelque héros. Qu'il en soit, de même dans l'ordre moral. Si nous ne pouvons monter h la plus haute excellence de l'unie , ne méprisons pas les degrés inférieurs. Il est heau encore, au-dessous de ces sages qui dominent tout, d'occuper le second, le troisième ou le quatrième rang. La vertu la plus modeste est cependant la vertu, donc d'un prix infini.
H ne faut pas non plus que la lenteur de nos progrès nous fasse perdre courage. On ne dompte pas les passions, ou seulement l'une d'entre elles, en une heure ni môme en une année. II faut de longs efforts pendant un long temps. C'est surtout les commencements qui sont difficiles. Qu'on ne s'étonne donc pas de n'avancer d'abord que fort peu ; plus lard on avancera davantage, et de plus en plus. C'est d'ailleurs le meilleur emploi de la vie. Mais on voudrait d'abord arriver au but. Quelle honte qu'on travaille des années et des années , qu'on s'exerce indéfiniment pour devenir un médecin, un grammairien ou un rhéteur habile, et qu'on marchando le temps et le nèlo quand il s'agit de devenir un homme de bien!
Donc à l'œuvre, qui que vous soyez, jeunes ou vieux, lions ou mauvais, et guerre aus passions ! Dès le matin, au moment de votre lever, représenlezvous la journée qui commence, los occupations qui vous attendent, et combien il sera plus boau de
U CtLiniE «OfclLg,
vous diriger par les conseils de la raison et de la sagesse que de vous laisser égarer par les passions aveugles. Concevez fortement en vous-même combien est difforme l'âme qui se livre aux violences el aux impuretés, combien noble et belle celle qui s'en affranchit. Que le vrai homme de bien vous soit présent, et que cette vivante image vous accompagne partout pour exciter el entretenir on vous une généreuse émulation. C'est ainsi que se formera peu à peu l'habitude de vous gouverner, et que sur vos passions soumises ou détruites régnera la verlu triomphante. — Mais ces généralités no sauraient suffire, il faut venir aux détails.
Par passions. Galien entend les puissance? irravsonuables de l'ame, et il en distingue deux différentes. Le propre de l'une est de s'irriter, do s'enflammer contre ceux qui nous paraissent coupables envers nous-mêmes ; à la longue, elle nous rend implacables, et elle est d'autant plus fâcheuse qu'elle dure depuis plus longtemps : c'est la colère. L'autre nous porte vers ce qui nous est doux et agréable , vers ce qui nous piatt, sans nul souci de co qui est honnête ou honteux, utile ou nuisible : c'est l'amour de la volupté. Et ce sont là deux ennemis qu'il faut combattre , deux maladies qu'il faut guérir.
Et d'abord la colère. Le caractère essentiel de la colère, c'est la violence, aussi bien que la dànfw& Or cette violence n'a pas de bornes, et il n'est pas d'excès où elle ne puisse s'emporter. Galien raconte quo, étant enfant, il vit un homme qui, voulantouvrir une porte bans retard et n'y réussissant pas, entra dans une véritable rage. U frappait la porte de ses
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pieds, mordait la clef, injuriait les Dieux, les yeux sortis de la tête comme uoe furie, écumant comme un sanglier : horrible spectacle , et qui n'est pas rare. Il ne faut pas se flatter qu'on maîtrisera d'abord une passion ainsi faite. Ce serait se préparer mille déceptions el compromettre l'avenir. Non, il faut se dire au contraire que c'est là une œuvre de temps et de patience. C'est assez dans les commencements de comprimer celte grande fougue et de ne pas s'exaspérer an premier obstacle. L'irascible qui mordait cl qui ne mord plus, qui frappait et qui ne frappe plus, qui criait el qui ne crie plus, a déjà fait de notables progrès. Une fois assuré de ce premier triomphe, qu'il marche à de nouvelles conquêtes, mais pas à pas, sans rien entreprendre au-delà de ses forces. Il se senlira de moins en moins enclin à la colère ; bientôt il faudra un crime pour l'émouvoir, et un jour enfin un crime même, tout en lui inspirant un juste mépris, le laissera en possession de lui-même. Et ici Galien s'adressant plus particulièrement à son arni qui manquait, parattrail-il, de douceur et de placidité, lui accorde libéralement plusieurs années pour se vaincre petit à petit et arriver de victoire en victoire à un genre de vie véritablement grave et honnête.
Dans ce laborieux effort sur soi-même . il importe surtout de se surveiller à l'endroit des esclaves. Les esclaves ne fournissent que trop d'aliments à la colère, et les maîtres, se sentant les maîtres, n'ont que Irop de penchant à se livrer à l'impétuosité de leurs passions. 11 est des maîtres qui perdent toute mesure, qui agissent avec ta férocité de la bêle fauve. Ils frappent, ils blessent, ils tuent. L'erape-
reur Adrien , qui n'était pas un méchant homme , enfonça un jour son stylet dans' l'œil d'un esclave et lui vida l'orbite. Après quoi, pris de remords, il lui offrit de le dédommager. La victime se taisant, le bourreau insista. Eh! que voulez-vous que je demande, répondit l'esclave ? ce qu'il me faut, c'est l'œil que vous m'avez pris ! Galien a été témoin d'une action pareille; il a vu un esclave devenir borgne d'un coup de roseau. Il a vu un autre acte de violence, et il en fait le récit détaillé. Je revenais de Rome, dit-il, et j'avais pour compagnon de voyage un mien ami, originaire de Gortines, en Crète, homme recommandable par mille vertus, de mœurs simples , fidèle en amitié , sobre , libéral , excellent en un mot , mais tellement irascible qu'il châtiait à tort et à travers ses esclaves de ses propres mains , les frappant avec des lanières, des bâtons, tout ce qui s'offrait à lui. Nous étions arrivés à Corinthe. Là il embarque pour Athènes ses esclaves avec ses bagages, et louant une voiture, nous prenons la route de terre par Mégare. Nous avions dépassé Eleusis, nous touchions à Thriasios, lorsqu'il s'avise de demander des nouvelles de je ne sais quel objet à deux esclaves qu'il avait gardés avec lui. Ceux-ci ne peuvent répondre. Alors voilà un homme qui s'emporte, et qui ne trouvant sous sa main qu'un long glaive enfermé dans son fourreau , l'abat sur la tète de ces jeunes gens. Le hasard veut qu'il frappe par le tranchant de la lame. Le fourreau coupé s'ouvre, et les esclaves reçoivent à la tète une double blessure, car deux fois l'arme se lève et retombe. Le sang coule à flots. Cet homme, à cette vue, se calme et revient à lui. Il a honte de sa fureur. Il
m'entraîne dans une maison de la ville, s'accuse, me présente une courroie et me conjure de l'en frapper. J'éclatais de rire ; mais lui de se jeter à mes genoux et de me supplier de faire ce qu'il désirait. Plus je le voyais s'obstiner à être battu et plus je riais. Toutefois, quand cela eut assez duré, je lui promis de le satisfaire, s'il me promettait lui-même une toute petite chose que j'allais lui demander. Il consentit. Je le priai alors de prêter l'oreille à un discours que j'allais faire , et que c'était là ce que je réclamais de lui. Alors je lui exposai longuement par quels moyens nous pouvons nous guérir du penchant à la colère, et qu'il ne s'agit pas de recevoir des coups, mais de prendre conseil de la raison. Il comprit, se surveilla et devint meilleur.
C'est donc surtout dans ses rapports avec ses esclaves que l'irascible doit être attentif à lui-même. La première règle , qui doit être inviolable, c'est de ne jamais frapper de sa propre main. Un esclave a fait une faute, il faut qu'il soit puni ; à merveille ; mais qu'il le soit par un autre, non par vous. A frapper , on s'irrite encore , on perd toute mesure ; ce n'est plus le juste châtiment d'un maître , c'est la vengeance d'un furieux. Le père de Galien s'était fait un devoir de s'abstenir, et prêchait l'abstention à ses amis, leur disant, quand il les voyait s'oublier : prenez garde que l'esclave que vous maltraitez ainsi ne succombe à la douleur, vous l'auriez bien mérité. Et notre médecin-moraliste ajoute qu'il se gouvernait par les mêmes principes et les mêmes sentiments.
La seconde règle, c'est de différer la peine encourue par l'esclave. Ce qu'on raconte que Platon
fit une fois envers l'un de ses esclaves, il faut le faire et s'imposer la même retenue (1). Et, en effet, qu'y a-t-il de plus aveugle que la colère, et qu'y a-t-il de plus violent? Il faut donc de toute nécessité prendre le temps de se calmer, de revenir à la possession de soi-même et à la raison, si Ton veut éviter les excès, si Ton veut proportionner les coups à la faute, et corriger le coupable, car il n'y a pas de correction sans justice. C'est alors seulement qu'on peut juger de quel poing ou de quel instrument il faut se servir. Parfois même on fera sagement de montrer le châtiment sans l'infliger. On appellera l'esclave, on ordonnera d'apporter les courroies, puis, après une juste réprimande, on pardonnera, en avertissant qu'une nouvelle faute ne rencontrerait pas la même indulgence.
Voilà comment il faut s'exercer à la modération envers les esclaves, comme envers tous les hommes. Et il ne faut pas se satisfaire trop facilement. Il ne
(1) Ce fait est raconté par Sénèque, De la colère, 1. III, ch. xu.
« Non potuit impetrare Plato a se tempus, quum servo suo iras-
ceretur, sed ponere illum statim tunicam, et praebere scapulas
verberibus jussit, sua manu ipse caesurus. Postquam intellexit
irasci se, sicut sustulerat, manum suspensam detinebat, et sta-
bat percussuro similis. Interrogatus deinde ab amico, qui forte.
intervenerat, quid ageret ? « Exigo, inquit, pœnas ab homine
iracundo. » Velut stupens, gestum illum saevituri, de formem
sapienti viro servabat, oblitus jam servi, quia alium quem potius
c&stigaret invenerat. ltaque abstulit sibi in suos potestatem, et
obpeccatum quoddam commolior. « Tu, inquit, Speusippe, ser-
vulum istum verberibus objurga, namego irascor. » Ob hoc non
cecidit, propter quod alius cecidisset : « Irascor, inquit ; plus
faciam quam oportet; libentius faciam ; non sit iste servus in
ejus potestate, qui in sua non est »
238 LA CULTURE SIURALE,
faut pas, parce qu'on n'exlravague pas comme un fou, parce qu'on ne lance pas des regards farouches, parce qu'on ne met pas en pièces tout ce qu'on trouve à sa portée, il ne faut pas se dire : c'est bien ! la colère n'est pas ou n'est plus mon défaut. Eli ! non, vous n'êtes pas une béte fauve, voila tout. Mais ètesvous un homme, un houilôte homme, un sage? Non, en vérité. 11 y a des degrés dans la colère. Une moindre colère est encore la colère, et la vertu l'exclut absolument. C'est comme la maladie : il n'y a que celui qui n'est pas malade du tout qui puisse se vanter d'avoir la santé.
