‹ La philosophie des médecins grecsChapitre 82 sur 83 · DE CHRYSIPPE · texte numérisé non relu

DE CHRYSIPPE

C'est peut-être en s'inspirant (TAristote que les Stoïciens ont écrit leurs traités De Pâme; c'est certainement en s'inspirant d'eux-mêmes , je veux dire de leur point de vue particulier, qu'ils ont écrit leurs traités Des passions. Aristole, Platon, la plupart des devanciers de ces deux grands hommes, avaient reconnu et analysé cet élément essentiel de notre nature : ils n'en avaient pas fait l'objet d'études spéciales , d'ouvrages à part. La théorie des passions ne pouvait être qu'un détail dans des doctrines dont l'ambition était de tout embrasser. Mais en y réfléchissant, on conçoit que les passions durent prendre une importance extraordinaire aux yeux de philosophes exclusivement moralistes, et moralistes à la manière d'Épicure et de Zenon. Quelle est, en eiîel, la règle d'un Épicurien ? Satisfaire les passions : le bonheur est à ce prix. Celle d'un Stoïcien ? Les combattre, les vaincre, les détruire : la vertu est à cette condition. Après cela, vous étonnerez-vous si Zenon, si Chrysippe, si Posidonius, si vingt Stoïciens (i),

Vingt fois sur le métier remettant cet ouvrage ,

traitent tous expressément des passions ?

(4) Outre les philosophes que je viens de citer, Diogène Laërce cite encore, comme ayant écrit sur les passions, Hécaton, Hé-

Malheureusement il en est de ces traités Des passions comme des traités De tâme : ils ont disparu. Les plus instruits d'entre nous connaissent seulement la pensée des Stoïciens en général sur ce grave sujet, pour avoir lu l'exposition libre qu'en fait Gicéron dans les Tusctdanes. Mais quelles étaient les opinions particulières de tel ou tel philosophe de cette école ; comment se divisait son traité, c'est-àdire en combien de livres ; quels problèmes y étaient posés, résolus, et dans quel ordre? Voilà ce que nous ignorons. Et voilà, cependant, ce que Galien nous apprend en quelque mesure.

Il est vrai que, entre tous les traités Des passions rédigés par les Stoïciens, Galien ne cite (1^ que celui de Chrysippe (2). Mais c'est évidemment un des principaux, et connaissant celui-là, nous pourrions jusqu'à un certain point deviner les autres. Il est vrai que les citations de Galien sont trop rares , surtout pour certains livres ; qu'il n'en marque pas toujours Tordre et la suite; qu'il en est plus d'une dont on ne saurait déterminer la place ; et qu'enfin le plan général de l'ouvrage n'est pas assez complètement indiqué. Mais nous pourrons tirer d'utiles secours des Tusculanes ; et d'ailleurs, si nous voulons bien nous souvenir que nous étions dans la plus absolue ignorance relativement au traité de Chrysippe, nous

rille , Sphœrus. Il ne nomme pas le traité de Posidonius, dont Galien nous a conservé quelques fragments, ce qui prouve combien ses catalogues sont incomplets.

(1) L. IV et V. — Les trois premiers livres sont consacrés à l'examen des arguments tirés du 1er livre du traité De Vàme.

(*2) Il cite encore, comme je viens de le dire, trois ou quatre passades de celui de Posidonius.

nous estimerons heureux d'en savoir quelque chose, au terme de ces recherches, si peu que ce soit.

Chrysippe avait divisé son traité Des passions en quatre livres (1).

Les trois premiers étaient spécialement consacrés à des recherches spéculatives, sur la nature des passions et leurs variétés, 5t' o>v 67ctoxé7CT6Tai rà Xo^ixà icepl auxûv ÇYjTYjjji.a'ua (2). Le quatrième avait au contraire un caractère tout pratique; c'était comme une thérapeutique morale, ôepaTueumév (3), et quelques-uns lui donnaient un titre à part, l'éthique, TQÔaév (4). C'est évidemment à l'inégalité de ce partage que fait allusion Gicéron écrivant (5) : « Chrysippe et les Stoïciens, traitant des passions, ne se lassent pas de les diviser et de les définir; ils sont au contraire d'une extrême concision sur les moyens d'en calmer la violence, et de guérir les âmes. Tel n'est pas le procédé des Péripatéticiens , qui s'étendent longuement sur les remèdes; quant aux épines de la division et de la définition, ils ne- s'y embarrassent point. »

(Iep livre). Galien nous fait connaître avec une grande netteté l'objet et le caractère général du Ier livre. Il y a, dit-il (6) , trois théories possibles sur la nature et l'origine des passions. On peut, comme

(4) Des Dogm.,lV, i.

(2) Ibid.

(3) Ibid., IV et V.— Nous trouvons ce IVe livre désigné de la même manière dans le traité De la colère de Fépicurien Philodème : Xpviwnioç év xtji rcepl iraOûv 6epa7re\mxt5, p. 17.

(4) Ibid.

(5) Tuscul, IV, v.

(H) Des Dogtn., IV, i.

GAL1KN HISTORIES lit LA nilLOSOPHIl

Platon, distinguer clans lame, au-dessous de la puissance rationnelle, la colère et l'appétit, et rapporter toutes les passions à ces deux dernières facultés. On peul, comme Épicure (1), comme Zenon (S), définir les passions des mouvements de l'âme, contraires à la nature, irrationnels, et qui se produisent à la suite de l'opinion. On peut enfin les confondre avec l'opinion elle-même, et les Taire rentrer bon gré mai gré dans la raison, qu'elles combattent. Celte dernière doctrine, jusque-là sans exemple, est précisément celle de Chrysippe.

C'était aussi le propre objet du 1" livre de son traité Des passions. Comme dans le trailé De l'âme, Chrysippe s'y montrait peu soucieux de l'histoire. Il ne réfulail pas, il ne rappelait même pas la théorie de Platon, contraire à la sienne , et celle de Zenon, qui. au témoignage deGalien, en différait sensiblement. Il établissait, dès l'abord, d'une manière directe eldogmatique, que les passions sont des opinions, c'esl-àdiredes faits de l'ordre rationnel, que l'on peul bien distinguer, mais non séparer de la faculté directrice (3). Les passions se rapportent à la raison, qui est loute l'âme, tout l'homme : voilà, dans une seule proposition, l'exact résumé de ce I" livre.

Toutefois, il ne faudrait pas croire que Chrysippe s'y bornait à exposer la nature de la passion, considérée d'une manière générale et abstraite. Il en Taisait déjà connaître les grandes divisions. Il prouvait sa

(!) Det Dogm. IV, n.

(2) La définition de Zenon nous a été conservée textuellement par Iliog. Laërce ; u Un mouvement de l'âme, irrationnel et contraire à la nature, un élan excessif, »

(3) Des Uogm., IV, i, u.

(JALtEN HISTORIEN DE LA PHILOSOPH1L. O&i

thèse, en s'elïbrçant de retrouver et de montrer l'élément rationnel au fond des quatre passions générales, yevtttûv toOwv, mère de toutes les autres. Qu'estce que la tristesse? l'opinion actuelle d'un mal présent.—La crainte 7 l'attente d'un mal futur.— La joie? l'opinion actuelle d'un bien présent. — Le désir? la recherche d'un bien futur, ou encore, une sorte d'appétit rationnel, ayant pour objet le plaisir, dans la mesure de la convenance (1).

Mais Galien nous apprend que Chrysippe n'était pas toujours conséquent. Tantôt il se séparait de Zenon , et tantôt s'en rapprochait. Ainsi, après les passages qui viennent d'être analysés et dont le sens non équivoque est que les passions générales sont tout simplement des opinions, on en trouve d'autres, où Chrysippe définit la tristesse : V abattement à la vue de ce qu'il faut fuir , et la joie, le transport à la vue de ce qu'il convient de rechercher (2).

Voici des phrases qui se trouvent également dans le 1°'' livre de Chrysippe, et où il semble qu'il s'efface pour laisser parler Zenon :

« 11 faut bien savoir que le propre de l'animal rai- « sonnable, c'est de suivre naturellement la raison, « et de la prendre pour guide dans ses démarches ;

|1) Des TJcgm., IV, II.

