‹ La philosophie des médecins grecsChapitre 83 sur 83 · COIS* CLOS ION · texte numérisé non relu

COIS* CLOS ION

a jouer un rôle considérable dans la philosophie grecque, qui pourrait bien l'avoir empruntée à la médecine. Les stoïciens en particulier ont usé et abusé de cet agent psychique, distinguant le souffle vital et le souffle animal, et dans celui-ci autant de souffles particuliers qu'on peut compter de facultés subordonnées dans la faculté directrice. — Asclé- ■piade réduit l'âme à un seul élément, c'est-à-dire à une seule espèce de molécules, et se refuse à y reconnaître aucune virtualité d'aucune sorte. Mais, pour ùtre aussi excessive que possible, cette théorie n'est pas nouvelle ; on y reconnaît l'épicurisme. Plus épicurien qu'Épicure , Asclépiadc n'en est pas moins son disciple, — Galien semble bien avoir traité la même question d'une manière plus personnelle. Il se Tonde sur l'observation des tempéraments, et l'accord parTait qu'il constate entre ceux-ci et les mœurs de l'âme lui paraît dénoncer leur identité. L'âme n'est que le tempérament du corps. Or c'est là, si je ne. me trompe, la première apparition de cette forme du matérialisme. Galien essaie bien de lui trouver un antécédent dans la doctrine d'Aristote, mais quoi qu'il dise , entre ce qu'il appelle le tempérament et ce que Aristote appelle la forme, la différence est essentielle. Si Andronique le pôripatéUeien ne l'a pas vue, cela prouve contre Andronique cl non pour Galien. J'estime donc que la médecine galénique a renouvelé le matérialisme des philosophes, en fondant cette doctrine sur un nouvel ordre de considérations, comme aussi, chose à noter, en la complétant par une réfutation en règle du spiritualisme platonicien.

L'âme dans ses rapports à la nature. — La méde-

cinc n a pas seulement étudié les rapports de l'âme au corps, pour aboutir finalement à l'illégitype conclusion de (ialion : elle a aussi étudié ses rapports à la nature, c'est-à-dire aux climats, dans la personne des hippocratistcs , si ce iTest d'Hippocrate lui-même. Or, celte doctrine des climats, adoptée et plus ou moins reproduite par les médecins postérieurs , n'est pas restée enfermée dans la sphère médicale. Elle a frappé par sa profondeur et sa vérité les philosophes, qui n'ont pas hésité ï\ se l'approprier, cela est certain du moins pour Aristotc , qui s'est visiblement inspiré d'Ilippocrate dans un passage de La Politique que nous avons cité en son lieu. Ici la communication entre les deux sciences est manifeste, et c'est la philosophie qui puise aux sources médicales, et par les mains d'Aristotc lui-môme.

L'Ame dans son unité ou sa multiplicité. — Si Ton excepte Galion , qui reproduit la théorie platonicienne d'une Ame triple, sans la comprendre, ou tout au moins en l'altérant essentiellement, tous les médecins jrrecs, à partir d'Ilippocrate, n'admettent qu'une Ame unique, principe h la fois des fonction? de la vie et des facultés de. la pensée. Cela est vrai même d'Asclépiade, qui confond Yanimus et Y anima de Lucrèce. Mais en cela la médecine grecque ne prête rien à la philosophie, où domine la même doctrine. On peut même dire que cette doctrine d'une Ame unique a reçu d'Aristotc une précision scientifique que n'eussent pu dépasser ni Galien luimême, s'il eût été mieux inspiré , ni Hippocrate luimême, s'il eût jugé A propos d'approfondir une question où la médecine est moins intéressée que la philosophie.

Siège de l'âme. — Ici la médecine triomphe. C'est elle qui enseigne la vérité à la philosophie égarée. Tous les philosophes en effet, jusqu'à Plotin exclusivement, se trompent de Tune ou de l'autre de ces manières. Les uns, qui divisent l'âme en plusieurs parties, lui attribuent plusieurs sièges: ce qui est une erreur; les autres, qui lui laissent son unité, lui attribuent un siège unique, mais placent ce siège unique au cœur: ce qui est une autre erreur. La médecine, Galien mis à part, ne tombe ni dans la première ni dans la seconde. Elle comprend à merveille qu'une âme indivisible ne peut être logée en des organes différents , et elle ne comprend pas moins bien que si elle réside en un point de l'organisme plutôt qu'en un autre, ce doit être au cerveau. C'est l'honneur de la médecine grecque d'avoir révélé le rôle psychique du cerveau, si étrangement méconnu d'Aristote, et plus ou moins de tous les philosophes grecs. Déjà l'auteur du traité De la maladie sacrée avait mis en lumière cette capitale vérité ; les médecins alexandrins n'ont pas cessé de la confirmer, de la développer, d'en dérouler les conséquences physiologiques et psychologiques. L'un d'eux, Érasistrate, avait môme eu cette vue de génie (trop légèrement rejetée par Galien), que nous croyons toute moderne, à la vérification et au développement de laquelle travaillent d'un grand cœur quelques-uns de nos physiologistes contemporains , à savoir, que les différentes régions du cerveau paraissent bien avoir des affectations psychiques différentes. Voilà qui laisse loin les spéculations en l'air des philosophes. Il est vrai que, après la mort de Galien, après que la médecine grecque eut accompli sa destinée, Plotin eut à