Et qu'on ne s'écrie pas qu'il est bien difficile de dominer à ce point la colère, de la plier à cette docilité parfaite. Eh quoil un cavalier se saisit d'un cheval fougueux, le monte malgré sa résistance, et se servant à propos de l'éperon et du frein, arrive en peu de temps à s'en faire obéir; et quand un homme se rend maître d'un animal étranger, vous ne pourriez pas dompter cet autre animal qui est en vous , qui fait partie de vous-même , ayant tout près de là , dans la même âme, la raison pour vous éclairer de ses lumières et vous diriger de ses conseils? Et cela, quand on ne vous demande pas de réussir dans un délai déterminé, mais qu'on vous accorde libéralement le temps nécessaire ! Non, non, vous n'y avez pas songé, ou vous manquez de courage.
D'autant plus, nolez-le bien, qu'il ne s'af d'anéantir la colère, mais de la soumettre au joug. La colère, au fond, c'est l'énergie qui a é nous pour nous mouvoir, pour mouvoir ce qui nous entoure, pour produire des œuvres ; c'est l'activité,
c'est la force. Elle peut même nous être d'un grand secours contre les passions corporelles et la volupté, si nous savons nous en servir. Donc le devoir, c'est delà gouverner, en la subordonnant à la raison. Contenons-la, modérons-la, disciplinons-la, comme on dresse un chien impétueux, voilà tout ce qu'on exige de nous. C'est une noble tâche et qui ne dépasse pas notre pouvoir.
On ne peut lire ces pages de Galien que nous venons de résumer, sans songer aussitôt aux traités de Sénèque et de Plutarque sur la colère, comme aussi à celui de l'épicurien Philodôme, récemment retrouvé (l).Et quand on se dit que ces trois traités, les seuls qui survivent, ne sont très-probahlement pas les seuls qui aient été écrits (2) ; quand on pense que Théophrastc et Aristole se sont fort occupés de la colère; quand on se rappelle que Platon en a fait la seconde des trois facultés de l'Ame ; quand on se représente, d'autre part, tous les hommes colères et toutes les actions furieuses cités par ces philosophes (3), involontairement on se demande si les anciens n'étaient pas tout particulièrement sujets à celte passion. Il est certain que l'esclavage devait aider très-fort à la développer, par la fréquence des occasions et par la liberté de s'y livrer tout à son aise. Et s'il est vrai qu'une constitution robuste y
(1) Mais dans un état dn mutilation qui ôte beaucoup de son intérêt à la découverte.
\i) Dans le traité, de Sériéque, surtout à l'article des réfuta tions, on voit qui'; li:;s philosophes, en dehors de l'école sloi tienne, avaient beaucoup écrit, sur la colère.
(3) Sénèque, 1.1, ch. i; 1,111, ch. il, m, xvu, xxi.
\A a'L'LTLU: J10RALE.
•i.>um.\ es anciens, plus forts et plus sanguins,
. . ..cm >tre plus naturellement enclins (1). Sans
•> uuuenies plus doux qu'ils ne le sont, je me
£-.».*■ m »u trouverait difficilement chez eux un \ .vu < .'allant battre de verges THellespont ; un Gyrus - . ■. .uii-ïiam contre un fleuve, et employant à dis-
a .^i- os oau\ en mille canaux son armée qui laisse
^-.ï.n'jior -a victoire; un Alexandre tuant son meil-
\. iiiu au milieu d'un banquet; un Sylla faisant
. ,..ior Miiriu> par morceaux, etc., etc. V ii* \uuilrais pas soulever de trop grosses ques-
-.-. ■-.:> i :uvpo$ de la légère esquisse de Galien. Il ne x *>; ms proposé d'écrire un traité sur la colère,
. ni.tu* l'lutarque , qui déduit avec soin tous les itx >ru> do Ami guérir; ni surtout comme Sénèque, lUi>:i^o son ouvrage en trois livres, et, procé- «>.ti 'iioitiodiquement, expose tour à tour la nature ■* Ti^iiic de la colère, les moyens de la prévenir,
v i\-v 'notons de la réprimer. L'objet du traité de .;;vVii ost plus général et plus vaste, et où les autres si.vMiOiti. il court d'une plume rapide. Il est toutefois .i\i\ •.vuutrquos que fait naître la comparaison de ,i\%.uv à ses deux devanciers, et qui valent peut-être s* »c-:to d\Mre indiquées.
.ïa'.ou oulond la colère à la manière de Théoo.^.o» dWristote et surtout de Platon. Gomme hk-%Y-*u**Io ol Aristote , il n'en blâme que les >.y v\x. vv*tuuo Platon, il y voit une puissance irrai- ^s. mWo sans doute, mais légitime, et même excel- ^i,\\ AV* là qu'elle prend les ordres de la raison.
.* Us* ^»lk** Sonôque, 1. II, ch. xviii, xix, la théorie des tem- .Ni^w\* h^«*> Unir rapport à la colère.
Elle lui semble même nécessaire, tant au regard de la raison, dont elle exécute les commandements, qu'à celui des passions, qu'elle plie au frein et à la règle. Or telle n'est pas la doctrine stoïcienne, reproduite par Sénèque et Plutarque. La colère y est confondue avec toutes les passions, dont elle partage la nature essentiellement mauvaise. Elle doit être, non pas tempérée, mais extirpée. Où est le vrai? Sans donner absolument raison à Galien , il est peut-être aussi près de la vérité que ses deux devanciers. La colère n'est certainement pas une passion comme les autres. Elle ne se rapporte pas à un objet étranger, à la possession duquel elle aspirerait , comme la cupidité , l'ambition, le libertinage , etc. La colère ne regarde qu'à soi-même ; c'est comme l'effervescence de l'activité personnelle , comme l'effort impétueux de la personne pour se protéger et se venger. Si elle n'est pas l'énergie volontaire ellemême , elle y semble du moins tenir d'assez près pour que nous comprenions que Platon l'ait confondue avec elle, qu'Aristote et son disciple l'aient traitée avec indulgence.
Ce qui me frappe encore, c'est de voir Galien se préoccuper à ce point des esclaves. Il n'en est pas question une seule fois dans le traité de Sénèque. Plutarque n'y voit qu'une matière à s'exercer à la modération que l'on doit aux hommes libres. Au contraire, Galien, qui condamne la colère, en tant qu'excessive, envers les hommes libres, ne la condamne pas moins envers les esclaves. C'est même à ces derniers que se rapportent ses observations particulières et ses prescriptions. Et dans ce qu'il raconte de l'empereur Adrien et de cet ami avec qui
LA CrLTtTBEi MOÎIALE.
il lit le voyage de Rome à Athènes, on sent un véritable intérêt pour ces malheureux. Sa douceur se révéla et l'on comprend de reste qu'il est le bien nommé (fakipiç, doux). Il y a là un progrès moral à noter et qui console l'ami de l'humanité alors si fort outragée.
Il n'en est pas de l'amour de la volupté comme de la colère. Celle-ci , toute fâcheuse qu'elle est dans ses emportements, a un fond excellent ; celle-là est foncièrement vicieuse, ou plutôt c'est le vice même. L'homme qui s'abandonne à la colère ressemble à un cheval fougueux ; celui qui se fait l'esclave de la volupté, à un vornce sanglier, a un bouc immonde. D'où cette différence : il faut plier la colère à l'obéissance ; il faut, selon le mot des anciens, châtie?- l'amour de la volupté. Espérer que ce honteux penchant obéisse, ce serait méconnaître complètement sa nature ; mais si on le châtie, si on l'empêche de s'emparer et de jouir des choses qu'il convoite, il s'affaiblit, s'éteint et disparaît. H meurt par impuissance de se satisfaire, faute d'aliment.
Mais ce châtiment ne doit pas se faire attendre. Il faut au contraire être aussi diligent qu'attentif. Il est trop clair que si vous donnez à l'amour de la volupté le temps de se satisfaire, il en deviendra plus fort et plus exigeant. Ses progrès seront aussi rapides que redoutables. En peu de jours, il sera comme une citadelle inexpugnable ; il se jouera de vos efforts. Alors, s'écrie Galien, vous direz ce que j'ai ouï dire à un amant : « Je veux la quitter, je ne puis, » Comme lui , vous m'appellerez en vain à voire secours, en vain vous nie supplierez de
rompre votre chaîne. Vous n'ignorez pas qu'entre les maladies du corps il en est d'incurables ; eh bien, cette puissance de l'âme qui se porte témérairement aux plaisirs grossiers des sens, si on ne la combat dès le principe , est bientôt une maladie aussi, et une maladie qui se rit des remèdes. L'âme qui s'en est une fois laissé posséder ne peut plus revenir à la santé. Elle est morte à la vertu.
Donc il faut se mettre à l'œuvre sans retard. Et comme l'amour de la volupté est multiforme, comme il est l'amour de la nourriture et des liqueurs , c'està-dire la gourmandise, l'amour des beaux corps et des plaisirs obscènes, c'est-à-dire la débauche, l'amour des richesses, c'est-à-dire la cupidité, l'amour de la gloire et du commandement , c'est-à-dire l'ambition, l'amour du bien d'au trui , c'est-à-dire l'envie, il faut combattre toutes ces passions dès leurs premiers symptômes. Il faut les combattre en s'entourant de secours, surtout dans les commencements, où l'ennemi oppose une plus vive résistance. Faites d'abord comme je faisais , dit Galien : vivez , agissez sous le regard d'autrui. Qu'il y ait là quelqu'un qui voie si vous vous gorgez de mets . ou si vous apaisez seulement votre faim ; si vous videz la coupe jusqu'au fond, où si vous calmez seulement votre soif; si vous versez sans cesse ni fin dans un gouffre, ou si vous satisfaites seulement des besoius naturels et limités. — Plus tard , quand vous serez aguerri, luttez avec vos seules forces, mais en excitant votre courage par une noble émulation. Par exemple , Stable, rivalisez de sobriété avec vos convives. Dans une orgie, entre les buveurs, c'est à qui boira le plus ; entre les gloutons , à qui mangera le plus ;
entre les débauchés, à qui fera le plus de prouesses : mettez votre gloire à remporter sur les tempérants par votre tempérance. Vos voisins mangent peu , mangez moins; boivent peu, buvez moins; n'écoutent pas les grossiers désirs , écoutez-les moins encore. — Enfin , de progrès en progrès , vous en viendrez à ne plus rivaliser qu'avec vous-même. C'est peu de surpasser ceux qui font le mal; il est mieux de surpasser ceux qui s'en abstiennent; mais se surpasser soi-même , voilà ce qui est vrai* ment beau. Se rendre chaque jour ce témoignage : je suis meilleur qu'hier , voilà ce qui est vraiment digne d'un homme de cœur et d'un amant de la vertu. A se comporter de la sorte , on devient plus fort, en même temps que les passions plus faibles ; on a la paix de l'âme , la satisfaction de la conscience, et, grâce à l'habitude, le bonheur. La modération qui a d'abord été le prix de l'effort , se tourne en bonheur en se tournant en habitude, selon cette belle parole : « Choisis d'abord le genre de vie le meilleur, viendra ensuite l'habitude, qui le rendra le plus agréable. »
Mais ce qu'il importe de ne pas oublier, c'est qu'ici il ne s'agit pas de discipliner l'amour de la volupté et les passions qui s'y rapportent ; il s'agit de les supprimer, d'en arracher jusqu'à la racine. La sagesse demande seulement qu'on assujettisse la colère à la raison, comme l'esclave au maître ; elle exige qu'on détruise le penchant aux grossiers plaisirs. Il faut qu'il n'en reste rien ; car ce qui resterait aurait bientôt poussé des rejetons, étant arrosé incessamment par la malice naturelle à l'homme et l'inclination au mal. C'est aux racines
LA GULTUltE MORALE. 245
qu'il faut s'attaquer. Si vous ne fouillez le sol» si vous ne rejetez au loin les moindres fibrilles, attendez-vous à voir reparaître bientôt et s'étaler la plante malsaine, et son poison infecter l'âme entière.