Rapprochez de ces définitions celles de Cicêron :

a Estigitur jEgritudo, opinio recens moli praesentis, in (juo demilti contraliique animo rectum esse videatur. — Laetitia, opinio recens boni pr;esentis,in(]uoeflerri rectum esse videatur. — MetuB , opinio impendentis mali , quod intolerabile esse videatur. — Libido, opinio venturi honi, quod sit ex usu, jam pi'd:sens esse atuue adesse (ruse, I, IV, vu). »

(2) Des Dogm , IV, II.

« toutefois, il lui arrive souvent de se laisser em- « porter inconsidérément vers certaines choses, et * fermant l'oreille aux conseils de la raison, de « s'abandonner à d'aveugles entraînements. Par « là s'expliquent ces définitions de la passion : un « mouvement contraire à la nature et irrationnel, « un appétit excessif et sans mesure. Par irrationnel « il faut entendre ce qui n'est pas conforme à la rai- « son, ce qui la combat, ce qui fait les mœurs vio- « lentes et les conduites déréglées. Si quelqu'un est « induit en erreur, et, faute de sdin, use mal de la « raison, ce terme ne lui est pas applicable. Il lai « conviendra seulement s'il se laisse ravir à d'impé- « tueux mouvements, parce que Tanimal raisonnable « est fait pour céder, non à la force, mais à la « raison (i). »

Et plus loin :

« Tel est l'excès de la passion, lorsqu'elle a franchi « les barrières de la nature. Un exemple rendra cela « plus clair. Lorsque nous marchons avec le simple « désir de marcher, le mouvement des jambes n'a « rien d'excessif; il est, au contraire, tellement « mesuré, qu'il nous est facile de nous arrêter, si « nous le voulons. Mais il en est tout autrement de « ceux qui marchent, qui courent, emportés par un « élan passionné. Contre leur désir, le mouvement « des jambes s'accélère jusqu'à l'excès , et il ne a dépend plus d'eux de le modérer. Il arrive quelque « chose d'analogue à ceux qui , dans leurs passions, « s'écartent de la mesure prescrite par la raison : il « n'est plus en leur pouvoir d'y revenir. Cet excès

(I) Des Do(fm.f IV, n.

« qui, dans la course, est contraire au désir, dans la « passion est contraire à la raison ; car la vraie me- « sure des passions est dans leur conformité à la « raison. Et c'est ainsi que la passion est tout à la « fois excessive, contraire à la nature et irration- « nelle (1). »>

En résumé, le Ier livre du traité Des passions renfermait une théorie générale de la passion et des quatre principales passions : ne renfermait-il rien de plus ? Diogène Laërce (2) et Gicéron (3) nous apprennent que les Stoïciens rattachaient à chacune des quatre grandes passions un certain nombre de passions secondaires (4). Ghrysippe a dû étudier ces passions secondaires. Dans quel livre, le premier ou le second ?

J'avoue n'avoir aucun moyen de résoudre cette question. Galien dit bien quelque part (5) que Ghrysippe commençait parla définition des passions géné-

(1) Des Dogm., IV, n.

(2) Vie de Zenon.

(3) Tusc, IV, vil.

(4) Voici la liste des passions secondaires , telles que la donne Gicéron.

Au-dessous de la tristesse : Invidentia, — ^Emulatio, — Obtrectatio , — Misericordia , — Angor , — Luctus , — Mœror , — iErumna, — Dolor, — Lamentatio, — Sollicitudo , — Molestia, Afflictatio, — Desperatio, etc.

Au-dessous de la crainte : Pigritia, — Pudor, — Terror, — Timor, — Pavor, — Exanimatio, — Conturbatio, — Formido, etc.

Au-dessous de la joie : Malevolentia, — Delectatio, — Jactatio, etc.

Au-dessous du désir : Ira, — Excandescentia, — Odium, — Inimicitia, — Discordia, — Indigentia, — Desiderium, etc. (Tusc. 1. IV, ch. vu.)

(5) Des Dogm., IV, n.

raies ; mais cela ne prouve point qu'il réservait pour le second livre la définition des passions particulières. Galien ne cite, d'ailleurs, qu'un seul passage relatif à ces passions particulières, et ce passage, que voici, ne nous fournit aucune lumière :

« Il convient de mettre la terreur dans la famille « des passions ; car elle est pleine d'agitation et s'emc porte au hasard (1). »

(IIe livre.) Si le IIe livre était spécialement consacré à l'étude des passions secondaires (2), c'est donc chose douteuse. Ce qui ne Test pas, c'est que Chrysippe s'y livrait à quelques considérations intéres-

(1) Des Dogm.y IV, v.

(2) Voici comment Gicéron les définit :

c Invidentiam esse dicunt aegritudinera susceptam propter

alterius res secundus, quae nihil noceant invidenti — jEmu-

latio autem dupliciter illa quidem dicitur , ut et in laude, et in vitio nomen hoc sit. Nam et imitatio virtutis , œmulatio dicitur, sed ea nihil hoc loco utimur; est enim laudis : et est aomulatio aegritudo, si eo, quod concupierit, alius potiatur, ipse careat. — Obtrectatio autem est , ea quam intelligi zelotypiam volo , aegritudo ex eo, quod alter quoque potiatur eo, quod ipse concupiverit. — Misericordia est agritudo ex miseria alterius, injuria

laborantis — Angor est aigritudo premens. — Luctus aegritudo

ex ejus, qui carus fuerit, interitu acerbo. — Mœror, aegritudo flebilis. — /Erumna, aegritudo laboriosa. — Dolor, aegritudo crucians. — Lamentatio, aegritudo cum ejulatu. — Sollicitudo aegritudo cum cogitatione.— Molestia, aegritudo permanens. — Afflietatio œgritudo cum rexatione corporis. — Desperatio, aegritubo sine ulla rerum exspectatione meliorum.

« Qua3 autem subjecta sunt sub Metu, ea sic deftniunt : Pigritiam, metum consequentis laboris. — Pudorem et terrorem, metum concutientem, ex quo fit, ut pudorem rubor , terrorem pallor, et tremor, et dentium crepitus consequatur. — Timorem metum mali appropinquantis. — Pavorem, metum mentem loco moventem. . — Exanimationem, metum s ubsequ entera, et quasi

santés, non pas sur telle ou telle passion, mais sur la passion en général. Par exemple, il constatait, il expliquait l'action du temps sur nos passions ; il s'efforçait d'accorder ce fait avec sa doctrine.

a Quelqu'un demandera, disait-il, comment la trisci tesse se calme. Est-ce parce que nos opinions a changent? Ou bien, si elles demeurent, comment « cela a-t-il lieu ? »

Et il répondait :

« Je crois que l'opinion qui a établi que telle chose « est un mal, demeure ; mais lorsqu'elle devient anci cienne, nous nous trouvons moins remués, comme a si elle avait moins de force pour nous agiter. « Peut-être, bien qu'elle demeure, a-t-elle moins « d'action sur nous, parce que d'autres passions surf viennent. Tout cela, je l'avoue, est fort obscur. On « voit ceux qui pleurent ne plus pleurer, et pleurer « ceux qui ne pleuraient pas, lorsque certaines « images leur représentent une certaine réalité. Nos « passions s'apaisent et prennent fin, comme nos « larmes et nos gémissements. Les choses nous

comitem pavoris. — Conturbationem , metum excutientem cogitata. — Formidinem, metum permanentem.

« Voluptatis autem partes hoc modo describunt, ut Malevolentia sit voluptas ex malo alterius sine emolumento suo. — De-

leciàtio, voluptas suavitate auditus animum deleniens — Jac-

tatio est voluptas gestiens, et se efïerens insolentius.

« Quae autem Libidini subjecta sunt , ea sic definiunt , ut sit Ira libido puniendi ejus, qui videatur luesisse injuria. — Excandescentia, ira nascens, et modo exsistens; quse 00(j.a)<7'.; grncce dicitur. — Odium, ira inveterata. — Inimicitia, ira ulciscendi tempus observans. — Discordia, ira acerbior, intimo odio et corde concepta. — Indigentia, libido inexplebilis. — Desiderium, libido ejus, qui nondum adsit, videndi. » (Tusc, 1. IV, vin, ix.)

