CHAPITRE IL
L Exhortation aux a7*ts (1) est une exhortation à l'étude , aux exercices intellectuels , au travail de l'esprit, pendant la jeunesse et toute la vie, l'étude, les exercices intellectuels, le travail de l'esprit étant à la fois la destination et le devoir de tout homme, quels que soient sa condition, sa fortune et ses dons personnels. Et cela même bat en brèche l'un de nos préjugés sur l'antiquité. On croit généralement que les anciens , tout entiers aux soins absorbants du Gouvernement, qui était le Gouvernement de tous, n'ont jamais songé, en fait de travail, qu'au seul travail manuel, pour le laisser autant que possible aux esclaves et le dédaigner. Cette conception n'a jamais été tout à fait vraie et a fini par ne plus l'être du tout. Les anciens ont parfaitement distingué le travail intellectuel, qui consiste dans la culture et l'exercice des arts libéraux , ils en ont fait le cas qu'il mérite , ils l'ont proposé comme un noble emploi de la vie et des facultés humaines, comme un but élevé, digne de tenter et de satisfaire les plus
(1) C'est-à-dire aux arts et aux sciences, les sciences faisant partie des arts au sens où ils sont pris ici.
généreuses ambitions. Platon défendait déjà cette thèse, en se justifiant de rester éloigné du labeur politique, et en montrant qu'à côté de celui-là, qui ne convient pas à tous, il en est un autre qui, pour être différent , n'en est pas moins beau , ni moins utile, ou même nécessaire. Gicéron développait la même idée lorsque, consacrant les loisirs que lui faisaient les malheurs des temps à tant de belles compositions sur la rhétorique et la philosophie, il plaidait avec sa propre cause celle de ces hautes études, de ces savants travaux, et démontrait leur incontestable intérêt et leur excellence. Et plus tard, chez les Grecs et les Romains, à mesure que la vie politique échappe aux masses , confisquée par l'étranger , les tyrans et les empereurs, cette manière de voir se fortifie chez les penseurs et à la fois se propage autour d'eux. Il faut voir Pline, par exemple, dans une lettre du cinquième livre de sa correspondance, féliciter un jeune homme de noble famille de s'adonner à la culture des lettres et exhorter ses pairs à suivre un si bon exemple. C'est ainsi , dit-il , qu'on se rend digne des images de ses ancêtres, qu'on mérite d'être reconnu pour un des leurs. Galien s'inspire de la même pensée, en se l'appropriant. On va la voir dans les pages qui suivent, exposée avec toute l'étendue qu'elle comporte, défendue avec toute la force de la vérité qui est en elle, recommandée avec une vive éloquence à ceux-là mêmes qu'elle concerne, surtout aux jeunes gens qui, à l'entrée de la vie, doivent choisir entre l'oisiveté et le travail, entre les arts qui honorent et ceux qui ravalent.
Galien exhorte les jeunes gens à s'adonner aux arts;
mais distinguant les arts qui allient l'élévation à l'utilité, et qu'on nomme arts libéraux, des arts qui ne servent qu'à une vaine parade, et que la langue n'a pas pris la peine de nommer, il veut qu'ils s'appliquent aux premiers exclusivement.
Se plaçant dès les premiers mots au cœur de son sujet, il fait voir que l'homme, par sa nature même, est appelé à cultiver et à pratiquer les arts par excellence, les arts divins, et que, comme ils sont dans son essence, ils sont aussi son plus impérieux devoir. Sans doute, il ne faut pas rabaisser les animaux. Quoique privés de la raison parlée, ils pourraient bien participer en quelque mesure à la raison pensée. Mais la supériorité de l'homme est incontestable et immense. Il a cette intelligence qui le rend capable d'étudier, d'apprendre et de savoir, ce qui manque absolument aux animaux. Par conséquent, il est propre à tous les arts : non- seulement ceux que la bête exerce instinctivement, mais les arts divins. Quand on a dit qu'il imite la trame de l'araignée, qu'il construit comme l'abeille, que, créé pour la marche, il nage comme un habitant de l'Océan, on n'a rien dit. Ce qui le caractérise, ce qui l'élève, ce qui fait son essence à la fois et sa prééminence, c'est que, émule d'Esculape, il se livre à l'étude et à la pratique de la médecine ; rival d'Apollon, il excelle à la musique et à la divination ; ami des Muses, il s'instruit dans l'astronomie et la géométrie ; c'est que, suivant le vers de Pindare, il descend dans les abîmes de la terre et s'envole dans l'infini des cieux ; enfin c'est que , noblement épris de la vérité, il a pu se mettre en possession du plus grand des biens, la philosophie. Tel est l'homme et telle est la sphère où il doit se
mouvoir. Seul capable de ces hautes occupations, il est fait pour elles ; il est à sa place et dans son rôle lorsqu'il s'y applique ; les néglige-t-il pour se livrer à des bagatelles ou se croiser les bras, il tombe misérablement au-dessous de lui-même.