son tour une grande pensée , celle de l'âme indivisible pénétrant et enveloppant indivisiblement le corps entier; mais cette conception tardive ne contredit pas la conception médicale, et, si elle a, comme je le crois, une incontestable valeur métaphysique, elle est loin de porter la même lumière dans les phénomènes de la vie et de la pensée.

Facultés.— Les médecins grecs n'ont plus ou moins observé que les facultés de sentir, de mouvoir, de se déterminer, ou plus exactement, d'être déterminé. Si le raisonnement est nommé ça et là dans quelques traités hippocratiques, il n'est ni analysé ni même défini dans aucun. Si Galien adopte dans tel ou tel traité la division platonicienne de la raison, de la colère et de l'appétit, c'est pour dénaturer ces facultés au point de les supprimer ; et si ailleurs il cite la mémoire, l'imagination, le raisonnement, et quelquefois la compréhension, confondant par un mélange adultère le stoïcisme avec le platonisme, c'est sans s'y arrêter. Restent donc les facultés susnommées.

Quant à la faculté de sentir, il n'est que juste de dire que la médecine grecque a sur ce chapitre singulièrement corrigé et enrichi la philosophie. Elle lui a donné, comme il lui appartenait de le faire, la théorie des sensations accidentelles et des sensations périodiques, ajoutant ainsi à la sensibilité externe, étudiée par lés philosophes, la sensibilité interne, qu'ils avaient totalement négligée. De Tune et l'autre sensibilité, elle a fourni l'explication vraie, que n'avait soupçonnée aucune école philosophique, ni parmi les plus grandes, ni parmi les plus récentes. Elle a renouvelé de fond en comble la théorie des cinq

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sens, en rapportant la sensation à l'organe, c'està-dire au nerf sensitif, qui en est la partie essentielle ; et la théorie de ia sensibilité en général , en rapportant toute espèce de plaisirs et de douleurs aux branches sensitives de l'arbre nerveux. Découverte immense, qui fait la lumière là où les philosophes n'avaient fait que les ténèbres, et que n'amoindrissent pas, s'ils la déparent, quelques errements qui sont comme le résidu du passé philosophique.

L'apport de la médecine est plus remarquable encore en ce qui concerne la l'acuité motrice. Là elle n'emprunte rien aux systèmes philosophiques et tout aux faifs. El c'est ainsi qu'elle construit de toutes pièces, par les mains de Galien , uue théorie excellente, où sont parfaitement déterminés et décrits le rùle capital des nerfs moteurs et le rôle non moins capital des muscles doués de conlractilité. Tout cela, qui est la vérité même ei, à ne regarder les choses que par le côté objectif , la vérité complète, est la propre découverte de la médecine. Sans doute, ici comme dans la théorie de la sensibilité, la part de l'âme est omise ; mais celle du corps n'avait pas été faite, ou du moins bien faite, et c'est de la médecine que la lumière sur ce point est venue a la philosophie.

La philosophie n'a pas les mêmes obligations à la médecine relativement à la volonté. Mal déterminée, mal définie par les philosophes anciens, qui en méconnaissent à l'envi l'irréductible originalité, la volonté, dont le rapport aux organes est moins étroit, ou moins évident, n'avait guère de Litres à l'attention des médecins. On ne voit pas qu'ils s'en soient

occupés, du moins directement. Ce n'est pas en effet de l'analyse de la volonté en elle-même, mais de la définition de l'Ame confondue avec le tempérament, que Oalicn tire par voie de conséquence celte sorte de déterminisme, qu'on pourrait appeler le déterminisme physiologique. Notons toutefois ce déterminisme physiologique, dont c'est, si je ne me trompe, la première manifestation dans l'histoire. Il est l'une des réponses que Ton peut faire à la question du libre arbitre, et s'il manque de vérité, il ne manque pas d'intérêt. La philosophie, avant Galien, ne savait pas encore ce qu'elle sait si bien aujourd'hui : interpréter les notions morales de bonté et de méchanceté, de mérite et de démérite, de récompense et de punition, avec assez d'esprit et de subtilité pour les concilier avec la négation de la liberté morale qui les fonde.