« touchent plus vivement en commençant, comme « les objets risibles nous font rire davantage (i). »

Bien qu'il ne paraisse guère approfondir ce sujet, Chrysippe devait y insister, car voici encore deux passages du même livre, cités par Galien, et qui s'y rapportent manifestement :

« C'est de la môme manière que des hommes pour « ainsi dire saturés de chagrin semblent tout à coup « se calmer. Ce qui fait que le poète dit d'Achille t pleurant Patrocle :

« Après qu'Achille , à torce de pleurer, se fut satisfait , « Qu'il eut raifermi son âme et retrouvé sa vigueur ,

« il s'occupa à consoler Priam, en lui montrant « tout ce qu'il y a d'irrationnel dans un chagrin « excessif (2). »

Et plus loin :

« C'est pourquoi il ne faut pas désespérer, après « que les événements auront vieilli, et que le feu de « la passion se sera modéré, de voir la raison rentrer « dans l'âme, et, reprenant le terrain perdu, mettre « sous nos yeux tout ce qu'il y a d'irrationnel dans w la passion (3). »

(IIP livre). Rien sur le IIIe livre : pas une citation, pas une allusion, ni directe, ni indirecte. On dirait qu'il n'a pas existé, ou que Galien ne l'a pas lu. Sans vouloir pénétrer les motifs de cette regrettable omission, essayons de la réparer, en demandant à Cicéron les renseignements que Galien nous refuse.

(t) Des Dogm , IV, v.

(2) Ibid.

(3j lbid.

Une chose digne de remarque, bien qu'on semble l'ignorer, c'est que Gicéron, dans le IVe livre des Ttisculanes, copie en les abrégeant les traités Des passions des Stoïciens, comme dans ses Offices, il copie en les développant leurs traités Des devoirs. D'abord, il emprunte leurs idées : « Je me servirai, dit-il, pour décrire les passions, des définitions et des distinctions des Stoïciens, qui me paraissent avoir traité ce sujet avec une rare pénétration (1). » Il répète à tout propos cette formule : « Les Stoïciens, et surtout Chrysippe, estiment que... >• Et s'il mentionne Pythagore, Platon et les Péripatéticiens ; s'il consulte volontiers ces derniers sur l'art de guérir les maux causés par les passions ; s'il se réserve le droit d'avoir un avis, le fond de sa pensée n'en est pas moins bien certainement , bien constamment stoïcien. J'ajoute qu'il emprunte leur plan et leurs divisions générales. Le IVe livre des Ttisculanes comprend, en effet, deux parties très-distinctes : l'une, où il avance lentement, avec les rames de la dialectique (2) ; l'autre, où il ouvre ses voiles au vent, et précipite sa course (3). Or, on voit assez que la seconde partie correspond exactement au IVe livre du traité Des passions de Chrysippe, à celui que quelques-uns appelaient ï éthique, par la nature des questions que Cicéron y examine; et l'on ne peut douter que la première corresponde aux trois premiers livres du môme traité , puisque Gicéron la termine par ces propres paroles : « Voilà ce que les

(1) Cic, Tusc, IV, V.

(2) Ibid.

(3; Ibid., XIV.

Stoïciens exposent sur la nature des différentes passions, et c'est ce qu'ils appellent Impartie logique de leur théorie (1). » Il est donc permis de considérer jusqu'à certain point le IVe livre des Tusculanes comme un abrégé du traité de Ghrysippe , où les mêmes problèmes sont abordés dans le môme ordre, et presque toujours résolus dans le môme sens. Ceci posé, je crois entrevoir l'objet du 111° livre de Ghrysippe, et deviner ce que cache le silence de Galien.

En effet, après avoir classé et défini les passions générales, énuméré et décrit les passions particulières qui s'y rattachent, Cicéron, sur le point de passer de la logique à la thérapeutique des passions, s'arrête à considérer leurs effets, et comment elles deviennent des maladies dans l'âme. Voilà une question toute nouvelle et fort importante. Je dis plus : voilà une question qui est comme la transition naturelle entre celles qui ont été discutées et celles qui vont l'être ; car il faut connaître les passions en elles-mêmes, pour comprendre comment elles dégénèrent en maladies, et il faut connaître ces maladies, pour être en état d'en découvrir les remèdes. Tout porte donc à penser que Tordre adopté par Cicéron est celui-là même que les Stoïciens avaient adopté avant lui, et que Ghrysippe plaçait cette question à l'extrême limite de ses recherches spéculatives, c'est-à-dire dans le 111° livre de son traité.

Des effets des passions, des maladies de Tâme : voilà donc, j'ose l'affirmer, le véritable objet du IIP livre du traité de Ghrysippe. Quant aux considérations qui devaient le remplir, on ne peut s'en faire qu'une

(1) Cic , Tusc, IV, xiv.

bien imparfaite idée, en lisant Cicéron et Diogène Laëree , comme aussi en méditant quelques-uns des fragments du IVe livre que Galien a cru devoir citer (i).

(IV livre). On n'est pas peu surpris, en rassemblant ces fragments , d'ailleurs assez nombreux, de ne leur trouver aucun rapport direct avec l'objet du

{î) Voici quelques ji'uuis ]i< >i's Je doute :

Chrysîppe assimilait complètement — et longuement — les maladies de l'âme et celles du corps i'Gal.,1. V, ch. n): ce que blâme Galien (ibid.), et ce qui fait dire à Cicéron (siv) : ■ H y a entre le corps et l'âme cette différence nuinic âmesaine ne saurait jamais être atteinte de maladie, et que le corps le plus sain le peut toujours. Les maladies du corps peuvent arriver, sans qu'il y ait de notre faute : il n'en est pas de même de l'àme, dont toutes les maladies dérivent de quelque révolte contre la

Les maladies du corps proviennent ; I" d'un défaut d'équilibre entre le chaud et le froid, le sec et l'humide, et en général tous les éléments qui entrent dans sa constitution (Gai., 1. V, ri); 2° d'un relâchement, d'un all'aiblis.semeut ilu système nerveux, d'une atonie. Il en est de même de celles de l'âme.

L'âme a des parties : le concert de ces parties et leur accord, voilà la santé ; de la guerre qu'elles se font, et de leurs discordes, nait la maladie. « La perturbation, dit Cicéron (x), paraît au milieu du conflit et du tumulte d'opinions contradictoires : cet état d 'effervescence et d'excitation s'invétére-t-il, s'établit-il jusque dans les veines et la moelle, la maladie est déclarée, n— Il y aaussi dans lame une eiTtaiiie nuissmu.v analogue à celle des nerfs dans le corps, ce qui fait qu'elle peut se raidir ou se relâcher, se fortifier ou s'affaiblir : elle est bien portante dans le premier cas, et dans le second, malade. La maladie de l'àme est encore une atonie, encore un défaut d'équilibre, (fia!,, ibid.)

C'est ce qu'exprime à son tour Dioï-'ènc Lni'i'ce [Zen.) par cette courte formule : « Les maladies de l'àme sont des ilérangemenls accompagnés d'affaiblissement, n

C'est peut-être aussi ;ï ce douille point de vue que se rapporte

IV0 livre, dont ils font cependant partie, Galien l'affirmant expressément. Ce IVa livre, en effet, selon des expressions consacrées , était une thérapeutique des passions , une éthique; Fauteur s'y proposait de faire connaître les remèdes qui peuvent être appliqués avec fruit aux maladies de l'âme. Après avoir exposé, dans le livre précédent, comment, sous l'empire des passions , Tàmo perd la santé , il voulait montrer, dans celui-ci, comment, par un bon usage de la raison , elle la recouvre. Voilà son but Or, aucun des fragments reproduits textuellement par Galien ne répond à cette pensée. Ceux-ci nous apprennent que les passions sont des opinions, et,

la distinction stoïcienne des voir^aTa et des àppaxTcr^aTa (Cic, ibid.) : le premier de ces mots exprimant surtout un état de trouble, une maladie proprement dite, le second un état d'affaiblissement, une infirmité.

Toutes ces maladies, quels qu'en soient le caractère et le nom, naissent des passions, les unes de la joie et du désir, — les autres de la tristesse et de la crainte. (Cic, ibid.)