Voilà la vérité sur la destination de l'homme philosophiquement exprimée; mais Galien voulant y insister, lui donner plus de relief, fait appel à la mythologie, et peint en opposition les uns aux autres la Fortune avec ses sectateurs et Mercure avec ses fidèles. Mercure est le dieu des sciences et des arts, le protecteur des hommes qui font œuvre d'homme ; la Fortune personnifie l'ignorance en son aveuglement, Pimpéritie en sa mobilité, la paresse en sa vaine espérance ; elle règne sur ceux qui, sans courage pour penser et agir, attendent ce qu'ils désirent d'une heureuse rencontre.
Qu'est-ce que la Fortune? une déité séduisante, mais perverse. D'abord, les statuaires, les peintres lui ont donné les traits d'une femme, pour en montrer le peu de sens (1) ; puis, ils ont mis un gouvernail dans ses mains, un piédestal sphérique sous ses pieds, un bandeau sur ses yeux, pour en montrer l'instabilité. Dans une tempête, irait-on confier la direction d'un navire à un homme qui n'y verrait pas et ne se tiendrait pas debout? Il est tout aussi raisonnable, parmi les orages et les naufrages de la vie, d'espérer son salut d'une déesse aveugle et chancelante. D'ailleurs, quoi de plus stupide que la Fortune, lui délaisse les gens de bien, pour combler de ses faveurs les coquins, sans pourtant se fixer à ces der-
(1) Le mot grec est dur : àvoia.
niers, qu'elle ne tarde pas à dépouiller? Mais la foule clés sots ne lui fait pas moins cortège, se bousculant à sa suite, tombant péle-mele et périssant, tandis qu'elle s'échappe çà et là.
Combien différent est Mercure, le représentant de la raison et l'artiste universel !' C'est un frais jeune homme ; sa beauté, sans vains ornements, est le rellet des vertus de son unie. Il se tient ferme et serein sur son solide piédestal à la l'orme cubique. Ses fervents, qui s'attachent à lui, n'ont jamais lieu de s'en plaindre; ils n'ont pas à redouter d'en être abandonnés; constamment unis à lui, ils jouissent constamment de ses bienfaits.
Ceux qui se pressent sur les pas de la Fortune, quel triste spectacle ils présentent ! Les uns l'atteignent: Crésus'en Lydie, Polycralc à Samos, Cyrus, Priam, Denys ; mais laissez passer quelque temps et regardez: vous verrez Polycrate attaché à une croix, Crésus vaincu par Cyrus, Cyrus accablé de maux, Priam couvert, de chaînes et Denys végétant à Syracuse. Les autres, qui restent en arrière, sont des misérables, des démagogues, des traîtres, des courtisans, des voleurs, des assassins, les ennemis des Dieux et des hommes.
Au contraire, qu'ils sont décents et beaux à voir ceux qui cultivent les arts et se tiennent assemblés autour de Mercure '. Au premier rang sont les géomètres, les mathématiciens, les philosophes, les médecins, les astronomes et les amis des lettres; au second , les peintres, les sculpteurs, les architectes, les lapidaires ; au troisième, tous les autres artistes. Vient ensuite la multitude de ceux qui aiment les arts sans y exceller. Dans ce noble cortège brillent
au-dessus de tous les autres : Homère, Socrate, Hippocrate, Platon, et leurs disciples. Mercure veille sur tous , les protège tous , les absents comme les présents. Il monte sur le vaisseau de ceux qui naviguent et les assiste au milieu des naufrages. Ainsi Aristippe, jeté sur les côtes de Syracuse, se rassure en voyant tracées sur le sable des figures géométriques. Il n'a, en effet, qu'à prononcer un vers de Sophocle pour être accueilli ; et à ceux qui, mettant à la voile pour Cyrène, lui demandent ce qu'il veut faire dire à ses concitoyens: recommandez-leur, répond-il, d'acquérir les biens qui surnagent quand le vaisseau est brisé.