Il est facile de s'y tromper. Quand l'amour de la volupté, quand la gourmandise, l'envie, la cupidité, l'ambition débordent au loin comme un torrent fangeux, on est naturellement averti, et la grandeur du mal commande en quelque sorte de lui opposer des digues; mais quand ces passions , dans mille petites circonstances, signalent à peine leur existence par de faibles mouvements , il n'est que trop aisé et trop ordinaire de les méconnaître , même avec la volonté de se juger et de se corriger. Et cependant c'est là qu'il faudrait les surprendre , afin de les étouffer dans le germe. Et Galien, faisant un nouvel appel à son expérience personnelle , ouvre ici une sorte de parenthèse pour nous parler de l'éducation en général, et.surtout de sa propre éducation au foyer paternel : digression qui n'en est pas une, puisque, en racontant à son ami les leçons de son père, il expose encore l'art de combattre l'amour de la volupté et les passions. Voici le fil un peu flottant qu'il suit dans ces édifiantes et instructives confidences.
Parmi les jeunes gens qui vivaient dans sa familiarité , il en était un qui se fit longtemps illusion sur lui-même. Il se croyait sûr d'être exempt de passions, de leurs plus faibles mouvements comme de leurs éclats , dans les plus petites circonstances comme dans les plus grandes. Et puis, à un examen plus attentif, il dut reconnaître qu'il s'était trompé. 11 vint donc un jour de grand matin , après une nuit agitée, trouver Galien et lui faire sa confession. Il
2iR LA CtILTl
lui dit qu'il n'en pouvait plus douter; que, maître de ses passions dans les conjonctures graves, il était troublé dans les petits détails de la vie. Elles ne grondaient pas dans la tempête, elles murmuraient quand passait un nuage. Pourquoi cela , ajoutait-il ? Est-ce l'effet de ma nature ou le résultat de mon éducation ?
Et Galien raconte qu'il lui exposa qu'il y a toujours une part a faire et à l'éducation et au naturel ; — que les enfants apportent en naissant des qualités originelles, des défauts originels, el sont très-diversement doués ; — que cela parait très-visiblement dans leurs jeux, les uns se montrant gais et toujours dans les rires, les autres sombres et toujours dans les larmes; ceux-ci aimant à partager ce qu'ils possèdent, ceux-là à s'approprier ce qui ne leur appartient pas; tels entrant en fureur au moindre prétexte, tels autres supportant avec douceur les plus graves offenses; -qu'il en est de môme des jeunes gens : il en est de gourmands, il en est de sobres; il en est d'effrontés, il en est de pudiques; il en est qui cherchent le travail, il on est qui le fuient; il en est qui s'exaltent par l'éloge , il en est qui se maintiennent par la crainte du blâme; — qu'il y a ainsi entre les enfants, entre les jeunes gens, des différences naturelles, et non pas seulement superficielles, mais profondes ; — que l'éducation, qui peu! beaucoup, ne peut pas l'impossible ; — qu'elle peut rendre meilleur ce qui est bon, moins mauvais ce qui est mauvais, mais non transformer le mal en bien ; — qu'il est des natures absolument réfractaires à toute culture ; — que la ronce, quoi qu'on fasse, ne saurait porter de raisins, ni la vipère ou le scorpion accom-
moder leur humeur à la nôtre ; — que l'éducation, impuissante dans les cas fâcheux , est nécessaire aux naturels bien doués pour produire tous leurs fruits, comme la vigne veut être cultivée pour donner un vin abondant et généreux, et un cheval dressé, pour plier ses mouvements et sa force à nos volontés el à nos besoins; — el qu'enfin la nature fournit le terrain que l'éducation laboure, l'arbre que l'éducation taille el dirige, la matière et l'étoffe que l'éducation met en œuvre. Après quoi, Galien ajoute, par un retour sur lui-môme plein de vérité et de grâce : « Pour moi , je ne saurais dire quel était mon naturel, car un enfant ne s'observe pas ; mais quelle Tut mon éducation, je le sais bien ; et il n'est peut-être pas inutile que vous le sachiez. »
Je laisse maintenant la parole à Galien, me bornant à abréger un récit qui pourrait paraître prolixe à notre goût moderne.
« J'ai eu ce singulier bonheur que mon père élait exempt de toute colère , très-juste, très-sobre, trèshumain. Ma mère, au contraire, était à tel point irritable qu'elle mordait quelquefois les servantes , poussait des cris, était en guerre avec mon père, mille fois plus fâcheuse à son égard que Xanlippe à celui de Soerate. Témoin de ce contraste d'un père bon et honnête, tout à ses devoirs, et d'une mère vicieuse, abandonnée à ses passions, je résolus d'aimer et d'embrasser le premier genre de vie, de me détourner de l'autre el de le détester. Ce qui me poussait encore dans cette voie , c'était de voir mon père suppctler tranquillement n'importe quelles disgrâces, taudis que ma mère, au moindre accident, se laissait aller au désespoir. J'étais donc
parfaitement disposé à l'éducation que j'allais recevoir.
« On me mit entre les mains des philosophes dès que je fus en état de les entendre. J'avais environ quatorze ans lorsque je commençai à boire à cette source sainte. Je suivis assez longtemps les leçons d'un disciple du stoïcien Philopator. Gaïus, qui avait embrassé le platonisme, fut aussi mon maître, mais peu de" temps, car il manquait de loisirs ; ses concitoyens le forçaient de s'occuper de leurs affaires ; à leurs yeux il n'y avait que lui de juste dans la ville, homme incorruptible en effet, facilement accessible à tous, et plein de douceur. Vers cette époque, un autre de nos concitoyens revint d'un long voyage; c'était un disciple d'Aspasius le péripatéticien ; je m'attachai à lui. Puis , j'entendis un épicurien venu d'Athènes. Mais au-dessus de "tous ces doctes présidait mon père, qui observait attentivement leur vie et leurs doctrines, et m'accompagnait souvent à leurs leçons.
« Or il s'était beaucoup exercé dans la géométrie , l'arithmétique , l'astronomie , l'architectonique , et il voulait que les philosophes exposassent leurs doctrines selon les démonstrations régulières de ces sciences. Il me disait donc : « Dans ces préceptes de « vertu et de sagesse qu'on t'enseigne , il ne doit « y avoir aucun désaccord , aucune contradiction , « mais cette suite, cet enchaînement et cette har- « raonie que les anciens ont fait régner dans les « sciences à la tête desquelles marchent la géomé- « trie et l'arithmétique. Ne va donc fias te hâter « imprudemment d'adopter une secte et d'en prendre « le nom ; il te faut au contraire employer un long
« intervalle de temps à les étudier et à les apprécier. « Que ta doctrine soit une doctrine solide, qui « satisfasse l'esprit et fortifie la volonté. Car , n'en « doute pas, ce que tu dois apprendre, c'est la justice, « c'est la tempérance , c'est la grandeur d?âme , en « un mot, c'est la vertu. La vertu , ceux-là mêmes « qui ne l'ont pas en font l'éloge. C'est qu'en effet a elle a seule le pouvoir de nous défendre contre « les chagrins et la douleur. Que ce soit donc ton « constant objet. *
« Mon père me répétait ces pensées sous toutes les formes , et il m'y trouvait docile. J'étudiai tour à tour touteâ les écoles philosophiques, sans m'enchaîner à aucune , et je cherchai toujours dans l'étude et la pratique de la vertu, dans l'empire sur moi-même et les passions, la paix de l'âme et la sécurité au milieu des accidents et des vicissitudes de la vie.
« Ce qu'il me signalait surtout dans l'amour de la volupté et les passions, c'est leur insatiabilité, qui fait que plus on jouit, plus on veut jouir, dans une poursuite éternelle ; ce qu'il me recommandait surtout, c'est la modération qui, se contentant du nécessaire et tout au plus de l'utile , s'arrête et se repose dans un honnête bien-être.
« Cette insatiabilité des passions , qui en est * comme l'essence, voilà , me disait-il , l'origine de « tous nos chagrins et de tous nos maux. Elle nous « rend d'abord sensibles à des pertes qui ne devraient « pas nous toucher. Un peu moins d'argent, un peu « moins d'honneurs, eh! qu'importe, s'il te reste « assez de l'un pour te nourrir et te bien porter , a assez des autres pour marcher la tête haute parmi
250 LA CTLTl'HK MORALE.
■■ tes pairs? Elle nous empêche ensuite de goûter • ce que nous possédons par le désir d'en, posséder « davantage. Comme si ce n'était pas une véritable " folie de vouloir recueillir les éloges de tous les
■ hommes , ou posséder toutes les richesses qui ■i existent! Savoir se modérer, c'est-à-dire se borner « à la satisfaction des besoins de la nature, qui sont « toujours limités, c'est la condition et le principe « du bonheur, »
» Et mon père se citait lui-même en exemple. Il me demandait si je l'avais jamais vu courir après li gloire, la fortune, tous les biens que convoitent les hommes, ou s'affliger de la mort d'un bœuf, d'un « cheval ou d'un esclave. « Il est vrai . ajoutait-il , ii que je n'ai pas été ruiné et mis dans l'impuissance « de soigner ma santé; que je n'ai pas subi la mor-
■ telle injure de perdre ma place au sénat; ce son! « là d'extrêmes malheurs, qu'il est permis de res- « sentir, si on n'a pas su les éviter; mais quand il » [n'arrive de m'eutendre blâmer par quelqu'un, ou « de souffrir quelque dommage dans ma fortune, « je m'en console par cette pensée ; puis-je donc « plaire à tout le monde! ce que je possède encore « n'est-il pas plus que suffisant à me protéger contre « la faim, la soif et le froid ? »
« Il ne se lassait pas de revenir sur cette terrible insatiabilité. Il l'attaquait sous tous ses aspects : însatiabilité du gourmand, qui veut toujours plus d'aliments, ou des aliments plus délicats; insatiabilité du cupide, qui veut toujours des richesses plus considérables, ou d'une autre sorte; insatiabilité de l'ambitieux, qui veut toujours plus de dignités, une gloire pins grande.