Les premières se définissent : l'opinion intime, profonde et véhémente qu'une chose non désirable est extrêmement désirable ; telles sont l'avarice, l'amour des femmes, la gourmandise; etc. {Ibid. y xi.)

Les secondes: l'opinion intime, profonde et véhémente, qu'une chose (iui n'est pas à éviter doit être évitée; telles sont la haine des femmes, la misanthropie, Yinhospitalité, etc. (Ibid.)

Mais comment la passion devient-elle maladie? Je réponds par un exemple. Si vous désirez de l'argent et que vous n'appliquiez pas immédiatement la raison, comme un remède socratique, pour guérir cette passion, elle s'infiltre dans vos veines, s'attache à vos entrailles, se change en une maladie, en une infirmité qui, une fois invétérée, ne peut plus être arrachée. Cette maladie a le nom d'avarice. (Ibid.) La maladie n'est que la passion devenue exclusive et permanente, (xn.)

à ce titre, font partie de la raison ; ceux-là, qu'elles sont en révolte contre la raison, sans se confondre pour cela avec Terreur ; d'autres, qu'elles troublent l'harmonie de l'âme , l'affaiblissent en même temps qu'elles la déconcertent, et y font naître toute sorte de maladies : il ne s'en trouve point pour parler de remèdes et de guérison. Gomment expliquer cette singularité ? Et d'abord, peut-elle s'expliquer?

Je le crois. Rappelez-vous le but poursuivi par Galien. 11 veut prouver qu'il y a trois facultés dans l'âme , trois facultés résidant en trois organes différents, contre Chrysippe, qui n'en reconnaît qu'une, résidant dans un seul organe. C'est pourquoi il examine , en les citant , les deux traites De Fâme et Des passions. Le traité De Vàme> pour réfuter les arguments par lesquels Chrysippe s'efforce d'établir que l'âme est tout entière dans la raison, et la raison dans le cœur ; le traité Des passions, pour faire voir qu'il est impossible de rapporter les passions à la raison , et que Chrysippe , qui tente d'abord cette réduction , ne tarde pas à se contredire lui-même. Peu lui importent donc les remèdes applicables aux maladies de l'âme ; et il n'y a véritablement pas lieu de s'étonner s'il ne cite aucun passage relatif à ces remèdes. La nature des passions, leurs effets, c'està-dire les maladies qui en viennent, voilà ce qui intéressait son dessein, et toutes ses citations devaient naturellement se rapporter à ce double objet. — Mais , dira-t-on , comment des citations de cette nature peuvent- elles appartenir au IV0 livre de Chrysippe ?

Ma réponse est fort simple. Ce IVe livre était bien plus indépendant du IIP que celui-ci du II0, ou le II0

502 CALIEN niSTORIEN DE LA PHILOSOPHIE.

du Ier. C'était presque, dans le traité total, un traité à part. Los trois premiers livres étaient tout spéculatifs, et formaient comme une logique des passions ; le quatrième était tout pratique , et formait comme une thérapeutique des passions. Tel était son objet, son caractère , son originalité, que plusieurs ont cru pouvoir ou devoir lui donner un titre distinct, comme h un ouvrage distinct : F éthique. Cela étant, n'est-il pas bien naturel de supposer que Chrysippe , avant d'aborder dans un dernier livre un sujet nouveau, avait résumé, au moins dans ses généralités, le sujet traité dans les livres précédents; qu'il avait rappelé quelles sont ces maladies , qu'il s'agit maintenant de guérir, et remonté des maladies aux passions, qui en sont les causes? Et ne comprend-on pas qu'il a dû paraître à (îalien aussi commode qu'avantageux d'emprunter une partie de ses citations à un résumé, où la pensée plus resserrée est aussi plus précise, plus catégorique, et la contradiction, si elle existe, plus manifeste?

Il faut encore dire que ces citations se présentent au lecteur dans un certain désordre. Si Galien en marque souvent l'enchaînement, souvent aussi il ne le marque pas. Nous ferons comme lui, ne pouvant faire mieux. Nous transcrirons de suite les passapes qui se suivent, et, quand il y aura solution de continuité, nous l'indiquerons par un trait.

« C'est k bon droit que quelques-uns définissent la « passion un mouvement contraire à la nature, a connue il arrive dans la crainte, le désir et les faits « semblables. Tous les mouvements, toutes les émo- « lions de celte sorte ne se conforment pas, en effet, « à la raison; ils la combattent. Aussi, disons-nous

GALIEN HISTOWEX DE LA. PDILOSOrHIE. 563

! de ceux qui s'en laissent dominer, qu'ils sont emportés irrationnellement : non pas qu'ils se trom- : peut en raisonnant, par opposition à ceux qui : voient juste et bien, mais parce qu'ils se révoltent i contre la raison.

« C'est pourquoi toutes ces émotions sont consî- : dérées comme intempérantes (1), attendu qu'elles : ne se tempèrent pas plus que ceux qui, s'étant préi cipités en avant avec trop de violence, ne peuvent : plus retenir ni maîtriser leur course. Quant à ceux : qui, prenant la raison pour guide, règlent leurs : mouvements par ses conseils, ils dominent leurs ; passions et n'en connaissent ni le trouble ni les i écarts (2). »

« Proprement, la passion est un élan excessif, i comme on dirait d'un mouvement immodéré, que

< c'est une agitation excessive et irrationnelle. Ce

< qui est sans excès est salutaire. La passion ne se i renfermant pas dans les bornes de la raison, mais i se mettant en révolte, c'est à bon droit qu'on la dit

< excessive, et elle est bien véritablement contraire

< à la nature et irrationnelle (3). »

(-1) « On repan le c"mmr la source commune de toutes les passions l'intempérance, qui est une révolte contre toute la partie intellectuelle de l'homme, et contre la droite raison, de telle sorte que les appétits de l'âme ne connaissent plus l'empire de la raison, et ne se laissent plus ni guider ni contenir. «(Cicéron, Tusculanes, 1. IV, ix.)

(2) Des Dogm., IV, iv.

(3) ma., y.

« Ce ne sont pas nos jugements sur les biens par- « ticuliers qui font nos maladies morales, mais c'est « notre emportement vers ces choses, contrairement « à la nature (1). »

« Comme on dit qu'il y a dans les nerfs de notre « corps une certaine force qui peut se tendre ou se « relAcher, ce qui fait que nous pouvons ou ne pouce vons pas accomplir tel ou tel mouvement ; ainsi, il a y a dans l'Ame une certaine puissance, qui fait que « nous sommes fermes ou chancelants.

« De môme que dans le tremblement, dans l'effort « et les autres mouvements ayant lieu par le minis- « tère des nerfs, on remarque dans les nerfs une « certaine constitution, en vertu de laquelle ils cèdent « ou résistent; ainsi, il y a, en quelque manière, « dans l'âme, quelque chose qui tient de la nature « des nerfs ; en sorte que nous disons métaphorique- « ment de certains hommes qu'ils ont l'Ame énervée, « ou, au contraire, qu'ils l'ont nerveuse.

« L'un se laisse abattre par la terreur , l'autre o succombe, vaincu par l'aspect du gain ou du dom- « mage, un autre éprouve la môme impression dans « une autre circonstance ; car mille objets ont le a pouvoir de nous bouleverser, et de réduire notre « Ame en esclavage ; de nous rendre traîtres à nos « amis , à notre patrie ; de nous jeter dans toute « sorte de turpitudes et de crimes, comme on le voit « sur le théâtre. Tel est Ménélas, dans la tragédie « d'Euripide. L'épée nue, il court vers Hélène, pour

(1) Des Dogm.y IV, iv.

GALTEN HISTORIEN DE LA. PHILOSOrHIE. 565

« l'en frapper, mais il Ta vue à peine que, saisi « d'admiration pourtant de beauté, anéanti, il laisse « tomber le glaive que sa main ne peut plus retenir, e Aussi, lui dit-on dans la pièce du poëte :

« A peine as-tu aperçu ses beaux yeux , aussitôt

« Le glaive étincelant échappe à ta main ,

« Et tu reçois le baiser de l'infâme qui te trahit. »

« Ainsi tous les méchants abandonnent leur entre- « prise commencée, et succombent; et il y a bien « des causes à cette faiblesse, et par conséquent à « leurs mauvaises actions (1). »

« Rien* de si commun, je pense, que ce transport « irrationnel, en opposition à la nature, et qui nous « fait dire de quelques-uns , qu'ils sont transportés « de colère.

a Un homme est-il emporté par la passion, nous « lui parlons comme à un homme hors de lui, tota- « lement changé, et qui ne se possède pas.