Telle est la différence et tel est le destin contraire des hommes qui, conformément à leur nature, cultivent la science et les arts qui en relèvent, et de ceux qui, au mépris de cette même nature, s'abandonnent lâchement et follement aux événements; ceux-ci sont le jouet de la Fortune: ou elle les oublie, ou elle ne les élève un instant que pour les précipiter ensuite et rendre leur chute plus terrible; ceux-là vivent sous la protection de Mercure et trouvent dans leur savoir, leurs talents et leur vertu , une solide garantie contre les accidents de la vie.
D'où il résulte que c'est le propre, l'honneur et le salut de l'homme de travailler; de se consacrer aux sciences, aux arts, à la géométrie, à la médecine, à la philosophie, aux lettres, à la sculpture, à la peinture ; de marcher sur les traces des Homère, des Hippocrate, des Platon, et de tous ces illustres exemplaires de l'humanité, qui ne sont tels que parce qu'ils ont exercé et développé l'intelligence que les Dieux avaient mise en eux.
Cela une fois établi, Galien montre que cette loi de
la nature humaine ne souffre pas d'exception. Ceux qui, étant riches, s'excusent sur leur richesse, ou qui, étant de noble origine, s'excusent sur leur naissance, ou qui, étant beaux ou se croyant tels, s'excusent sur leur beauté, sont dupes et victimes de la plus regrettable des illusions. Riches ou pauvres , nobles ou non , beaux ou laids , il n'importe ; les sciences , les arts , le travail et la culture de l'esprit sont dans les aptitudes et les devoirs de tous sans distinction.
Conçoit-on que des hommes, parce qu'ils ont de l'or et de l'argent, dédaignent les arts et ne se mettent pas en peine de se perfectionner par le travail et l'étude? Quelle contradiction dans leur conduite ! Parmi les animaux, lesquels recherchent-ils ? Les plus industrieux. Les chiens dressés à la chasse, les chevaux habiles au combat, voilà ceux qu'ils préfèrent. Et ces mêmes hommes ne songent à apprendre quoi que ce soit, à se distinguer par quoi que ce soit ! Leurs esclaves, ils leur font enseigner un métier, et paient fort cher pour cela. Et cependant ils ne prennent nul soin d'eux-mêmes I II résulte de là cette honte que tel de leurs esclaves soit estimé dix mille drachmes, alors que le maître n'en vaut pas une. Bien plus, nul homme sensé ne le voudrait prendre à son service, fût-ce pour rien. Quel cas faire en effet de celui qui s'applique à former les animaux à diverses industries, à instruire ses esclaves, à tenir ses champs dans le meilleur état possible, et qui, quant à lui, se néglige absolument, et ne sait pas même s'il a une âme !... Cest bien à de tels hommes qu'on pourrait dire en toute vérité : « 0 hommes, vos maisons , vos esclaves , vos chevaux , vos chiens ,
vos champs et tout ce que vous possédez est dans un état florissant ; il n'y a d'inculte chez vous que vous ! » Diogène appelait les riches ignorants et fainéants des moutons à la toison d'or, et il avait raison. Aussi, quarrive-t-il à ces riches quand ils deviennent pauvres? Ils sont aussitôt délaissés et méprisés. Telles des fontaines, où Ton puise l'eau, tant qu'elles coulent limpides et abondantes ; viennent-elles à tarir, on s'en détourne, et quelquefois même on y jette des ordures (1). Et, en effet, que peuvent-ils espérer des autres, ceux qui, ne sachant rien, ne faisant rien, n'ayant aucune valeur propre, ne doivent leur faux éclat qu'à un caprice du sort ?