« Il m'exposait combien est absurde et désastreuse Tinsatiabilité au regard des aliments; car enQn quel est le but des aliments ? De nourrir le corps. Le corps est-il donc mieux nourri par une plus grande quantité d'aliments, ou par des aliments raffinés ? C'est le contraire. Les aliments raffinés sont des aliments malsains, et les aliments trop abondants sont nécessairement mal digérés. Or ce sont les aliments digérés, et non pas engloutis, qui réparent les pertes de l'organisme. Quand la digestion se fait imparfaitement, le ventre se gonfle aux dépens du reste, et, au lieu du liquide vivifiant qu'elles devaient recevoir, les veines ne portent aux diverses parties que le poison et la langueur. Lequel vaut le mieux de la santé ou de la maladie ? L'insatiabililé mène droit à celle-ci ; la santé est le fruit et la récompense de la sobriété.
« Il ne blâmait pas moins sévèrement Tinsatiabilité relative aux richesses, aux honneurs et en général aux biens de l'âme. L'âme ne souffre pas moins de celle-ci que le corps de l'autre. Quel supplice, en effet, que celui de ces gens qui, mécontents de ce qu'ils ont, désirent toujours plus ! Accordezleur le double , ils aspirent au triple; accordez-leur le triple, ils aspirent au quadruple. Ce qu'ils veulent, ce qu'il leur faut, ce qui leur est nécessaire, c'est précisément ce qui leur manque. De sorte qu'ils vont se consumant de soupirs en soupirs, d'attente en attente. Tels sont ces riches, misérables au sein de leur opulence. « Qu'ils désirent, disait mon père, « une chaussure, un vêtement, une maison, tout « ce qui fait le corps bien portant et la vie douce, à i la bonne heure I Mais qu'ont-ils affaire de plu*
Î52 tA GClïDta MORALE.
i sieurs maisons , d'une multitude de vêlements ii divers et de chaussures diverses? Pourquoi faul-il
■ qu'ils aient des perles, des onyx , des pierreries de i toute sorte? Qu'importent aux femmes les ornec menls, l'or el la soie, el toutes les matières tirées i de régions lointaines? Qu'ils aient tout cela et i qu'ils s'y tiennent, en seront-ils plus heureux? i Non. Mais iis ne savent pas s'y tenir. Ils ret,rari dent au-dessus d'eux, et voyant quelques hommes i mieux partagés, ils n'ont plus de repos qu'ils ne i les surpassent. Prends garde à cela, mon fils. Tu i es plus riche que la plupart de nos concitoyens , i la modération t'est donc bien facile. Si tu veux
■ surpasser ceux qui te surpassent , qu'arrivera-l-il ?
■ Tu ne seras pas satisfait encore. Il est dans telle
■ ville tel citoyen plus riche que toi, il faudra l'em-
■ porter sur lui aussi. Et comme tu ne seras jamais i plus riche que tout le monde, l'immensité de les » désirs te vouera à une éternelle indigence. Ah I i crois-moi, ce n'est pas sur ce terrain qu'il faut i rivaliser avec les autres. Être riche, cela ne dépend
< pas de la vertu, mais de la fortune, laquelle peut i rendre des affranchis, des esclaves plus riches que h nous, hommes libres et de noble origine. Être t juste, libéral, généreux, modéré dans ses désirs et i en toutes choses, voilà ce qui est en notre pou-
< voir, et voilà ce qui est beau, et voilà ce qui i conduit au bonheur. »
i Et il ajoutait : « Il faut contenir dans les mêmes . limites l'amour des honneurs. Que tu recherches ( l'estime de tes concitoyens, mon enfant, rien de i plus juste et de plus naturel ; mais qu'il te suffise i d'être considéré de ceux que tu fréquentes. S'il te
« prenait fantaisie d'être admiré et loué de la cité « entière, il faudrait donc te faire connaître de la « cité entière, ce qui est difficile, et t'en faire agréer, « ce qui est plus difficile. Et quand tu aurais fait • cela, tu n'aurais rien fait, car innombrables sont « les cités, innombrables leurs habitants , et il y « aurait toujours, quoi que tu pusses faire, des « foules de gens qui ne t'admireraient pas, qui ne te «c loueraient pas, qui ne te connaîtraient même pas ; « et cette vaine gloire, que tu poursuivrais sans « jamais l'atteindre, te ferait soutfrir et saigner. Là - encore la modération n'importe pas moins au « bonheur qu'à la vertu. »
« Ainsi me parlait mon père. Ainsi m'apprenait-il à combattre les passions insatiables, sources empoisonnées d'où coulent toutes nos misères avec tous nos vices. Et je l'écoutais , et je méditais ces hautes vérités, jusqu'à ce qu'elles me fussent aussi évidentes que les axiomes des mathématiques. Et je m'exerçais à les pratiquer. J'apprenais à me plaire à uûe table simple et frugale, à me contenter de la fortune et de la réputation qui me venaient. Je me suis bien trouvé de ce régime, et tu peux me rendre ce témoignage, dit Galien en terminant cette autobiographie et en s' adressant à son ami, que tu ne m'as jamais surpris dans les chagrins et les angoisses. »
Voilà donc comment il faut se comporter à l'égard de l'amour de la volupté et des passions. Et Galien, revenant à l'exposition didactique un instant suspendue, résume ainsi les préceptes qui précèdent. Il faut combattre les passions sans trêve ni merci. Il fout détruire ces appétits sans frein , impatients de toute mesure. C'est de là que viennent tous les
LA CULTURE MOHAI.Ë.
vices, toutes les tristesses, toutes les douleurs. C'est donc là qu'il faut porter le fer et le feu. C'est en faisant table rase qu'on arrive, par la modération . à la tranquillité , au bonheur. Et que si la nature ne vous a pas préparés à celte vie heureuse et modeste, et que si l'éducation ne vous y a pas formés, eh bien ! rien n'est perdu cependant. Suivez courageusement la méthode ci-dessus indiquée , et vous atteindrez le but; i! faut toutefois ajouter : si vous n'attendez pas trop tard. Comme il a été dil, quand les passions ont longtemps commandé, elles sont invincibles, de même que les maladies, quand elles ont longtemps régné, sont incurables. Mais si vous vous y prenez à temps, si, après avoir découvert l'ennemi que vous portez dans votre sein, vous luttez avec une généreuse ardeur, vous triompherez, n'en doutez pas; et, au lieu d'une Ame vicieuse, tyrannisée par l'amour inassouvi du plaisir, vous vous ferez une belle âme , une âme vraiment maîtresse d'elle-même, vraiment libre.
Est-ce un résultat de peu de prix, et qu'on doive hésiter à payer des plus grands efforts T On se détourne avec horreur de l'esclavage dans la -vie domestique et publique, on met au-dessus de tout la liberté fondée sur les lois : on a raison. Mais combien n'est-il pas plus honteux, cet esclavage de l'âme que gouvernent au gré de leurs caprices ces maîtres impurs, l'amour du lucre, l'amour du commandement, et, pour tout dire à la fois, l'insatiabililé de posséder! Mais combien n'cst-clle pas plus noble et plus haute, combien n'est-elle pas plus nécessaire et plus glorieuse , la vraie et naturelle liberté, celle de la conscience qui se conduit avec
LA CULTUTE MORALE. 35a
mesure par les lumières de la raison ! Voilà le souverain mal, qu'il faut fuir; voilà le souverain bien , qu'il faut poursuivre. A l'œuvre donc, vous tous qui voulez vivre au sein de l'honnêteté et de la sérénité I A l'œuvre, jeunes gens, vous surtout qui, moins avancés dans la vie, avez moins à faire pour vous vaincre, pour assurer le légitime empire de la raison ! Plus tard, c'est trop lard. La jeunesse est le moment favorable. Donc examinez- vous, ou plutôt ayez là, à vos côtés, quelqu'un qui vous examine; écoutez cette vois amîej obéissez à ses conseils salutaires; contenez ce qui doit être contenu, supprimez ce qui doit être supprimé; soyez persévérants ; votre raisou grandira de jour en jour, et finalement dans votre àme épurée régnera la paix, qui est la félicité.
Celle dernière partie de ce premier traité de Galion donnerait lieu à bien des remarques si l'on voulait s'arrêter aux détails, qui sont pleins d'intérêt. On admirerait et ce père et ce fils, dignes l'un de l'autre ; le premier si justement pénétré de l'importance de l'éducation, si attentif aux maîtres et à leurs leçons, si habile à les commenter ou à les rectifier, si préoccupé de la perfection morale, condition du bonheur ; le second si docile, si ouvert, si curieux de s'instruire et plus tard d'instruire les autres, plus curieux de la vertu qu'il honore, qu'il pratique, dont il est l'un des plus nobles exemplaires dans l'antiquité en décadence ; tous deux d'un esprit élevé, d'une Ame généreuse, qui furent heureux en ces temps agités , et qui méritaient de l'être. On s'étonnerait de rencontrer à ce foyer une mère si dilférentc. si violente, si misérablement passionnée,
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cl peut-être aussi d'entendre Galien la juger avec cette froide sévérité, la livrer à l'appréciation publique avec celte souveraine indilférenee. On se dirait que ce torl esl sans doute celui de la civilisation grecque qui, pour n'avoir pas su estimer la femme à son prix, n'a connu ni l'épouse ni la mère, sans lesquelles la famille n'est pas.— Mais je ne veux pas m'atlai'der, et je me borne, avant de passer au second traité de Galien, à faire remarquer combien est pure cette morale relative aux passions proprement dites, et combien indépendante de la tradition et des écoles.
Je cherche, sans le trouver, ce qu'un moraliste chrétien pourrait reprendre dans ces idées et ces prescriptions morales. Je cherche môme ce qu'il y pourrait ajouter d'essentiel. Impossible de mieux juger les passions, et ce qui en est à la fois le caractère essentiel et le danger, cette avidité qui grandit par l'effort pour les satisfaire ; impossible de mieux montrer la nécessité de .les attaquer dès le commencement, de les combattre jusqu'à la destruclion ; impossible de mieux exposer l'excellence de la modération, d'où naîl la félicité avec la paix de l'âme el le bon témoignage de la conscience. Et dans tout cela, Galien. imbu de toutes les écoles, ne s'inspire que de soi-même el du bon sens.