Habitude.-- Voilà unequestion que les philosophes grecs n'ont pas complètement négligée. Elle n'a pas préoccupé Platon, nonobstant le passatre cité par (ialien. Mais Arislote, h qui rien n'échappe, sans beaucoup s'y arrêter, avait noté les traits les plus essentiels de ce fait capital ; et si Diogène Laërce est bien informé, Chrysippe avait consacré trois livres à l'étudier. Toutefois la médecine, ici encore, me paraît avoir fort ajouté aux recherches de la philosophie. L'habitude, qui joue un rôle si considérable dans l'exercice de nos fonctions, qui contribue pour une si grande part à la santé et à la maladie, et dont il importe si fort de tenir compte en pathologie et en thérapeutique, ne pouvait manquer de fixer l'attention des médecins. Mais ce qui est h noter, c'est que les médecins, toujours animés de Tes-

prit philosophique, ne considèrent pas l'habitude du côté médical seulement. Si Hippocrate se borne à noter l'influence de l'habitude sur la vie physique, d'autres ont la curiosité de noter son influence sur la vie psychique. Au témoignage irrécusable de Galien, Érasistrate avait écrit un traité De l'habitude où il exposait longuement la puissance de Thabitude sur la mémoire, le raisonnement et en général les opérations de notre âme ; et même dans son traité tout à fait spécial De la paralysie, on retrouve la trace de ce noble souci. Voilà, ce me semble, une recherche originale, et qui manquait à la philosophie, qu'elle intéresse si particulièrement. Mais ce n'est pas tout. La médecine ne se contente pas de décrire les effets de l'habitude dans la double sphère du corps et de l'âme ; elle veut encore en pénétrer la nature et en expliquer l'origine : ce qu'elle fait par les mains de Galien , qui s'inspire d'Aristote, je le veux bien , mais qui substitue aux vues éparses de son devancier une théorie complète et fortement liée dans toutes ses parties. C'est donc bien moins les philosophes que les médecins qui , dans l'antiquité, ont écrit la psychologie de l'habitude.

Sommeil. — J'ai déjà fait cette remarque : les philosophes, d'Heraclite aux nouveaux académiciens, ont beaucoup écrit sur le sommeil ; les médecins au contraire, à en juger par les documents qui nous restent, ont peu écrit sur le sommeil. Un traité hippocra tique, un traité de Galien, dont il ne subsiste qu'un fragment, quelques chapitres du même dans un ouvrage étranger à cette question : voilà le bilan médical. Il faut ajouter que les études des médecins ne sont en rien comparables à l'étude magistrale

dWrislote en un triple traité correspondant à une triple division du sujet ; ni peut-être à celui de Carnéade, si nous en jugeons par l'analyse de Cicéron. Et cependant, même en cette infériorité» la médecine n'est pas sans avoir ajouté quelque chose aux systèmes des philosophes. La question capitale dans l'antiquité , c'est celle de la valeur prophétique des songes. Cette valeur prophétique , on peut la nier absolument , et c'est ce qu'a fait Garnéade ; on peut la restreindre en de très-étroites limites et l'expliquer par des raisons psychologiques et physiologiques, et c'est ce qu'a fait Aristote. Mais on peut aussi ladmettre complètement et en chercher une explication raisonnable. C'est le sens et l'objet du traité Des rêves attribué à Hippocrate. Le médecin qui a écrit cet opuscule a mis dans le monde scientifique une idée que les stoïciens devaient recueillir et développer, et qui a trouvé des partisans jusque dans les temps modernes et jusqu'à nos jours, celle de l'affranchissement et par suite de la supériorité de l'esprit pendant le sommeil, restreint au corps. Je ne crois pas que ce soit là une vérité, tant s'en faut; mais c'est une des solutions possibles du problème, et la médecine, en la donnant à la philosophie, lui a encore rendu service. — Une seconde question à laquelle l'antiquité s'est moins intéressée, mais sans la négliger, c'est celle du contenu du sommeil, c'est-àdire des rêves et des facultés qui en font les frais. Or les philosophes ont une commune tendance à restreindre fort le nombre de ces facultés, et par suite les éléments des rôves. Aristote, qui a approfondi cette question, compose les rêves avec des images exclusivement, et les rapporte exclusivement à l'ima-

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ginalion. Rêver, c'est imaginer dans des circonstances particulières qu'il analyse avec une grande ûnesse d'observation. Même doctrine, mais superficielle et quelque peu grossière chez les épicuriens. Là-dessus, la médecine a un avantage considérable : elle corrige la philosophie. Elle démontre, avec Chilien, que ta l'acuité motrice, nonobstant l'apparence contraire, n'est nullement abolie par le sommeil, qu'elle s'exerce dans tous les cas en quelque mesure, et dans certains cas particuliers d'une manière très notable. D'où il semble bien résulter que dans l'opinion de notre profond médecin le sommeil diminue l'exercice de nos facultés, sans en supprimer aucune, ce qui parait être aujourd'hui une vérité acquise. Les philosophes grecs ne l'avaient pas soupçonnée ; il était réservé a la médecine de la leur apprendre.