Il est tout aussi déraisonnable de s'imaginer que la naissance puisse tenir lieu du savoir, du talent, du mérite personnel. Le beau sujet de vanité î Qu'importe la vertu des ancêtres, si on n'en, a pas soimême? Les titres de noblesse sont comme les pièces de monnaie : changez de ville , ils n'ont plus cours. 11 n'y a de titres vrais que ceux que Ton tire de son propre fonds. La distinction du rang doit seulement nous être une exhortation à ne pas déchoir, ou même à faire mieux que ceux qui firent si bien. Celui qui est étranger à la culture intellectuelle et aux arts est plus coupable, s'il est de noble race , et son déshonneur est plus grand. Qu'un homme de vile extraction demeure dans la médiocrité et l'oisiveté, on lui sera peut-être indulgent; mais un noble doit avoir l'ambition de valoir par lui-même autant que par ses ancêtres. Donc , c'est le devoir de tout
(1) Le texte grec est infiniment plus énergique et par cela même intraduisible.
homme tle s'instruire et lie cultiver quelque art : s'il est de bonne famille, il ne dérogera pas; dans le cas contraire, suivant le mot de Thémistocle , il pourra fonder une race par sa propre illustration. , il sera le premier de sa lignée.— Il ne faut pas plus se recommander de son pays que de sa famille, car ce ne sont pas les villes qui rendent les citoyens glorieux, mais les citoyens qui rendent les villes glorieuses. Qui a fait la renommée de Stagyre? Arislote. De Soli? Aratus et Chrysippe. D'Athènes ï Les hommes supérieurs en tout genre qu'elle a produits , et qui l'ont honorée en slionorant eux-
11 en est de ia beauté comme de la naissance , comme de la richesse : elle ne saurait se suffire à elle-même. Les jeunes gens n'ont que trop de penchant à s'exagérer leur beauté et à s'en enorgueillir. Et tandis qu'ils se complaisent dans leurs avantages extérieurs, ils ne se mettent pas en peine de cultiver et d'orner leur âme. C'est aux pères à les rappeler à plus de modestie et à plus de sagesse. C'est aux pères à les forcer de s'instruire et de s'exercer aux arts. Les pères qui négligent l'éducation de leurs enfants sont trois fois coupables, et Solon avait peut-être raison d'affranchir dans ce cas le flls de l'obligation de nourrir son père dans sa vieillesse (1). L'éducation est tout, la beauté rien. La beauté passe en un instant : il est bien dépourvu celui qui n'a acquis aucun talent , qui ne peut remplacer celle fleur fragile du corps par îa fleur
(1) On ne s'attendait gaèi erètée par Solou.
immortelle de l'âme. Que le jeune homme prenne donc pour règle de conduite certain conseil de Socrate; qu'il se regarde au miroir, et s'il est doué d'un beau visage, qu'il s'efforce de mettre son âme en harmonie avec son corps , car il est malséant qu'une âme déshonnète habite dans un beau corps ; mais s'il trouve au contraire son corps difforme, qu'il cherche avec d'autant plus de soin à orner son âme, afin que son éloquence ou toute autre qualité , charmant les hommes , leur fasse oublier sa laideur.
Cette vérité qu'il serait contraire à la raison et au bon sens de se prévaloir de la richesse, ou de la naissance, ou de la beauté, pour négliger la culture des arts, cette vérité, Diogène Ta traduite à sa manière, qui est la manière cynique. Il mangeait un jour dans une maison fort ornée , tandis que le maître n'avait pris aucun soin de sa personne. Le philosophe toussa donc, et, après avoir cherché quelque temps où il pourrait cracher, cracha sur son hôte. Celui-ci se récriant : De quoi t'étonnes-tu , lui dit-il ? Tout dans cette chambre est parfait; les murs sont embellis des plus précieuses peintures, le pavé est formé d'une superbe mosaïque, les tapis et le lit sont d'un travail merveilleux ; il n'y a de sale et de grossier ici que toi ; c'est donc sur toi que j'ai dû cracher.
Jeunes gens, s'écrie Galien par un mouvement oratoire que ne dépare pas la crudité de langage familière aux anciens , jeunes gens , gardez-vous de mériter qu'on vous crache dessus ! Si votre entourage est magnifique , veillez à n'y pas faire tache ! Il est rare qu'un seul homme réunisse tous les avantages
du dehors : naissance, fortune, beauté; si par hasard vous avez tout cela, songez combien il serait déplorable que vous seuls, au milieu de tant de splendeurs, vous fussiez dignes de recevoir un crachat.