On pourrait , à une lecture superficielle , croire qu'il répète les exagérations stoïciennes; il n'en est rien. Il a dit : je ne m'enchaînai à aucune école ; et c'est vrai. Il recommande bien d'extirper jusqu'aux dernières racines des passions, mais il entend les passions autrement que les stoïciens. Les passions chez les stoïciens sont tout ce qui n'est pas la raison,
de sorte que, en faisant une règle de détruire les passions , ils tendent à faire de l'homme un être purement intellectuel, sans besoins ni émotions, un élre hors nature. Les passions sont tout autre chose, une chose moins étendue , plus fâcheuse, dans la pensée et la théorie de Galien. Les passions à ses yeux (il ne le dit nulle part et le laisse voir partout) diffèrent notablement des appétits et des désirs naturels; elles en sont à la fois la corruption et l'excès. Qu'un appétit, qu'un désir s'exalte par l'appât du plaisir, qu'il devienne l'amour de la volupté, qu'il prédomine, qu'il étouffe la raison et commande, ce n'est plus un appétit, ce n'est plus un désir, c'est une passion. L'appétit et le désir sont légitimes , mesurés, utiles et faciles à satisfaire; la passion est arbitraire, indéfinie, funeste et jamais satisfaite ; et tandis que tous les hommes ont les mêmes appétits et les mêmes désirs , chacun a ses passions ; de sorte que, en recommandant de détruire les passions, Galien ne retranche aucun des éléments essentiels de la nature humaine; il veut seulement les conserver purs et les maintenir en équilibre. Il dit à son ami , ou à son lecteur : tu ne seras pas gourmand, mais il lui permet de se nourrir 5 il lui dit : tu ne seras pas cupide, mais il lui permet d'acquérir et de garder ce qu'il faut de richesses pour se vêtir, se mettre à couvert , pourvoir à la santé du corps , développer et fortifier l'âme par la lecture et l'étude ; il lui dit : tu ne seras pas ambitieux, mais il lui permet de chercher et de goûter l'estime de ses concitoyens , de ceux du moins dont il est naturellement connu. Son idéal , ce n'est pas un homme qui ne désire rien , n'aime rien , n'ait besoin de rien , un être
abstrait et pour ainsi dire une pure idée; c'est l'homme vrai, dans la plénitude de sa nature, mais modéré en toutes choses et heureux par la modération : en quoi il ne dilfère guère moins des épicuriens que des stoïciens, et se rapproche de Platon et d'Arislole , sans leur ressembler. Cette doctrine morale de Galien , c'est l'éclectisme du bon sens et du bon goût.
Après l'art de discerner et de traiter les passions , l'art de discerner et de traiter les fautes. Cet art nouveau, qu'il ne faut pas confondre avec le précédent, est l'objet du second traité de Galien.
Il commence, méthodiquement, par définir la faute.
La passion, soit qu'on entende par là la colère ou l'amour de la volupté, appartient à la partie irraisonnable de l'âme; la faute se'rapporte à la raison ; elle procède d'un jugement, d'un faux jugement. Non de tout faux jugement , mais de celui qui met le ma! à la place du bien. C'est, en moins de mots , l'action accomplie en vertu d'un jugement erroné sur ce qui est bon ou mauvais. Ou encore, parce que tout jugement implique un consentement, c'est l'action accomplie par suite du consentement au mal, que l'on prend pour le bien. 11 y a une plus large acception du mot faute, mais c'est l'acception vulgaire. Celle-ci est l'acception philosophique. Philosophiquement, la faute est cela, et pas autre chose.
On voit combien la faute est différente de la passion. Un exemple rendra cette différence plus frap-
pante. Que quelqu'un se pose cette règle : il faut aider les autres hommes, et se donne celle fin de venir au secours de ses semblables ; puis , l'ambition, la cupidité, l'amour de la volupté fin général se jetant à la traverse, qu'il laisse son voisin mourir de misère, ou son rival succomber à de lâches et ténébreuses intrigues, il est coupable par passion. Qu'un autre juge bon de ne rechercher que pour soi-même le bien-être et la félicité, sans souci ni respect des intérêts des autres, auxquels il pense ne rien devoir, il est coupable par fausse appréciation, il commet une faute.
Telle est la faute : une action qui a son principe dans une méprise de la raison , laquelle , ayant à juger de ce qui est bien ou mal, juge d'une façon erronée. — On conçoit du reste que ce jugement erroné peut être de deux sortes : il peut porter sur la fln de la vie, et cette erreur est comme une source d'où jaillissent incessamment mille fautes, car celui qui se trompe là-dessus se trompe sur toute sa conduite ; il peut porter sur les détails, attendu que, étant posée la vraie fin, on peut se tromper sur les actions qui y sont ou n'y sont pas conséquentes, et ce sont là des fautes particulières diversement graves.
Si la faute est cela, le moyen de reconnaître ses fautes et de n'y pas retomber, c'est de savoir juger juste, de savoir discerner le vrai du faux, singulièrement en ce qui concerne la fin de la vie, et les actions qui s'en approchent ou s'en éloignent, c'està-dire le bien et le mal.
Mais pour juger juste , pour discerner le vrai et le faux, pour reconnaître la fin de la vie et par
oonséquent le bien et le mal, il n'y a qu'un moyen, c'est de posséder la méthode démonstrative.
C'est, en effet, une étrange et outrecuidante prétention que de vouloir décider quelles actions sont bonnes, quelles actions sont mauvaises, de se prononcer sur les choses les plus graves de la vie humaine, sans être le moins du monde versé dans l'art du raisonnement et de la démonstration. Ceux qui se comportent ainsi ressemblent à des hommes qui, sans avoir étudié la science des nombres, formuleraient à tort et à travers toutes sortes de propositions concernant les calculs et l'arithmétique. Ces gens tomberaient nécessairement dans mille erreurs, ils iraient de bévue en bévue. Comment n'en serait-il pas de même de ceux qui, ignorant la méthode démonstrative, entreprennent de démontrer, et de démontrer quoi? Ce qu'il y a de plus délicat, de plus subtil et de plus fuyant. De là cette multitude de sectes, qui ne s'accordent pas entre elles, ni bien souvent avec elles-mêmes. De là tous ces faux docteurs de sagesse et de morale, qui font des disciples, c'est-à-dire des victimes, persuadant le faux, comme d'autres persuaderaient le vrai, au moyen de trompeuses ressemblances ; car entre la vérité et Terreur il existe souvent des ressemblances qui font que l'on prend l'une pour l'autre. Ce que Hippocrate disait qui a lieu dans l'art médical arrive aussi en philosophie. Il est des ressemblances entre les symptômes, entre les maladies, entre les remèdes et leurs effets, qui jettent les médecins dans le trouble et les difficultés, et non-seulement les médecins médiocres, mais les meilleurs. Il en est aussi entre les idées , les jugements , les raisonnements
surtout , qui jettent les philosophes dans le doute et les perplexités., et non-seulement les moindres, mais les plus grands. Gomment donc ne seraient-ils pas induits en erreur , ceux qui sont étrangers à l'art d'apprécier ces ressemblances, a l'art de raisonner, à l'art de démontrer solidement et scientifiquement? Quel aveuglementestleleurl Que ne se souviennentils des besaces d'Ésope ! Que ne s'en réfèrent-ils au jugement et au discernement de ceux qui sont rompus à la méthode démonstrative, et depuis longtemps familiers avec toutes ces sciences que les Grecs nomment mathématiques, et qui aiguisent si fort l'esprit: la géométrie, l'arithmétique, l'archi tectonique, l'astronomie? Mais non! sans nulles notions scientifiques, sans nulle teinture même de rhétorique et de grammaire, à ce point inexercés aux discours, qu'ils sont incapables de comprendre celui que je leur adresse maintenant, dit vivement G-alien. ils sont cependant satisfaits d'eux-mêmes et tranchent sans sourciller les questions les plus hautes et les plus ardues. Mais la vérité n'est pas si aisée à conquérir. Elle ne se rend qu'à ceux-là qui sont bien nés, qui l'aiment, la désirent, la cherchent, qui ont reçu une libérale et généreuse éducation , qui ont lié un commerce assidu avec les sciences, et qui. finalement et pour tout dire à la fois, sont en possession de la méthode démonstrative.
Le moyen de posséder la méthode démonstrative, c'est d'abord de l'étudier; c'est de l'étudier chez les anciens Grecs qui la connaissaient si bien et en ont fait un si bel usage ; c'est de l'étudier, dans le temps présent, parmi des hommes très-épris de la vérité, doués d'une sagesse naturelle, habiles aux recher-
la cfLTrnr, morale.
ches scientifiques : en la voyant en action, on en comprendra mieux la nature et les secrets. Ce n'est qu'ainsi qu'on parviendra à la connaître d'une manière exacte et complète.
Mais ce n'est pas assez de la connaître, il faut s'y exercer. Q'imporlc d'avoir dans la main un instrument excellent, si l'on ne sait pas s'en servir? Il faut donc s'exercer à la pratique de la méthode démonstrative avec la même ardeur et le môme soin qu'on a mis à en apprendre la théorie ; il faut s'y exercer jusqu'à ce qu'on soil assure d'en user si Lien qu'on découvre infailliblement la vérité. El si l'on dit: mais comment reconnaître qu'on est arrivé ace point d'habileté et de perfection? il faut qu'on sache bien qu'avant d'appliquer la méthode démonstrative à l'ordre philosophique, où l'on ne peut contrôler la vérité des résultats , on doit en avoir fait l'essai, non pas une fois, mais cent fois, dans les choses de l'ordre purement scientifique, où les résultats peuvent être vérifiés.
Il est, en effet, une distinction fort importante. La plupart des questions philosophiques sont de telle sorte que leur solution , si vraie qu'elle puisse être, ne témoigne nullement de son exactitude. On demande si le monde a eu, ou non, un commencement; s'il est fini, ou infini, dans l'espace. Supposons qu'il soit établi qu'il n'a pas eu de commencement et qu'il n'a pas de bornes, ni cette immensité, ni cette éternité ne se montrent et ne s'attestent. Or il n'en est pas nécessairement de môme dans les choses scientifiques. 11 arrive souvent que le résultat démontré se confirme lui-môme et porte témoignage de sa vérité. Soit, par exemple, une ligne droite qu'il s'agit de
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diviser en un certain nombre de parties égales; on a méthodiquement fail celle division. I! est alors facile de voir si ces parties sont égales ou non. Cela saute aux yeux. Voilà donc un résultat qui se confirme, qui atteste son exactitude, qui ue laisse pas de doute dans l'esprit. Eh bien ! c'est dans la sphère des choses scientifiques, où il y a un contrôle possible, parce qu'il y a une confirmation naturelle, qu'il faut préalablement appliquer la méthode démonstrative. Outre qu'on acquerra ainsi une habileté plus grande, on pourra en constater, en mesurer le progrès. On devra attendre qu'elle soit tout ce qu'elle peut être, avant d'aborder les grandes et redoutables questions de la fin de la vie, des vrais biens et des vrais maux et du bonheur.