« Ce changement, ce mouvement violent, qui nous o emportent hors de nous-mêmes, d'où proviennent- «. ils, si ce n'est de ce que nous méprisons les con- « seils de la raison.

« De là vient que les hommes, en proie à quelque « désir ou à la colère, ont coutume de dire qu'ils « veulent se satisfaire ; que, soit qu'ils agissent bien « ou mal, il faut leur laisser le champ libre ; que « toute exhortation est inutile, et que, si cou- Ci) Des Do(/in.,IV, vi.

GÀLIEN HISTOHIEN DE LA. PHILOSOPHIE.

« pable ou si vaine que puisse être leur conduite, « le sort en est jeté (1). »

« C'est ce môme mouvement aveugle que ceux qui « sont aimés veulent trouver dans leurs amants : « ceux-ci n'ont aucun souci de la raison dans leur « conduite, ils n'obéissent pas à ses avertissements, « ils ferment l'oreille à sa voix.

« Ils se tiennent à une telle distance de la raison, « qu'ils ne veulent souffrir ni entendre aucune re- « montrance ; et on peut dire d'eux à bon droit :

« L'amour rebelle aux avis ne s'apaise point.

« Plus on le combat, plus il se raidit contre l'effort.

« Réprimé , il redouble de violence. »

« Ces mêmes hommes fuient la raison, parce « qu'elle leur est importune, parce qu'elle les blâme, « parce que, à leur gré, elle n'entend rien à l'amour. « Ainsi on fuit un conseiller incommode (1). »

« Ce même transport, ce même changement, cette t même désobéissance à la raison, se remarquent « dans la volupté.

« Nous sommes tellement bouleversés , nous sor- « tons tellement de nous-mêmes, nous nous laissons « tellement aveugler par l'erreur que, si nous tenons

(1) Des Dogm , IV, ti.

(2) Ibid.

i h la raain une éponge ou de la laine, nous la bran- ( dissons, comme si nous pouvions nous en servir ( pour nous défendre ou pour attaquer. Nous n'agi- < rions pas autrement si c'était un glaive, ou quel-

■ que autre arme.

« Il nous arrive souvent, dans notre aveuglement,

■ de mordre des clefs, d'ébranler les portes, si elles ! ne s'ouvrent assez vite, de frapper ou lancer r au loin la pierre contre laquelle nous nous sommes : heurtés, de nous répandre absurdement en malé- ! dictions contre tous ces objets.

« II est donc facile de reconnaître qu'il y a un em- : portemenl irrationnel dans la passion, à voir com- : bien elle nous aveugle, combien elle nous détourne : des desseins que nous avions d'abord formés (i). »

« Il y a un art pour le corps malade, savoir, la médecine. De môme, il doit y avoir un art pour : l'âme malade; car il ne serait pas juste que l'âme : fût inférieure au corps, je ne dis pas seulement . quant aux recherches, mais quant aux traite- : ments (2). Comme le devoir du médecin du corps

(1) DeaDoym.,™, vi.

('2} Ces paroles font inévitablement per. des Tuxculmies : * Puisque l'homme e

i corps , comment se fait-il , cherché l'art de guérir et de ci considéré, à cause de son utilité, i

mortels ; tandis que la médecine de l'àma n'a

sirée , avant d'avoir été découverte, n Peu de personnes l'ont pour agréable ; elle est même suspecte et odieuse o plusieurs. ■

er au début du III» livre . composé d'une âme et cher Erutus, qu'on ait ! corps, qu'on l'ail même présent des Dieux

« est d'appliquer le traitement qui convient à cha- « cune des maladies du corps, celui du médecin de « l'àme est dappliqucr aux maladies de l'âme les « meilleurs remèdes possibles (1).

(1) On ne saurait trop regretter l'absolu silence de Galien sur ces remèdes, sur cette médecine morale. Diogène Laerce ne nous en apprend rien non plus. Cicéron seul nous fournit quelques données , qui , pour être incomplètes, n'en sont pas moins fort précieuses.

Dans la deuxième partie du IVe livre des Tusculanes , il déclare d'abord que le remède commun à toutes les maladies de l'âme est dans la rertu (xv) ; mais la vertu est moins le moyen de vaincre les passions, que le résultat de la victoire remportée sur elles. Il faut donc des remèdes plus directs, si non plus efficaces.

Ces remèdes existent. La nature n'a pas été à tel point ennemie de l'espèce humaine que, fournissant au corps des choses si salutaires, elle n'en ait pas donné à l'àme. Telle a été au contraire sa bienveillance , que le corps est obligé de chercher son salut au dehors , au lieu que l'àme le porte en elle-même (xvii\

Un premier remède, c'est d'examiner l'opinion d'où dérive la passion qui nous tourmente, la maladie que nous voulons guérir, et de nous convaincre de sa fausseté. Démontrons-nous que la pauvreté n'est pas un mal : nous n'en souffrirons plus; que les honneurs ne sont pas un bien : nous n'en serons plus transportés. « Ce qui cause la joie ou le désir n'est pas un vrai bien; ce qui cause le chagrin ou la crainte n'est pas un vrai mal » : il n'est pas de maladie morale que. ce principe, devenu notre conviction, ne puisse guérir (xvn, xvm).

Un autre remède plus radic.il et plus général, c'est de bien comprendre que les passions sont vicieuses par elles-mêmes, qu'elles ne sont ni inspirées par la nature , ni commandées par la nécessité, et que , eussent-elles pour objet la vertu même, elles devraient encore être réprimées par cela seul qu'elles troublent l'équilibre et l'harmonie de l'àme (xvm, xix).

Du reste, Cicéron déclare, avec raison, qu'il faut approprier ces remèdes à chaque passion , et que chaque maladie réclame

« Comme on distingue dans le corps la force et « la faiblesse, la tension et le relâchement, la fer- « meté, et en outre la santé et l'état valétudinaire, la « bonne et la mauvaise disposition, les dérangeai ments, les maladies : ainsi les états analogues se « montrent dans l'âme, et on les appelle du même a nom.

« Nous disons de certaines âmes qu'elles sont « fortes, qu'elles sont faibles, qu'elles se tendent et « qu'elles se relâchent ; de môme elles sont malades '< ou bien portantes : les indispositions, les affec- « tions, et le reste, ne se comportent pas autrement « vis-à-vis de l'âme que du corps. »

« Les paroles de Zenon sont de toute justesse : la « maladie de l'âme, dit-il, est tout à fait semblable à « celle du corps. Or, la maladie du corps se définit : « un défaut d'équilibre entre le chaud et le froid, le « sec et l'humide, et, en général, tous les éléments « qui entrent dans sa constitution (1). «

« Ouant à la santé du corps, elle consiste dans le « tempérament et l'exact équilibre des choses ci- « dessus nommées.

« Tout cela est parfaitement vrai, appliqué au « corps, puisque c'est bien l'équilibre ou le défaut

un traitement particulier (xvn). C'était la méthode de Chrysippe, qui s'occupait, par exemple, de la tristesse , puisque Cicéron nous apprend (1. III, xxxi) qu'il regarde comme un point essentiel de nous ôter le préjugé qui met la tristesse au rang des choses légitimes et raisonnables.

(\) Des Dogm.j 1. V, ch. n.

570 OALIEN HISÎOHUN DJS LA. PHILOSOPHIE.

« d'équilibre qui fait, dans l'organisation, la santé « ou la maladie ; dans les nerfs, la force ou la fai- « blesse , la tension ou le relâchement ; dans les « membres, la beauté ou la laideur.

c Ce qui fait la beauté ou la laideur de l'âme, c'est « une certaine proportion résultant de l'équilibre ou « du non-équilibre de ses parties.