Voilà par quelles solides et profondes considérations Galien s'efforce de faire comprendre aux jeunes gens l'utilité, la nécessité d'apprendre et d'exercer les arts. Et c'est là la première et la plus essentielle partie de V Exhortation. Mais il en est une seconde , d'un caractère plus spécial , d'un intérêt plus particulier, et qui répond à cette question : quels arts convient-il que les jeunes gens apprennent et exercent?
Galien expose d'abord que toute profession n'est pas digne d'occuper l'activité d'un homme. Il est des professions qui, tout en se donnant pour des arts , n'en sont pas. Le caractère distinctif de l'art vrai est d'avoir un but élevé à la fois et utile. Un art qui ne fait pas l'homme plus homme, et la vie plus heureuse, usurpe un nom qui ne lui appartient pas. Ce ne sont pas des arts, le talent de bondir et de franchir un vaste intervalle, ni celui de marcher en équilibre sur une corde tendue, ni celui de tourner en cercle, ni celui de façonner d'infiniment petits objets sans autre mérite que l'infinie petitesse. Ces vaines occupations sont au-dessous de l'humanité. Jeunes gens, défiez-vous des charlatans qui tenteraient de vous y séduire ; détournez-vous avec mépris de leur vil métier.
Entre ces professions qu'il faut fuir, il en est une dont on doit se garder avec plus de soin, parce
qu'elle se présente avec plus d'attrait , c'est la profession d'athlète. Elle procure un grand renom , grâce à la faveur de la multitude ; elle donne h ceux qui l'exercent avec succès une sorte d'illustration ; elle est entretenue, gratifiée, récompensée par l'État; et malgré tout, ce n'est pas un art, et c'est une erreur et une faute de s'y destiner. — Gela , Galien ne l'affirme pas seulement, il le démontre par une longue et savante argumentation. Ce luxe de raisons et de développements a même de quoi nous étonner. 11 nous prouve une chose que nous ne devinerions certainement pas, que cette profession d'athlète, qui nous paraît si misérable par l'objet et les résultats, tenait une place distinguée dans la civilisation grecque , qu'elle était un appât offert à l'ambition irréfléchie des jeunes gens, de sorte qu'un moraliste pouvait et devait se faire un devoir de les avertir, de les disputer au danger, en leur montrant, sous la trompeuse amorce, la triste vérité et l'irréparable malheur.
C'est la tâche que s'impose Galien. Il commence par ôter à la profession d'athlète le prestige que lui prête le suffrage de la multitude. Quel prix peut-on raisonnablement attacher à ce suffrage, quand on réfléchit que la multitude n'est que la collection des ignorants et des incapables ? Lorsque vous êtes malade, est-ce à la multitude que vous vous adressez, ou à quelque habile médecin î Lorsque vous naviguez, mettez-vous le gouvernail entre les mains des passagers ou du pilote ? Pourquoi donc admirer et envier les athlètes sur la foi de la multitude ? C'est à ceux qui sont en état de les juger qu'il faut s'en rapporter. Or, si vous interrogez Euripide, il vous dira
210 LA CULTURE LNTELLECTUELLE.
que [es athlètes sont Je Héau de ia Grèce, qu'ils la désolent par leurs vices, sans lui rendre aucun service par leur habileté, car ce n'est pas le disque en main qu'on repousse l'ennemi ; si vous interrogez Hippocrate, il vous dira que la complexion athlétique est contre nature et malsaine ; si les philosophes, si les savants, si les honnêtes gens qui estiment les choses à. leurréalité, non à leur apparence, ils seront tous unanimes à blâmer le plus inutile el le moins digne des métiers.
Mais Galien ne s'en tient pas à opposer des témoignages, même solides, a des témoignages, môme insignifiants. Il entend pénétrer au fond des choses. Un jour, dit-il, Phryné assistait à un banquet, et, comme l'on jouait à ce jeu où chacun commande à son tour ce qu'il veut aux autres, Phryné voyant que les femmes s'étaient peint le visage, ordonna de se tremper les mains dans de l'eau, de se les porter à la figure et de l'essuyer ensuite avec un linge. Toutes les autres femmes ressemblèrent bientôt à des épouvantails, et Phryné, qui était sans fard, en parut plus belle. Il faut voir la beauté en elle-même. Ainsi de la profession athlétique, il faut la considérer en ellemême, et rechercher ce qu'elle vaut, soit par sa nature, soit par ses effets.