Voilà bien des lenteurs et des efforts. Ce n'est pas ainsi qu'ont procédé et que procèdent tous ces faux philosophes qui, venus à la philosophie sans éludes et sans exercices préparatoires, Toril montre des plus vaines doctrines. Sans autres mobiles quel'ambition, l'amour du bruit ou du gain , ils ouvrent école, et, ignorants, trouvent moyen de persuader de plus ignorants. A qui s'adresser) l-ils, en effet"? A des ânes, ou à déjeunes hommes qui, avec un esprit pénétrant, sont dépourvus des connaissances les plus élémentaires. A de tels maîtres, gorilles de vent, sans nulle instruction, il faut de tels disciples. Ce n'est pas devant des hommes nourris dans la science et formés à l'art de la démonstration qu'ils pourraient soutenir des propositions manifestement contradictoires aux vérités géométriques, par exemple, ou se jouer et se perdre en d'illogiques déductions, Pour moi, dit Galien , étant adolescent, il m'est souvent
arrivé de rencontrer de ces maîtres d'erreur et de sottise, et je leur tournais preslemenl le dos.
On ne saurait marquer trop nettement la vraie route, ni combattre trop fortement ceux qui , se précipitant au hasard, battent la campagne. La vraie route, c'est d'étudier la méthode démonstrative , de s'y exercer, de s'éprouver soi-même et de s'assurer, e:i l'essayant sur des sujets scientifiques où la vérité du résultat apparaisse clairement ; c'est de Taire cela non des jours, non des mois, mais des années . sans se fatiguer, jusqu'à ce qu'on ait la légitime confiance déjuger sainement et de raisonner rigoureusement. Quant à ceux qui , livrés à la fureur et à l'emportement des passions, prétendent avoir trouvé on chemin rapide vers la vérité , ce sont tout simplement des imposteurs , d'autant plus coupables et méprisables qu'ils communiquent leurs vices à leurs disciples, il est assurément facile à. un maître qui se donne un visage grave et sévère de persuader à des jeunes gens sans instruction qu'il est en étal de les conduire à la sagesse par une voie courte et unie. C'est la prétention des cyniques. A les en croire , leurs principes mènent tout droit et d'abord à ia vertu. Il serait plus vrai et plus juste de dire qu'ils mènent à une vaine jactance. Ils sont, en vérité, plaisants ceux qui font gloire de loucher en quelques pas un but placé si loin. A peine ont-ils entendu un de nos faux docteurs, vous les voyez dédaigner de s'entretenir avec les hommes du commun , les bouviers, les chevriers, les laboureurs : ce sont gens grossiers qui ne les comprendraient pas. Quelle insolence I Que savent-ils donc, ces vaniteux, qui n'ont rien appris? Comment discerneraient-ils la vérité de
Terreur, ces inhabiles, qui n'ont jamais exercé leur raison ? Ce discernement n'est pas si facile, comme le prouvent les sophismes. Un sophisme est un faux raisonnement, mais construit par la ruse à l'image des vrais. Sans doute Terreur est ou dans les prémisses , qui sont inexactes , ou dans la déduction , qui est mal faite ; mais il y a un art de voiler Tun et Tautre vice et de faire illusion. Il faut connaître la nature du raisonnement et de ses diverses espèces , il faut être versé dans les sciences où le raisonnement a ses principales applications, pour distinguer dans une discussion les vrais raisonnements et les sophismes , et dans ceux-ci le vice qui les constitue. Telle est la route de la vérité , qui est nécessairement longue. Ceux qui prennent la traverse se perdent dans les fondrières. Ce qui est évident, ils s'efforcent de le démontrer ; ce qui réclame une démonstration , ils Timposent comme étant d'abord connu de soi. Ils déraisonnent en pensant raisonner, et tranchent sans étude ce qu'une longue méditation pourrait seule éclaircir. Impossible de les arracher à leur propre infatuation et de les disputer à leur incurable ignorance. Guérit-on un squirrhe invétéré? Quand un homme est atteint du squirrhe de la fausse sagesse depuis des années, c'est bien en vain qu'on tenterait de le ramener à la santé. Oh ! s'écrie Galien, combien j'aime mieux avoir affaire à ces hommes tout simples et modestes, qui, nés avec un bon naturel, ont été élevés selon l'éducation autrefois pratiquée et estimée chez les Grecs I Ils se forment docilement et lentement à Tart de penser et de démontrer , et après avoir appris dans la sphère des sciences à manier cette vraie méthode, ils l'appliquent avec
succès , dans la sphère philosophique , aux choses humaines, à la déterminalion de la vraie fin de la vie, au discernement des hiens el des maux, à la pratique du bonheur et de la vertu.
Dans celte méthode démonstrative, sans laquelle il n'est ni science, ni philosophie, ni morale, il y a deux choses à distinguer, deus choses aunqnelles il faut se former avec l'attention et le zèle qui ont été dits- Elles sont également nécessaires pour découvrir la vraie fin de la vie et les actions concordantes. La première concerne le caractère qui permet de juger si une chose est vraie ou non, le critère. 11 fiait, si l'on a souci de connaître ses fautes cl de les éviter, il faut chercher, dans la compagnie des sages, de ceux qui savent raisonner et démontrer, quel est le vrai critère, un critère de telle sorte qu'il n'en suppose aucun aulre , et qui ait celte vertu de nous convaincre avec la même force qu'une démonstration, un critère enfin qui soit véritablement premier. Ou conçoit, en effet, que c'est laie point de départ, el sans lequel rien n'est possible. Comment disccrnerait-il, entre les différentes fins que les philosophes assignent à la vie, la vraie, entre les différantes actions, celles qui s'y rapportent ou y répugnent, celui qui n'aurait pas un principe de discernement, une règle de jugement, c'est-à-dire un premier critère'? La seconde partie de la méthode démonstrative consiste, étant posé le premier critère, à y rapporter les choses particulières, et a juger ainsi de leur vérité ou de leur fausseté, procédé que quelques philosophes désignent par le mot analyse ; ils veulent exprimer par là le mouvement ascendant de l'esprit s'élevanl des choses douteuses vers le principe de
LA CULTURE i< ORALE. 267
toute lumière et de toute certitude. Il n'y a pas d'autre moyeu de parvenir à la science, à la science digne de ce nom ; car il n'y a de scientifique que ce qui est démontré, et de démontré que ce qui découle évidemment de propositions évidentes. Ainsi procèdent les astronomes, les géomètres, les malhémaiiciens ; ainsi doivent procéder les philosophes ; cl c'est d'ailleurs par ce judicieux et légitime emploi de leur raison que s'honorent les hommes qui se prennent au sérieus.
Est-il en nous une plus belle l'acuité que celle-là? Sans elle, en quoi digérerions -non s des boucs, des unes, des porcs, ou même des vers? C'est elle, elle seule, qui nous fait grands, qui nous lait hommes, nous approche des Dieux. 11 nous faut donc lui rendre le culte qui lui est dû, la cultiver comme elle veut l 'être. Et que veut-elle, sinon saisir la vérité, son aliment? Et comment la saisirait-elle, sinon par ce procédé analytique qui, étant donné le premier critère, résout les questions à cette lumière?
Mais nos faux sages ne l'entendent pas ainsi. Comme dans les recherches philosophiques les propositions ne se confirment ni ne se réfutent d'ellesmêmes, ainsi que cela a lieu dans les mathématiques, où, par exemple, celui qui ne sait pas la méthode à suivre pour tracer un cadran solaire est confondu par le résultat, ils en profitent pour se donner carrière et divaguer tout à leur aise. Ils n'ont souci, ni de la raison, dont ils font un si triste usage, ni de la méthode, qu'ils ignorent paiTuilement. Qu'ont-ils ailaire des procédés rationnels? Ils ne vont pas à la vérité comme Hésiode prétend qu'on va à la vertu, à petites journées. Ils sont aussitôt
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arrivés quo partis. Et, en elfet, ils ont l'insoutenable prétention d'être instruits par ies choses elles-mêmes. A les en croire, ce sont les choses qui leur enseignent ce qu'elles sont et leur procurent la science tonte faite. Mais les choses ont-elles donc une voix, avec laquelle elles leur parlent? Et que si elles sont silencieuses, le moyen de les connaître sans étude, sans raisonnement et sans méthode? Voyons, répondez, ô vous qui vous piquez d'être les sages par excellence : s'il est dans les choses une vertu par laquelle elles révèlent et enseignent leur propre nature, il faut nécessairement que Unis les hommes connaissent toute la vérité 1 La distinction entre savants et ignorants n'existe plus! L'apprentissage de la science n'existe plus I L'éducation n'a plus d'ohjct ! Mais, dit Galion, ils ont une échappatoire. Ils déclarent que les choses n'enseignent pas tous les hommes ; et si on les presse, leur disant : eh ! qui sont ceux qu'elles enseignent? ils répondent : nous ! nous seuls ! A la bonne heure ! mais pourquoi eux seuls ? Est-ce parce que eux seuls sont dépourvus des premières connaissances, et les plus élémentaires? Mais non, ces connaissances manquent également à la foule. Est-ce parce que eux seuls sont nés pénétrants, capables de discerner ce qui échappe aux autres, à la manière du lynx, dont les yeux voient à travers les corps opaques? Mais point du tout. La preuve qu'ils n'ont ni cette vivacité, ni cette sagacité intellectuelles, c'est que si on les met dans ces problèmes où la découverte même témoigne si ceux qui l'ont faîte ont trouvé juste, ils sont aussi ridicules qu'embarrassés. Ils ne savent que dire; ils ne balbutient que des sottises. Il y a plus : exposez-
leur la vérité, qu'ils n'ont pas su trouver, ils ne vous comprennent pas. ou si par hasard ils vous comprennent, ils sont hors d'état de répéter votre démonstration. Quel aveuglement ! On leur prouve qu'ils sont plus maladroits que le premier venu à concevoir et à retenir ce qui concerne l'arithmétique, la géométrie, l'arcliitcclonique, l'astronomie, et ils croient les choses de la philosophie si faciles à découvrir, qu'ils osent soutenir qu'elles se montrent à eux d'elies-mëmes, sans recherche, sans démonstration et sans méthode analytique et rationnelle ! Ou n'est pas plus insensé !