« Les parties de l'âme, c'est tout ce qui constitue « la raison et ses manières d'être ; elle est belle ou c laide, selon leur rapport à la faculté principale et « directrice (1). »

Résumons ces recherches bibliographiques, dont l'inévitable aridité a peut-être une suffisante compensation dans le légitime intérêt qu'inspirent et l'auteur et les ouvrages.

Entre beaucoup d'autres écrits, tous perdus, Chrysippe avait composé un traité De tâme et un traité Des passions.

Le traité De Cdme comprenait incontestablement douze livres, et très -probablement un plus grand nombre.

Le premier de ces livres, consacré à des questions générales, se divisait en deux parties très-distinctes : Tune, où Ghrysippe exposait la vraie nature de Tâme, qui n'est nullement immatérielle, étant capable d'agir et de pâtir, étant en contact avec le corps, et qui, considérée dans son essence, est une force, dans, sa substance, un souffle ; l'autre, où il établissait que toutes les facultés se confondent en une faculté directrice, la raison , résidant eu un organe unique, le

(1) Des Dogm.,V, il.

cœur, par des multitudes d'arguments tirés du consentement unanime, — du témoignage des poètes, — de mille locutions proverbiales, — de l'origine de la voix, qui s'élance de la poitrine, chemine par le pharynx, se module dans la bouche, el résonne sur les lèvres,— du point de départ, des nerfs, qui sortent tous du cœur, — de la nature de l'animal, qui, privé de raison, l'est aussi de tout ce qui constitue l'âme.

Les livres suivants, jusqu'au XII0 exclusivement, autant qu'on peut le conjecturer, devaient d'abord traiter des passions, qui l'ont encore partie de la raison, et que les anciens avaient eu le tort d'en séparer; puis, montrer comment la faculté directrice se développe par sept facultés secondaires; enfln, exposer la théorie complète de la faculté vocale, et de tout ce qui s'y rapporte, langage, éloquence, poésie.

Les sens : tel était indubitablement l'objet du XII° livre. L'auteur, qui s'attachait à déterminer la vraie nature de l'impression, et, sur ce point, se séparait de Zenon el de Cléanlhe, y devait également analyser la représentation, V assentiment et la compréhension, c'est-à-dire la connaissance sensible dans tous ses éléments. On peut croire qu'il descendait des vues d'ensemble aux observations de détail, et que, la sensalion décrite d'une manière générale, il en décrivait encore les espèces.

Connaître, ce n'est pas seulement sentir: c'est encore anticiper, c'est-à-dire généraliser les idées sensibles ; c'est encore raisonner, c'esl-à-dire déduire des idées générales les idées particulières qu'elles enveloppent. L'anticipation, qui implique la mémoire,

le raisonnement , qui fonde la science , ces importantes facultés n'avaient guère pu être.étudiées dans le XIIe livre; elles l'avaient donc été dans d'autres livres, ajoutés à celui-là. Il en faut dire autant delà faculté génératrice. —Tel était le traité De l'âme.

Le traité Des passions comprenait quatre livres.

Les trois premiers livres, marqués d'un même caractère spéculatif, composaient, dans leur ensemble, une sorte de logique des passions. Leur commun objet était de nous en montrer la nature, les divisions, les modifications, les elîets.

Dans le premier, Chrysippe s'efforçait d'établir que les passions sont des opinions, qu'elles dépendent de la raison, qu'elles la combattent, qu'elles sont contraires à la nature, et toujours dans l'excès. Il définissait les quatre passions générales, et peut-être aussi les particulières.

Dans le second, il agitait certaines questions, où toutes les passions, particulières ou générales, sont intéressées, et qui, nettement résolues, jetteraient un nouveau jour sur leur nature. Par exemple : pourquoi et comment le temps ôte-t-il aux passions leur pointe et leur vivacité? L'opinion s'évanouit-elle, et alors comment la passion peut-elle persister? Ou bien demeure-t-elle , et alors comment la passion peut-elle s'affaiblir?

Dans le troisième, il décrivait les effets des passions ; comment telle ou telle devient exclusive, permanente, trouble l'harmonie de rame, rompt l'exact équilibre de ses parties, détend son ressort, et la conduit fatalement à un état de désordre et de langueur, qui constitue une maladie véritable, analogue aux maladies du corps.

ti.UIEK IUSTOMEN HE LA L'IIILOSUL'IIIE. 573

Le quatrième livre différait essentiellement des précédents par son caractère tout pratique, (l'était comme une thérapeutique des passions ; ■ c'était comme une éthique. Chrysippe, après avoir résumé les résultais acquis, y exposait les remèdes applicables aux maladies de l'àme, et traçait à grands traits l'art précieux de revenir à la santé morale, et de retrouver la beauté dans l'harmonie, la vertu dans la force. — Tel était le traité Despassîoiis.

Les fragments de ces deux traités, rapportés cidessus, ne nous feraient peut-être pas deviner, mais confirment ce que Galien nous apprend du style et de la manière de Chrysippe. C'est un écrivain prolixe entre tous. Il exprime longuement sa pensée, et l'exprime a dix reprises; il la noie dans une nier de mots et de phrases. Ce qu'il a dit surabondamment dans un livre, il le répète sans nécessité, sans utilité, au livre suivant, et quelquefois dans le même livre. Il ne se rassasie pas d'écrire.

Notez que Chrysippe a les inconvénients de la piolixité, sans en avoir les avantages. Il est diffus, il n'est pas clair. Il est interminablement long, il n'est pas complet. Au témoignage de Galieu (1), dans des livres qui ne Unissent pas, il passe sous silence des choses essentielles, et que n'omettrait pas l'écrivain le plus concis. Il est obscur. Il glisse même à dessein sur les difficultés, si toutefois il n'y a pas exagération dans ces paroles de son critique : « Lorsqu'on a lu trois et quatre fois ces phrases de Chrysippe, on ne peut s'empêcher de leur appliquer le proverbe : « Ne saisis rien, et garde-le bien. » Je n'ai jamais vu de

il) Des bogm., IV,.

574 (i A LIEN HISTORIES DE LA PHILOSOPHIE.

phrases plus dépourvues de sens que celles-là. C'est une énigme inintelligible, courte et concise à contretemps. L obscurité, on peut dire que c'est un des défauts ordinaires de son esprit; mais la concision n'est pas son habitude, h lui qui pousse la prolixité jusqu'à se répéter plusieurs fois dans le même livre, et toujours longuement. Mais il est à remarquer qu'il n'use de cette brièveté que lorsqu'il se trouve embarrassé de répondre à une objection, qu'il ne veut pas cependant passer sous silence, de peur d'en paraître accablé (i). »

Son constant procédé, c'est de citer ; et il aime surtout h citer les portes. On en a vu des exemples , singulièrement dans la deuxième partie du Ier livre De tdme. Galien reproduit un assez grand nombre de vers d'Homère, quelques vers d'Hésiode, d'Euripide, deTyrtée; mais en nous avertissant que Chrysippe mettait tous ces poêles à pillage, et qu'il faisait également contribuer, sans plus de mesure, Empé-

dodo, et Stésichore, cl Orphée, et tous les autres. Cet abus des citations poétiques était si grand, si visible, qu'il avait frappé tous les lecteurs, il était devenu de mode de dire : La Médée de Chrysippe.

Tout ceci explique la merveilleuse fécondité de ce philosophe. Celle fécondité n'est qu'apparente. Chrysippe érrit de volumineux ouvrages, tels que le traité De IVmir, qui comprenait une quinzaine de livres, mais c'est à force de citations sans nombre, de répétitions sans but, de longueurs sans fin. Ces ouvrages, il les multiplie, ce semble, au-delà des forces humaines, mais il lui coûtent si peu ! Bref, c'est un des

(1) JJjs Uoijm., III, IV.

plus féconds écrivains et l'un des esprits les plus stériles. On dirait que, ne pouvant prétendre à la gloire de bien écrire, il a du moins voulu écrire vite, afin de s'en faire une excuse, et beaucoup, afin de s'en faire un honneur. Mauvaise excuse* qui est plutôt sa condamnation ! Triste honneur , qui n'a pu défendre contre le temps et la fortune ses indigestes compilations !