Or, si on regarde à sa nature, son infériorité, sa bassesse n'est pas douteuse. L'action des athlètes n'est pas de celles qui se rapportent à l'Ame : elle ne fait donc pas partie de ces nobles arts qui nous élèvent au-dessus de nous-mêmes et nous font plus grands ; elle est de celles qui se rapportent au corps : elle fait donc partie de ces métiers infimes qui nous rabaissent et nous font plus petits. Jeunes gens,
s'écrie Galien, l'homme tient à la fois lies Dieux et des animaux : des Dieux par l'immortelle raison, des animaux par son corps mortel. Les arts, qui dépendent de la raison, nous rendent plus semblables aux Dieux ; les métiers, qui s'exercent par le corps, nous font les émules des animaux. Tel est le métier de l'athlète. Il nous rapproche des brutes, sans même nous permettre de les égaler. Avez-vous jamais vu un athlète aussi vigoureux qu'un lion ou un éléphant? aussi rapide qu'un lièvre ? C'est ce qu'exprime à merveille cet apologue d'un poète : si l'homme et les animaux lutlaieut ensemble à Olympie. qui croyezvous qui serait vainqueur? Les animaux ! Le cheval l'emporterait à la course appelée dolique, le lièvre à la course du stade, l'antilope dans le diaule ; l'éléphant et le lion triompheraient à la lutte, le taureau au pugilat, et si l'on combattait a. coups de pieds et que l'âne se mît sur les rangs, l'âne remporterait l;i palme, et l'on écrirait :en telle olympiade, Onceste (1) fut vainqueur.
Si on regarde à ses effets, le métier de l'athlète n'a pas plus de valeur. Il existe trois sortes de biens : ceux de l'Ame, ceux du corps, ceux de l'extérieur ; le métier de l'athlète ne procure ni les premiers , ni les seconds, ni les derniers.
Comment les athlètes posséderaient-ils les biens de l'âme, eux qui ne s'inquiètent jamais de celle partie supérieure de leur être, et ne savent seulement pas si elle existe? Ils amassent toute leur vie une grande quantité de chair et de sang, et leur Ame, noyée dans ce bourbier, est radicalement incapable de
(1) 'Ofxr.in^;, d'Sptr.Tr,;, ruiiitor, celui qui brait.
penser avec clarté, avec netteté, avec suite; elle a la stupidité des bêtes.
Ils ne possèdent pas davantage les biens corporels. Et , d'abord , ils n'ont pas le premier de tous , la santé. Il ne faut pas que leur embonpoint en impose : la constitution athlétique est la plus fâcheuse qu'il y ait. Une bonne constitution , en effet , suppose la modération dans le régime , les exercices et le sommeil. Or, les athlètes usent de tout cela sans mesure comme sans méthode; ils se gorgent de nourriture, mangent encore n'ayant plus faim, prolongent leurs repas jusqu'au milieu de la nuit, vivent comme des porcs, sauf que ceux-ci s'arrêtent quand ils sont repus. Les athlètes ne règlent pas mieux leurs exercices; ils s'y livrent tous les jours, et tous les jours avec excès. Ils ne prennent pas plus raisonnablement leur sommeil, se réveillent h l'heure où les autres hommes quittent le travail et s'asseoient au repas du soir. La vie des athlètes est donc absolument contraire aux préceptes de l'hygiène tels que les trace Hippocrate. Aussi, sont-ils bien plus près de la maladie que de la santé. Tandis qu'ils exercent leur profession, ils font illusion ; mais les uns meurent jeunes, et les autres, en moindre nombre, qui arrivent à la vieillesse, ressemblent aux Prières d'Homère: boiteux, ridés et à l'œil louche. Gomme les murailles ébranlées par les machines de guerre tombent ensuite à la première secousse, ainsi les athlètes, dont le corps est ruiné par les excès , la fatigue , les désordres de toute sorte, sans compter les coups qu'ils reçoivent dans l'exercice de leur profession, succombent au premier accident. Ce sont les plus misérables des hommes quant à la santé, et le
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nom qu'ils portent est bien celui qui leur convenait (1).