C'est donc, dans l'ordre philosophique et moral, comme dans l'ordre scientifique, à la méthode démonstrative qu'il faut toujours recourir, partant du premier critère cl y rapportant tout le reste par l'analyse. Et il faut sans cesse veiller sur soi-même et se tenir en garde contre les difficultés ; car la méthode démonstrative a les siennes. 11 n'y en a pas quant au point de départ. Tout le monde accorde que la démonstration a pour principes des propositions évidentes. Sur le passaye de ces principes aux choses obscures, il y a les contestations des académiciens et des sceptiques; mais nous ne les considérons pas comme sérieuses. Les vraies diliicullés sont relatives aux choses évidentes, ou qui paraissent l'être, et à l'assentiment qu'il faut savoir donner ou refuser. 11 faut qu'on sache bien qu'il existe deux sortes d'évidence, celle des choses qui se rapportent à l'intelligence, celle des choses qui tombent sous les sens ; que ces deux évidences semblent quelquefois se combattre ; que ce désaccord n'est qu'apparent et doit être éclairci coûte que coule avant de
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passer outre. Celui qui donnerait son assentiment à cette contradiction se tromperait nécessairement. Il faut surtout qu'on apprenne a distinguer les choses réellement évidentes de celles qui paraissent avoir ce caractère et ue Ton t pas effectivement. Au fond, toute erreur vient de ce qu'on donne son assentiment à des choses que l'on considère à tort comme évidentes. Et cela n'arrive pas seulement dans la sphère intellectuelle, où l'on a une sorte d'excuse, mais dans la perception des sens, où la moindre attention suffit à distinguer l'évidence vraie de la fausse. Combien de gens, voyant à une distance qui dépasse la portée de la vue quelqu'un qui s'approche , s'écrient d'abord : C'est Dion ! et qui, s'ils attendaient de voir de plus près, et par suite distinctement, reconnaîtraient que c'est Théon ! Ou n'ignore cependant pas que l'action des objets sur l'œil n'est pas la même de loin et de près, et que dans ce dernier cas seul la perception est claire , donc vraie. On se trompe, parce qu'on veut bien se tromper. Il faut se tenir en garde contre cette fâcheuse précipitation , et , dans les choses sensibles et intellectuelles, contracter la mâle habitude de retenir son assentiment jusqu'à l'instant où la lumière se fait dans l'esprit, l'éblouit et le subjugue. C'est un soin que j'ai eu de bonne heure , nous dit Galien. Je ne crois pas que personne puisse dire que je me sois jamais trompé en donnant légèrement mon assentiment à. des simulacres d'évidence. Dès ma jeunesse, j'ai pris le pli de me tenir en garde contre les alfimialions téméraires, qu'elles vinssent de l'intelligence ou des sens. Et s'adressant plus particulièrement à son ami , il ajoute : c'est ainsi qu'il faut agir Loi-môme, si tu attaches quelque
prix à la vérité et à la sagesse. Fais en sorte de ne pas suivre l'exemple de nombre de mes amis , qui se confient à tort et à travers. Deux ou trois personnes rapportent-elles la même nouvelle, ils se laissent persuader d'abord , sans examiner si elles n'ont pas une commune raison d'en imposer. Il faut attendre, comme j'ai coutume de faire, sans me soucier d'être taxé d'esprit incrédule et morose. Voici des gens qui , ayant ouï dire qu'un tel est revenu de voyage, accourent aussitôt m'annoncer l'événement; et puis , quand il est avéré que le fait est faux , et que je leur reproche leur légèreté , ils n'en deviennent pas plus prudents, mais ils se fâchent, disant qu'ils ne sont pas les auteurs du mensonge, et que je m'en prenne au nouvelliste qui les a trompés. Or, si dans les choses où le mensonge ne tarde pas à paraître et à les confondre , ils n'en continuent pas moins de donner leur assentiment sans réflexion, que ne doit-il pas leur arriver dans les choses abstruses où la vérité est si difficile à atteindre et demeure contestable? Je me suis demandé quelle pouvait être la cause d'une si désastreuse précipitation , et il m'a semblé qu'ils ne se proposaient que de montrer l'excellence de leur esprit. Il est beau de voir clair d'abord, pendant que les autres tâtonnent dans l'ombre : ces gens ne songent qu'à cela ! Ils pensent se montrer supérieurs au voisin par la rapidité de leur discernement, et ils ne font voir que la rapidité de leur sottise.
Les philosophes , qui font cependant profession de sagesse , ne sont pas plus sages , et tandis que les géomètres , les mathématiciens , les savants dans toutes leurs recherches procèdent démonstrativement, en partant de propositions évidentes, dont ils
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déduisent rigoureusement les conséquence!: , eux, ils discutent à tort et à travers sur les choses les plus simples ou les plus compliquées, en prenant pour évidentes les propositions les plus douteuses ou les plus fausses. Desnrle qu'ils n 'établissent jamais rien, tout en suant sang el eau, et après les avoir entendus, on n'est pas plus avancé qu'auparavant, sauf qu'on demeure plus fortement convaincu de l'inanité rie leurs raisons et de la futilité de li'iir esprit. J'ai récemment assisté à une dispute entre deux philosophes, raconte Liait en ; l'un soulen&it que l'eau pèse plus que le bois, l'autre que c'est le bois qui pèse davantage. Se jetant à droite cl a gauche, ils apportaient à l'appui de leurs opinions des raisons tirées du plus loin. Le principal argument de l'un était qu'une substance dense el serrée doit èlro plus lourde, d'où il concluait que le bois est plus lourd que l'eau ; l'autre prétendait que l'eau esl plus lourde que le bois parce qu'elle a moins de vides. Ils délayaient cela en des discours sans lin . sans rien démontrer et sans se convaincre. De guerre lasse, un architecte se trouvant là, ils le prièrent de leur expliquer comment on pourrait bien trancher cette question. Voilà bien comme vous êtes , vous autres qui vous piquez de philosophie, répondit celui-ci en souriant ; ce qui est par delà les espaces , el qu'on peut à peine conjecturer, sans en avoir jamais une compréhension certaine et scientifique, oh! vous pensez le connaître le mieux du monde, mais ce qui esl là, devant vous, à votre portée, et que le premier venu peut savoir, vous n'en avez pas le moindre soupçon. Après quoi , il exposa la méthode à suivre pour déterminer avec évidence la gravité relative d
l'eau et du bois. El tous ceux qui étaient présents le comprirent parfaitement, hormis nos deux philosophes. Il fallut leur répéter l'explication trois et qnalir fois, et ce ne fut pas sans difficulté qu'ils se rendirent à la fin. Ah! que c'est à bon droit, s'écria l'architecte, qu'on n'accorde à vos pareils qu'une vaine prétention dogmatique! S'agit-il de choses inaccessibles à l'intelligence , on les trouve dépourvus de sens ; s'agit-il dos plus ordinaires, on n'obtient d'eux qu'un inutile bavardage '. Que peut-on faire dans l'un et l'autre cas que de les mépriser I Je crois devoir ajouter, continue Galien . qu'ils méritent bien ce qui leur arrive, puisqu'ils ne se mettent pas en peine d'apprendre l'art de découvrir d'abord les choses évidentes et de passer ensuite de celles-là aux obscures ; puisqu'ils ne s'exercent jamais dans les recherches scientifiques où s'atteste et se déclare la vérité chez ceux qui la trouvent , et l'erreur chez les autres.
Ces hommes qui font si bon marché et de la méthode démonstrative, et de l'évidence, et de l'art de tirer ce qui est obscur de ce qui est clair, ne sont ni moins vains ni moins ridicules sur leur propre terrain, quand ils prétendent résoudre les hautes questions philosophiques. J'en pourrais donner mille exemples, dit Galien, je me borne a un seul. Un jour, un philosophe péripatélicien s'approcha de moi : il soutenait que le monde est unique et parfaitement plein, de sorte qu'il n'y a de vide ni en lui ni hors de lui. Je connais, lui dis-je alors, deux personnes qui ont là- dessus deux opinions différente* de la tienne et l'une de l'autre, et je lui montrai, tout près de nous, un stoïcien et un épicurien. Le
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stoïcien, en effet, prétendait qu'il n'y a pas à la vérité de vide dans le monde, mais que hors du monde il existe un espace vide; et l'épicurien, accordant tes deux points, différait sur un autre : selon lui. le monde ne serait pas unique, comme le voulait le stoïcien, d'accord en cela avec le péripatéticien, mais comme il existe un vide d'une grandeur infinie, il y aurait dans ce vide uuc multitude infinie de mondes divers. Voila donc nos trois philosophes aux prises. Nous les écoutions avecadmiralion, les aulres assistants et moi, développer et défendre leurs songes. Ils semaient les vraisemblances el les conjectures, mais sans apporter jamais le moindre raisonnement démonstratif. Nous réclamions, nous disions-, mais posez donc quelque proposition évidente, mais raisonnez donc, mais donnez-nous donc une démonstration 1 Peine perdue ! Ils ne faisaient que répéter ce qui est écrit dans leurs livres. Nous ne pûmes obtenir autre chose, el il nous fut prouvé une fois de plus que nul de ces philosophes n'est en possession de quoique raison démonstrative et nécessaire, analogue à celles qu'on trouve dans les sciences des nombres, des mesures et des lignes.
C'est cependant à la méthode de ces sciences qu'il faut recourir, en philosophie comme en toutes choses, si l'on veut savoir, conclut Galien; et il termine en disant : En voilà bien assez, quant à présent, sur les fautes.
Je n'ai voulu interrompre par aucune réflexion cette analyse sommaire du second traité de Galien, afin que le caractère en apparût plus visiblement à l'esprit du lecteur. Il aura sans doute été surpris
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comme moi par celte phrase finale : Eu voilà bien assez, quant à présent, sur les fautes. Il ne semble pas, en effet , que Galien se soit fort occupé des fautes, et Ton serait tenté dépenser qu'il a oublie son sujet pour un autre : l'art de découvrir la vérité, ou la méthode démonstrative.
Il n'en est rien cependant. Il est bien vrai qu'il se propose d'expliquer comment on peut discerner ses fautes, comment on peut les éviter à l'avenir; il est bien vrai qu'il arrive tout de suite à la méthode démonstrative, et ne s'occupe plus de nulle autre chose. Mais cela est tout simple pour qui compreod la pensée de Galien. Selon lui, toute faute se résout en un faus jugement sur la lin de la vie, ou sur les actions qui se rapportent ou ne se rapportent pas à cette fin. Par conséquent, discerner ses fautes, c'est discerner ses erreurs, éviter de retomber dans ses fautes, c'est éviter de retomber dans ses erreurs. Mais il n'est d'autre moyen de discerner et d'éviter l'erreur que de posséder la méthode qui conduit à la vérité, et si c'est la méthode démonstrative, que de posséder la méthode démonstrative. Donc, un traité des fautes, sous la plume de Galien, devait être nécessairement un traité de la méthode, un traité de la démonstration.
Mais si le traité de Galien est ce qu'il devait être, étant donnée sa conception de la faute, il n'en résulte pas qu'il soit ce que nous autres modernes nous souhaiterions qu'il fût. Il ne nous est pas possible, nous attendant à un traité de morale, de n'éprouver pas quelque déception de ne trouver qu'un traité de logique; et si belles ou si justes que puissent être les considérations exposées par Galien,
il ne nous parait pas qu'elles soient de nature à contribuer d'une manière directe et efficace à l'avancement du lecteur dans le bien et la vertu.