Au reste, tous ces défauts sont encore plus ceux de l'époque où vivait Ghrysippe que de Chrysippe lui-môme. 11 ne faut pas oublier que Chrysippe est le premier des Stoïciens, après Zenon, qui n'a peutêtre sur lui d'autre avantage que de Tavoir précédé. Dans l'école rivale d'Épicure, on n'écrivait ni moins, ni mieux, ni autrement. C'est partout la même décadence dans le style, dans la composition, parce que c'est partout le même affaiblissement dans la pensée. Le style n'est que la pensée rendue sensible. Le génie de l'homme ne se laisse pas partager. Le penseur et l'écrivain ne sont qu'un seul personnage ; ils ont toujours même fortune. C'est pourquoi , lorsque la philosophie se sera retrempée aux sources primitives de la civilisation, en Orient, nous retrouverons de belles pages dans les Ennéades.

Au terme de ces longues études sur Galien-philosophe, je voudrais, comme je l'ai fait après avoir étudié Hippocrate-philosophe , poser et essayer de résoudre la question d'originalité. Dans cette doctrine si vaste, si riche, si diverse, où sont représentées toutes les parties de la philosophie en général, et de la philosophie médicale en particulier, où tous les plus grands problèmes de logique, de morale, de physique sont abordés et discutés, quelle est la part des devanciers , médecins et philosophes, et quelle est celle de Galien ? Qu'a-t-il emprunté, qu'at-il inventé, et quelle est la mesure de gloire à laquelle il a droit ?

Le problème, extrêmement difficile en ce qui concerne Hippocrale et les hippocratistes , est encore fort délicat, et par des raisons semblables, en ce qui concerne Galien. Si nous connaissons bien Platon et Aristote, nous sommes fort ignorants des épicuriens et des stoïciens, dont les ouvrages ont disparu : comment savoir ce que Galien doit ou ne doit pas aux épicuriens et aux stoïciens? Si les écoles médicales de l'époque alexandrine se déroulent devant nous dans leur suite et leur enchaînement, où sont

les œuvres, où sont les doctrines, surtout en ce qu'elles ont de philosophique? C'est la nuit, avec quelques lueurs , que nous avons à grand'peine recueillies dans notre introduction : comment savoir ce que Galion doit ou ne doit pas aux médecins alexandrins, ses prédécesseurs et plus ou moins ses maîtres? Nous allons cependant tenter l'entreprise, et, à défaut des certitudes qui nous fuient, indiquer les vraisemblances qui se laissent entrevoir.

Logique. — Elle comprend une théorie générale de la mélhode universelle et une théorie spéciale de la méthode médicale. Quant a la première, il n'est pas impossible de démêler, sans pouvoir toutefois entrer dans les détails, ce qui est et ce qui n'est pas de Galien. Le fond est tout pôrïpatôticien et stoïcien; Arislote et Chrysippe en font les Trais. C'est Galien lui-même qui nous l'apprend. Mais ce qu'il nom apprend aussi, et avec quelle insistance ! c'est que ce fond, il l'avait modilié, grâce aux habitudes d'esprit et aux lumières que lui avaient données l'étude et la pratique des mathématiques. De l'ancienne méthode de démonstration il avait fait la méthode de démonstration par les lignes et les figures, la méthode de démonstration géométrique. El cette méthode, qu'il est impossible de restituer et par conséquent de juger , c'était bien sa découverte personnelle, puisqu'il nous raconle qu'il y avait élé conduit par celte réflexion, que les mathématiques élant les seules sciences certaines, leur mélhode devait être la seule mélhode vraie. Vue bien faite pour nous frapper, non-seulement par sa nouveaulé, maisjpar ce qu'elle nous montre un précurseur de Descartes dans ce médecin du second siècle de notre ère.

578 ORIGINES HE LA PHILOSOPHIE OALÉNlQt'E.

Quant il la théorie particulière de la méthode médicale, il n'est guère possible île savoir en quoi Galien l'avait renouvelée et amendée. Il l'avait reçue de ses grands ancêtres de l'école de Cos et de la secte, dogmatique, cela n'est pas douteux. C'était ïe legs de la tradition. Mais ce legs, comment croire qu'il s'éliiii borné à le recueillir simplement, ou à le défendre contre les entreprises de l'empirisme et du nnHliodisrae, avec la vigueur d'esprit et la force de dialectique que l'on sait? Conséquent avec lui-même, il avait certainement introduit là la même réforme que dans la méthode générale, et transformé mathéniatiqa&ai&al, géométriquement, la vieille méthode dogmatique. Et celle innovation plus ou moins heureuse. suite de l'autre, lui appartenait au môme titre. De sorte que, nonobstant les ténèbres nù nous l.'itnunons péniblement, nous pensons être autorisé à dire que Galien, sans rompre avec la logique traditionnelle, a prétendu la réformer plus ou moins notablement, afin de réformer du même coup la philosophie et la médecine. Mieux connu, je n'en puis douter, l'auteur du traité Dp la r/e'monstration ferait grande figure dans la famille des législateurs de la science.

Morale. —De la morale générale ou philosophique de Galien nous no connaissons que sa manière de concevoir les exercices corporels, la culture de l'intelligence et le perfectionnement moral de l'âme. Ses vues sur les exercices du corps comprennent une critique de la gymnastique et un éloge des jeux. Il n'est pas le premier qui ait fait le procès à la gymnastique : l'exemple lui en avait été donné par Platon et Aristote, par Hippocrate et les grands médecins de l'époque Alexandrine. Mais on peut croire que

la gymnastique ayant de plus en plus dégénéré, comme l'atteste Philostrate, Galien avait beaucoup ajouté aux griefs de ses devanciers. Il y a donc ici une certaine part à faire à sa personnalité. J'estime toutefois qu'il est beaucoup plus original dans son excellente apologie des jeux. Je ne vois, en effet, rien qui l'annonce, rien qui la prépare dans les œuvres médicales ou philosophiques antérieures. Il est vrai que la plupart de ces œuvres ne sont pas entre nos mains. Mais pourquoi Galien, qui s'autorise de ses prédécesseurs pour blâmer la gymnastique, ne s'en autoriserait-il pas pour vanter les jeux, s'ils les avaient vantés avant lui? Il a donc ouvert là une voie nouvelle, où il eût mérité d'être suivi. — La culture de l'intelligence avait toujours été fort en honneur chez les Grecs, qui sont restés comme les types de l'intelligence humaine ; mais n'était-ce pas cependant une nouveauté de montrer le développement intellectuel, dans l'ordre philosophique, scientifique et artistique, comme un devoir universel ; et cette véhémente objurgation aux jeunes hommes qui, fiers de leur noblesse, de leur richesse ou de leur beauté, dédaignent de s'instruire et d'orner leur esprit, ne nous apparaît-elle pas comme le fruit tout à. la fois de cette époque de décadence politique et du génie particulier de Galien î— Sur la question des soins à donner h l'amepourla proléger contre les passions, pour la purger des vices, Galien suit des sentiers battus. Sans parler d'Arislole et des péripatéliciens, on sait que les épicuriens et les stoïciens, particulièrement adonnés à la morale, s'étaient singulièrement préoccupés de l'état moral de l'âme, de son progrès dans le bien et la vertu. Ils en avaient fait l'objet de traités spéciaux,

580 ORIGINES DE LA PIIILOSOPME GALÉNIQUE.

et Galien nous cite, entre autres, celui d'un épicurien, qu'il prétend corriger en écrivant le sien. Il n'est donc lui-môme qu'un anneau d'une longue chaîne traditionnelle. Mais on peut du moins lui rapporter comme son bien propre, et cette méthode sévère qui, distinguant les choses naturellement dis* tinctes, fait la lumière où d'autres avaient fait les ténèbres; et cette fermeté à ne verser ni dans le rigorisme des uns ni dans la mollesse des autres ; et cette haute aspiration, non-seulement à la vertu, mais à la perfection ; et enfin cet accent personnel, cet accent filial qui font de ce livre de Galion l'un des livres les plus vivants et les plus édifiants qu'on puisse lire.