Ils n'ont pas la santé, premier bien corporel; ils n'ont pas la beauté. Les maîtres de gymnase les engraissent outre mesure, et ceux-là mêmes qui étaient bien proportionnés deviennent bientôt difformes. Ce que le régime a commencé , le métier l'achève. Quand ils Font exercé quelque temps, ils présentent le plus triste aspect: des membres rompus, disloqués, les yeux hors de l'orbite, et les cinq sens réduits à l'impuissance. Beau et athlète, c'est une véritable antithèse.
Ils ont du moins la force, dira- t-on. — Oui, la force inutile, sans usage et sans fruit. Sont-ils propres aux travaux de ia campagne, à bêcher, labourer et moissonner? Point. Sont-ils aptes à la guerre? Nullement. Rappelez-vous le vers déjà cité d'Euripide : « Combat-on dans la mêlée le disque en main? » Résistent-ils au froid et au chaud, couverts d'une seule peau hiver et été, à la façon d'Hercule? Ils sont à cet égard plus faibles que les enfants nouveau -nés. Leur force est donc sans objet et sans résultat, et, d'ailleurs, facilement surpassée par maints animaux. Il était bien fort, Milon le Crotoniate, qui parcourut le stade portant un taureau sur ses épaules ; le taureau, qui se portait lui-même d'une allure facile et agile, était plus fort. Et à quoi lui servit cette force? A mourir entre les deux parties d'un arbre qu'il avait sottement voulu écarteler! Ce n'est pas la force de Milon qui eût sauvé les Grecs dans la guerre contre les Barbares; la sagesse de Thémistocle les rendit victorieux.
(i) 'AexTjTaC, àexwi.
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Restent les biens extérieurs. Mais, en vérité. Jet athlètes sont aussi ruai partagés sous ce rapport qi sous tous les autres. Nous avons parlé des applai dissemenls que la multitude leur prodigue. Mais nous avons dit aussi ce qu'est la multitude, et ce que vaut son approbation. C'est en vain que les athlètes compteraient sur la gloire. Nul homme n'a jamais obtenu les honneurs divins pour avoir couru dans le stade, lancé le disque, ou lutté. Ils ont toujours été réservés aux services rendus par ceux qui ont cultivé les arts dignes de ce nom : Esculape, l'inventeur de la médecine; Bacchus, qui enseigna a ses contemporains l'art de cultiver la vigne; Socrate, que l'oracle d'Apollon-Pythîen déclara le pius sage des mortels, parce qu'il leur apprit à s'étudier et à se connaître; Lycurgue, a qui le môme oracle dit : « 0 Lycurgue, n'es-tu pas un Dieu? » Archiloque, dont il chassa l'assassin : « Tu as tué le nourrisson des Muses, sors de mon temple. »
Et qu'on ne dise pas : si la gloire leur manque, la richesse les dédommage. Belle richesse que celle des athlètes ! La plupart sont écrasés de dettes ; les plus fortunés ne le sont pas plus qu'un intendant quelconque d'un homme opulent.
Donc, que les jeunes gens ne l'oublient pas, le métier d'athlète est indigne d'eux, indigne de tout homme qui respecte l'intelligence divine dont il est éclairé. Nous sommes essentiellement faits pour les arts, pour ceux qui relèvent de l'esprit exclusivement encore plus que pour ceux qui emploient la main. C'est entre ces arts que choisira un jeune homme heureusement inspiré, c'est-à-dire entre la rhétorique, la musique, la géométrie, l'arithmétique, la
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dialectique, l'astronomie, les lettres, la jurisprudence , la peinture , la sculpture. Si c'est la médecine qui le tente, il pourra bien avoir le meilleur lot. Mais s'il préfère les métiers aux arts, il descendra; et s'il préfère l'oisiveté au travail, il tombera plus bas encore, ii sera moins qu'un homme.
Ces idées sur le travail intellectuel, obligatoire pour tous les hommes sans exception, sont d'une incontestable justesse. Les raisons à l'appui sont des plus solides, étant tirées du fond même de la nature humaine et de la nature des choses. Mais bien que cela soit sans contredit fort remarquable, ce n'est pas ce qui me frappe le plus. .le suis loin d'être insensible à la vérité, à la beauté, à la profondeur de la doctrine, mais ce que j'admire surtout, c'est de la trouver si conforme à nos sentiments et à nos convictions modernes. Qu'y avons-nous ajouté? Qu'y avons-nous changé? Itien. Le langage est diffèrent, la pensée est la même.