C'est que Galien se trompe, avec la plupart des anciens, et des plus grands, en confondant la faute avec l'erreur, la mauvaise action avec le mauvais jugement. Où en sérail la foule, condamnée à jamais à une ignorance relative, quoi qu'on fasse, si, pour être honnête, elle devait d'abord avoir résolu, comme le veut Galien, le double problème de la lin de la vie et des actions conformes ou non à cette fin? Où en seraient môme les hommes instruits, les savants et les philosophes, puisque la première question a reçu dans tous les temps plusieurs solutions différentes, sans qu'aucune ait encore rallié toutes les convictions? Ce serait à désespérer de la vertu, de la civilisation, et de la société, qui n'existe et ne Iteurit que par elles.
Sans doute, toute faute implique une erreur, 11 se trompe gravement, déplorablemenl, celui qui préfère le mal au bien, puisque, cherchant son profit, il ne trouve que sa perle. Mais peut-on dire cependant que le passionné qui sacrifie le devoir au plaisir, que l'égoïste qui sacrifie le devoir à l'intérêt, pèchent par ignorance du devoir; qu'ils se méprennent sur le devoir parce qu'ils se méprennent sur la fin de la vie et sur le rapport des actions à cette fin? N'csl-il pas de toute évidence, au contraire, que le devoir est parfaitement connu et immolé sciemment? et que la faute, dans tous les cas, est essentiellement l'action d'un homme qui, averti par la conscience qui lui dit voilà le devoir, sollicité par la passion qui lui dit voilà le plaisir, et conseillé parl'égoïsme qui lui dit
voilà le bonheur, choisit de propos délibéré le plaisir ou le bonheur et met le devoir sous ses pieds ? La faute, c'est proprement la décision d'une volonté rebelle à la conscience qui l'éclairé sur ce qu'il faut faire ou ne pas faire. *
Le tort de Galien et des philosophes anciens en général, c'est d'avoir méconnu la conscience. Elle n'a pas de place dans leurs systèmes. Je veux dire qu'il ne leur a pas paru qu'il y eût dans notre âme, dans notre intelligence, une faculté originale, spéciale, dont le rôle, la vertu, est de déterminer la qualité morale des actions. Ils ont cru que cette détermination était le résultat d'un long et difficile travail, et que, pour savoir quelle conduite il faut tenir dans les différentes circonstances de la vie, l'homme doit d'abord en rechercher et en découvrir la fin. Ils ont fait dépendre la vertu de la science, et assujetti la morale à la métaphysique. Or c'est là une palpable erreur, condamnée d'ailleurs par ses conséquences. 11 faut que tout homme, même le plus simple , contraint d'agir sans cesse et sans retard, soit instruit naturellement et à tout instant de ce qui est bien , de ce qui est mal ; de sorte que la conscience, de quelque manière qu'on en conçoive la nature et l'opération, n'est pas seulement un fait que constate l'observation , mais une nécessité que démontre la logique.
Voilà ce qui ôte au traité de Galien sur les fautes une partie de l'intérêt qu'il comportait et le rend notablement inférieur au traité sur les passions. Mais il n'est pas méprisable pour cela. A défaut de l'intérêt moral, qui lui manque un peu trop, il a un véritable intérêt historique. Vous n'y trouvez pas les
belles considérations et les lumières sur le devoir, le bien et la vertu, que vous aviez droit d'attendre ; vous y trouvez en revanche, avez un goût très-vif pour les vrais procédés scientifiques et un noble amour de la science digne de c"e nom, une peinture singulièrement piquante et instructive des sectes qui s'agitaient alors dans l'ombre , après avoir connu la gloire, et des Taux sages qui, sans rien apprendre ni rien savoir, déraisonnaient à perte de vue sur loules choses et quelques-unes encore. Ce péripatéticien, ce stoïcien et cet épicurien qui discutent subtilement et vainement sur le plein et le vide, sur l'unité et la pluralité des mondes, sans partir d'aucun principe évident pour aboutir rigoureusement à une conclusion certaine; — ces deux philosophes qui se battent les flancs, pour résoudre par des raisons cette question résolue par les faits : lequel pèse le plus de l'eau ou du bois, et qui finissent par s'en rapporter à un architecte ; — ces singuliers savants qui pensent n'avoir pas besoin d'étudier pour apprendre , aux yeux de qui les choses prennent la peine de se dévoiler d'elles-mêmes ; incapables non-seulement de trouver, mais de saisir et do répéter une démonstration quelconque; qu'une opération d'arithmétique ou un théorème de géométrie déconcertent , et qui se Tout un jeu de sonder les abîmes de la philosophie ; — ces maîtres pareils à des outres gonflées de vent , qui ne savent rien , n'enseignent rien, et trouvent cependant moyen, grâce à la gravité de leur maintien et à la sévérité de leur visage, de persuader d'autres ignorants, qui se mettent aussitôt à dédaigner la foule, laquelle vaut mille fois mieux qu'eux , car elle garde le bon
sens qu'ils ont perdu ; — ces cyniques qui connaissent un chemin pour aller tout droit et en trois pas à la vérité et à la vertu : ne sont-ce pas des scènes vivantes , des tableaux parlants et animés, qui nous rendent présente cette époque de décadence philosophique, où Ton se paie d'un pompeux verbiage, dans l'ignorance des sciences et des méthodes? Et du milieu de ces inanités, n'est-ce pas un plaisir et une consolation d'entendre s'élever la voix généreuse de Galieni rappelant ses contemporains à l'étude, aux procédés scientifiques et aux sciences proprement dites, apprentissage nécessaire et introduction naturelle de la philosophie ?
Telle est la morale de Galien dans les deux traités Du discernement et du traitement des passions et Du discernement et du traitement des fautes: morale, quant aux fautes., qui suppose trop de recherches, trop d'art, trop de science, et qui passe par dessus la tête des ^foules, trop pressées d'agir et de travailler pour avoir Ue loisir de réfléchir et d'étudier beaucoup ; morale excellente de tout point quant aux passions , qu'elle Hannit absolument, mais en les distinguant des besoins naturels, sans lesquels on ne saurait vivre, et *3es affections légitimes du cœur humain, sans lesquelles on ne saurait vivre dignement et heureusement ; Morale éminemment pratique, particulière, personnelle, qui va aux derniers détails de la vie, et, dédaigneuse d'une vertu qui ne serait que négative ou moyenne, vise à la perfection même. On ne peut nier qu'elle ne fasse singulièrement honneur et à Galien et aux hommes de son temps. J'ose dire qu'elle nous montre la société de cette époque sous un jour nou-
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veau, qui la recommande et la relève au milieu de lant de misères- Car elle paraît être la grande atraire de tous ceux qui ont quelque valeur et quelque sens. Elle n'esl pas seulement la consolation d'un Epiciète dans la servitude, la méditation d'un Marc-Aurèle sur le trône, l'occupation des philosophes dans leurs écoles ou leurs retraites: elle est le souci de toutes les âmes qui ont gardé le respect d'elles-mêmes, à quelque échelon social qu'elles appartiennent. Le père de Galieu est h la luis un architecte et un savant qui vit riche et honoré parmi ces concitoyens : il s'inquiète par dessus tout de se Juger, de se gouverner, de se modérer et de transmettre celte sollicitude et cet art à son ûls. Galten est un médecin arrivé à la célébrité et a la fortune; il a vu Alexandrie, Athènes et Home ; il a été distingué par trois empereurs; il est promis à l'admiration de la postérité, à la gloire; il est l'oracle médical de ses contemporains; il a exposé sa science immense en des livres innombrables : dans ce torrent d'aiïaires, d'études et de travaux, au comble du savoir, du succès et de la réputation, il a un soin de tous les instants, c'est de s'interroger, de se corriger, de se perfectionner, et d'enseigner aux autres comment on s'interroge , comment on se corrige, comment on se perfectionne. Et que vous scmb!c-t-il de ces jeunes gens qui vivent dans la familiarité de Galien, non pour apprendre de lui comment le corps est fait et peut être disputé à la maladie, mais comment l'âme est constituée et doit être arrachée aux passions; et singulièrement de ce jeune homme qui, après s'être cru parfaitement maître de lui-même, a des scrupules, découvre au fond de son âme de sourdes agitations,
passe une nuit tourmentée et s'en vient de grand matin chercher près de Galien une consultation morale? Et que pensez-vous de cet ami de notre médecin-moraliste qui, voyageant avec lui de Rome à Athènes, frappe en chemin ses deux esclaves, puis, saisi de remords, entraîne Galien dans une aison à Mégare, se jette à genoux, et lui mettant e courroie entre les mains, le conjure de châtier mi emportement? Tout cela ne nous révèle-t-il pas sein de la société corrompue que nous connaisns , une société d'élite beaucoup moins connue , j| estime la perfection morale à tout son prix , et t briller comme une pure lumière dans cette nuit me où le paganisme va disparaître devant la civition chrétienne qui grandit? C'est l'incontestable jite de ces deux traités de Galien de nous fournir, m d'excellents préceptes et d'éloquentes exhortations, ces renseignements sur l'Antiquité, qui semble se voiler dans la vertu pour exhaler le dernier soupir!
La Physique, au sens antique de ce mot, c'est la science des Cires. Elle a donc un triple objet : la Nature, dans son origine, ses éléments, ses êtres divers ; l'Homme, qui les résume eu les surpassant ; Dieu, ou l'Intelligence, qui meut, ordonne et gouverne tout. Nul doute que Galien n'ait embrassé ces trois parties de la science universelle ; nul doute qu'il ne les ait explorées avec plus ou moins de savoir, d'étendue et de profondeur. Nous l'avons d'ailleurs consisté à deux reprises. Il a du toutefois leur mesurer inégalement son temps et ses études. Si philosophe qu'il fût, il y avait nécessairement en ce philosophe un médecin, donc des préoccupations médicales. Conséquemment, il a moins insisté sur la cosmologie et la théologie, davantage sur la psychologie. En cosmologie, il ne s'occupe que des éléments de l'Univers, ou plutôt de leur pluralité ou de leur unité, pour arriver de là aux éléments dérivés, aux corps vivants, à leurs organes et ù. leurs fonctions, ou facultés naturelles. En théologie, il se borne à tirer de l'étude détaillée de l'appropriation des organes aux fonctions, celte conséquence générale qu'une intelligence ordonnatrice préside à tout, dans les corps vivants et dans le monde, H est très-
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abondant, et je dirais surabondant en psychologie. 11 traite tour à tour, philosophiquement et historiquement, toutes les grandes questions de la nature de Tâme, de son siège, de ses facultés, de leurs différents états. Il comprend que ces belles recherches ont un capital intérêt pour la médecine, et que la science de l'homme moral éclaire singulièrement celle de l'homme physique.
Nous serons encore plus exclusif que Galien. Curieux seulement des choses philosophiques, nous ne nous arrêterons pas à ses études cosmologiques, qui sont surtout des études physiologiques. Nous insisterons au contraire avec complaisance sur la partie psychologique de son œuvre. Il ne nous eût pas déplu de nous oublier dans la contemplation de rintelligence universelle, mais il nous faudra nous circonscrire dans les limites ou Galien lui-même s'est renfermé.