Maladie. — Ici la médecine triomphe encore. Elle introduit dans le monde scientifique une recherche à la quelle les philosophes étaient restés absolument étrangers ; elle écrits pour l'édification des esprits curieux des choses psycho-physiologiques, un chapitre dont ils ne paraissent mémo pas avoir soupçonné l'objet. Car dire que le corps est l'instrument de l'âme, les fonctions, les conditions des facultés, et que le corps ne peut être lésé, les fonctions troublées, sans que l'Ame et les facultés en reçoivent te contre-coup, ce n'est rien dire au-delà des données du sens commun. Mais comment les philosophes grecs, ignorant la vraie nature et le vrai rôle du cerveau et des nerfs, cu-mhI ils pu expliquer les conséquences psychiques des anomalies cérébrales et nerveuses? On peut même douter, quelque intérêt qu'ils prissent aux choses médicales, qu'ils fussent eu état d'en donner to

descriptions exactes, ce qui ne se peut faire sans l'observation clinique. On ne trouve donc rien à noter, ni chez Démocritc, malgré sa réputation de s'être préoccupé de la folie; ni chez Platon, malgré sa classification pythagoricienne des maladies proprement dites; ni chez Aristote, malgré ses attaches médicales et ses connaissances anatomiques et physiologiques; ni chez les stoïciens, malgré leur voisinage des écoles d'Erasistrate et d'Hérophile. Il appartenait aux médecins alexandrins et singulièrement à Galien de poser, de discuter et môme de résoudre ces nouveaux et intéressants problèmes. On a vu avec quelle originalité, quelle profondeur, quelle vérité ils se sont acquittés de cette glorieuse tâche.

Théologie. — Sur le terrain de la psychologie, la médecine est encore sur son terrain, ou tout au moins sur un terrain limitrophe : le lecteur sait maintenant tout ce qu'elle y a découvert, tout ce qu'elle a prêté de lumières à la philosophie. Sur le terrain de la théologie, c'est autre chose. La médecine est bien là en pays étranger. On ne peut donc attendre d'elle de grandes nouveautés. Est-ce à dire que son actif se réduise à néant? Il ne faut rien exagérer. Elle n'a pas creusé à des profondeurs inexplorées. Elle n'a pas apporté une nouvelle conception de la Providence, de la nature et de l'existence de Dieu : il faut môme dire qu'en se faisant stoïcienne là-dessus, elle a été médiocrement inspirée. Mais en entrant dans la voie péripatéticienne des causes finales, où le stoïcisme avait marché avant elle, elle a dans ce champ déjà labouré, à côté des anciens sillons, tracé le sien. Gomme Aristote, mais avec une science bien autrement avancée, dans un enchaînement qui em-

brasse tout son objet, elle s'est enfermée dans Tordre physiologique, pour déterminer une à une les finalités organiques, indices irréfutables de l'intelligence cosmique que nous appelons Dieu. Ébauchée par Érasistrate, consommée par Galien, cette démonstration physiologique n'est pas sans valeur, et c'est une page intéressante à ajouter à toutes celles qu'ont écrites les théologiens de la philosophie.

Voilà, en résumé, dans l'état des documents , ce que la médecine grecque nous paraît avoir apporté à la philosophie. On peut affirmer, sans crainte d'erreur, que la lecture des œuvres médicales d'Alexandrie, qui ont sombré, nous montrerait des doctrines philosophiques que nous ne soupçonnons pas. Mais, tout se bornât-il à ce que nous savons, il nous semble que la médecine grecque aurait encore bien mérité de la philosophie. 'On a écrit une thèse latine sous ce titre : De l'origine de la médecine, et comment la philosophie a concouru à ses développements. La thèse inverse n'est pas moins vraie ; et si la philosophie a ses origines dans l'esprit humain luimême, elle ne s'est pourtant pas faite toute seule: elle a reçu de la médecine autant qu'elle lui a donné, par une réciprocité qui était dans le génie de la Grèce comme elle est dans la nature des choses.

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