Galien dit que l'homme, parce qu'il a reçu l'intelligence, se doit à lui-même de cultiver et d'exercer les arts, non-seulement les arts instinctifs des animaux, mais les arts réfléchis qu'il appelle divins, parce qu'ils procèdent de la partie divine de notre nature. —Allons-nous plus loin lorsque nous disons que l'homme, étant une force, est naturellement destiné à l'action ; étant une force raisonnable, est naturellement destiné à l'action réglée en vue d'un certain but, l'utile, le vrai, le beau, le bien ; c'est-à-dire au travail?
Galien dit que la richesse ne dispense pas de la culture et de la pratique des arts, sans lesquels
Tâme languit inerte et impuissante. — Allons-nous plus loin lorsque nous (lisons qu'il n'importe qu'un homme soit riche ou pauvre ; que, par cela seul qu'il est homme, il a le devoir de développer et de perfectionner ses facultés ; qu'il ne peut les développer et les perfectionner qu'en travaillant ? Tout au plus pourrions-nous ajouter que la richesse affranchit si peu du travail, qu'elle en fait, au contraire, un devoir plus rigoureux, car, outre qu'elle nous met au-dessus des soucis de la vie, qui sont une entrave, elle nous permet de rassembler autour de nous les circonstances les plus favorables à la production scientifique, artistique, industrielle ; et celui qui peut davantage doit davantage.
Galicn dit que l'illustration de la naissance n'est rien, si on ne s'honore soi-même par ses propres qualités et ses vertus personnelles ; que vivre dans l'ignorance et l'oisiveté est cent fois plus honteux à un homme de noble race qu'à un homme de modeste extraction. — Allons-nous plus loin lorsque nous disons que nul n'est trop bien né pour travailler ; que celui qui ne travaille pas ne compte pas ; que celui qui a des ancêtres leur doit de faire quelque chose afin d'être quelque chose par lui-même ; que l'empire est aux travailleurs, et que si la démocratie monte, tandis que l'aristocratie descend, c'est que la première, soit nécessité, soit vertu, travaille presque toujours, et la seconde presque jamais ?
Galien dit que la beauté est un avantage précaire, auquel il ne faut pas se fier ; que les agréments du corps ne sauraient tenir lieu des solides qualités de l'âme, tandis que celles-ci suppléent parfaitement ceux-là ; qu'il faut donc apprendre un art pendant la
jeunesse et l'exercer pendant la vie. — Allons-nous plus loin lorsque nous avertissons nos jeunes gens de ne pas s'éprendre d'eux-mêmes; lorsque nous versons un ridicule mérité sur la catégorie de ceux qui se font une sotte gloire de leurs prétendues grâces, et que le bon sens public flétrit de dénominations qui sont des stigmates; lorsque nous les rappelons au sentiment de la dignité virile, à une vie sérieuse et laborieuse ?
Après avoir démontré la convenance, la nécessité morale de se consacrer à la pratique des arts , dalien ajoute qu'il faut choisir, qu'il faut se garder des arts auxquels manquent l'utilité et l'élévation , «t que, entre toutes les professions vaines et basses , il n'en est pas de plus basse et de plus vaine que celle des athlètes, nonobstant ses apparences trompeuses. — Irions-nous plus loin et ferions-nous une chose bien différente en recommandant à nos contemporains les professions vraiment libérales , celles qui relèvent, celles qui profitent; en les prévenant contre cette folle et dispendieuse manie du siècle , qui , sous prétexte d'améliorer la race chevaline, ravale la race humaine, et a fait dire à je ne sais quel écrivain spirituel : du temps de Buffon, l'homme avait fait la conquête du cheval; aujourd'hui c'est le cheval qui a fait la conquête de l'homme?
Tout ce que nous pensons du travail , l'antiquité l'ayait donc pensé avant nous (1). Elle n'a pas là-
(!) Sauf en un point: Galien et les anciens n'ont que mépris Pour le travail manuel qui, selon eux, nous fait descendre au
dessus, au moins à l'époque de Galien, une autre morale que nous, ni moins étendue, ni moins vraie, ni moins généreuse. C'est une justice à lui rendre , c'est une restitution à lui faire.
rang des animaux. Nous sommes, grâce à Dieu, revenus de cette erreur, qu'il suffît de signaler.