De la morale spécialement médicale de Galien, il ne nous reste que les titres énigmatiques d'un certain nombre de traités perdus, et sur lesquels ni Galien ni aucun ancien ne nous fournit les moindres renseignements. Si nos conjectures sur l'objet et le contenu de ces traités sont exactes, l'originalité de Galion sur ce terrain des devoirs professionnels du médecin devait se borner à approprier les préceptes des hippocratistes au caractère de l'époque où il vivait et des médecins contemporains.

Physique. — La physique de Galion, si l'on met à part la cosmologie, se compose d'une psychologie et d'une théologie. Original en logique et en morale, Galien l'est fort peu eu psychologie, du moins dans les questions où n'interviennent ni l'investigation ni la science médicales. Cette grande force du dialecticien, cette grande rectitude du moraliste semblent s'évanouir dès que Galien pose le pied sur le terrain de la pure philosophie. Et l'on est désagréablement

ORIGINES I>E LA PHILOSOFII1E GALENiQUE. 581

surpris de le voir mettre h contribution l'Académie, le Lycée et le Portique sans un discernement sufflsant, amalgamant des doctrines dilférentes et les altérant les unes par les autres, singulièrement le platonisme par le stoïcisme. Ainsi, il emprunte de toutes pièces, forme et fond, preuves et résultats, la théorie platonicienne des trois facultés; mais, entre ses mains, ces facultés, qui étaient des âmes chez Platon, ne sont plus que des tempéraments; mais l'appétit n'est plus qu'une l'onction; mais la colère n'est plus qu'une puissance vitale mal déterminée ; mais la raison n'est plus, à ses premiers degrés, que la sensibilité et la niolilité, aux plus élevés, que l'anticipation et la compréhension, c'est-à-dire la faculté de généraliser, enveloppant celle d'alïirmer. Ainsi, après avoir pris È l'Académie ia théorie des trois facultés, il lui prend celle des trois sièges, ce qui est fort conséquent; mais il fait jouer au souille animal et vital et au sang un rôle qui n'a rien de platonicien. Il faut avoir le courage de le dire, Galien n'est ici qu'un copiste, et un copiste qui allie bon gré mal gré des idées qui jurent do se rencontrer ensemble. Pour se retrouver lui-même, pour reparaître avec ses hautes qualités, il faut qu'il sorte de la sphère purement philosophique de la psychologie pour entrer dans celle où la médecine a voix au chapitre. Là le médecin, doublant îe philosophe, le relève de ses passagères défaillances. L'explication de la sensation par les nerfs exclusivement sensitifs, du mouvement par les nerfs exclusivement moteurs et les muscles ; la définition de l'habitude ; la conslalation de la mesure d'activité qui persiste pendant le sommeil; la description (incomplète, il est vrai) des

•lll[/*SOrilTE GALÉNIQUE.

maladies iotelloctuellcs et morales qui oui leurs causes dans le cerveau el la moelle anormalement modifiés : autant de théories neuves , aussi bien que vraies, et que personne, ni parmi les philosophes, ni parmi les médecins, ne peut disputer à Galien.

Sa théologie n'est qu'une téléologie restreinte aux limites de la physiologie : il n'en faut pas plus exagérer l'originalité que l'importance. Ce n'est que la conclusion philosophique d'un traité scientifique, conclusion qui vient se placer comme d'elle-même au bout de la plume de Galien au moment où il va la déposer. Or, à coup sur, Galien n'est ni le premier qui ail cherché et trouvé des Ans, soi! dans lea OOfps organisés en général, soit dans le corps humain, ni le premier qui ait inféré des Ans naturelles une intelligence universelle et divine. La voie avait été ouverte par Aristole, élargie par les Stoïciens, et des médecins alexandrins lui avaient donné l'exemple d'y marcher. Il faut toutefois rappeler à l'honneur de Galien l'ingéniosité qu'il porte partout dans les recherches de détail, la force avec laquelle il réfute les doctrines de ces deux grands anLi-finaliers, Épicure et Asclépiade, el cette noble émotion religieuse avec laquelle, parvenu au terme de son ouvrage, il incline l'intelligence qui vient de décrire ces finalités devant celle qui les conçut et les réalisa.

Somme toute, la part personnelle de Galien dans son œuvre médico-philosophique est considérable. Et si l'on ajoute aux découvertes la constante inspiration de ce beau génie, inspiration faite d'amour du vrai et du bien, de passion pour l'humanité et surtout l'humanité souffrante, on conviendra que Galien

ORIGLNES DE LA. PHILOSOPHIE GALÉiMQUE. 583

n'a pas dégénéré de son grand ancêtre, et que la philosophie galénique, plus étendue que la philosophie hippocratique, n'est pas moins haute, moins digne d'être méditée et admirée.

A cette restitution, malheureusement incomplète, de la philosophie des médecins grecs, il y a une conclusion naturelle et qui s'impose, c'est de noter sommairement les idées philosophiques ajoutées par les médecins à celles des philosophes, la contribution médicale , si je puis ainsi dire ; c'est de déterminer en quelle mesure la médecine grecque a concouru au développement et au progrès de la philosophie grecque.

Il est juste de mettre en. première ligne, entre les questions philosophiques trailées par les médecins, celles dont les philosophes n'ont pas jugé à propos de s'occuper. J'entends par là la logique médicale et la morale médicale.

Dans l'antiquité, la logique philosophique ( c'est-àdire la logique des philosophes), plane invariablement au sein des généralités. Elle embrasse la science tout entière, sans distinguer les différentes sciences particulières, auxquelles elle impose une méthode commune, uniforme, qui n'est pas telle ou telle méthode, mais la méthode absolument. Cette théorie de la méthode a sans doute son utilité, et, si l'on veut, sa nécessité. Mais elle laisse ouvert, inexploré, le

chapitre des applications, c'est-à-dire des méthodes spéciales propres aux diftérentes sciences spéciales. Or l'une de ces méthodes spéciales est celle que réclame la médecine; et les écoles médicales, les sectes médicales, en s'efforçant d'en déterminer les procédés, ont rendu à la philosophie le service de lui donner une théorie qu'elle avait négligée, et qu'elle n'eût pu d'ailleurs édifier avec la même compétence.

Car il ne faut pas s'y tromper : h proprement dire, les savants spéciaux ont seuls qualité pour édifier les méthodes spéciales. Les philosophes, même modernes, se font volontiers l'illusion do considérer la logique comme leur propriété exclusive. Oui, si l'on entend par la logique une science qui, do la connaissance psychologique des facultés, déduit certaines règles propres à en assurer l'exercice; non, si l'on entend une science qui, étant donnés tel objet à connaître, tel problème à résoudre, approprie les procédés applicables à la nature et aux caractères de l'objet, aux difficultés du problème. La philosophie serait eu vérité mal venue à vouloir enseigner a, un chimiste l'art d'analyser un corps el d'en faire la synthèse, à un physiologiste expérimentateur l'art de la vivisection et ses infinies délicatesses, 1! appartient donc à chaque ordre de savants de discuter et de construire la méthode de chaque science, et il appartient à. la philosophie de recueillir ces méthodes, complément nécessaire et singulièrement précieux de ses hautes et vagues spéculations.

C'est l'honneur des médecins grecs d'avoir fourni à la logique philosophique un de ces chapitres complémentaires, en travaillant de siècle eu siècle à la eonstiliiliuu de la vraie méthode médicale. Or, ce

chapitre n'est pas moins intéressant par son contenu qu'important par son objet. Empiriques, dogmatiques, méthodiques ont tourné et retourné leur sujet en tous sens, avec un zèle infatigable, une science inépuisable ; ils ont mis en pleine lumière tous les procédés de leur art, toutes les ressources et toutes les formes de l'expérience appliquée aux faits morbides, tous les secrets et tous les modes du raisonnement appliqué à la recherche des causes et des remèdes. Cette logique médicale , dans ses limites restreintes et sa spécialité, n'a rien à envier à la logique générale des philosophes , même des plus grands ; il ne lui manque rien pour figurer dignement à côté d'elle.

Ce qui vient d'être dit de la logique médicale, il faut le redire de la morale médicale. En morale comme en logique, la philosophie aime les hauteurs et n'en descend pas volontiers. Et cela dans tous les temps, mais encore plus dans l'antiquité. La philosophie grecque discute savamment sur le souverain bien; elle détermine en une certaine mesure les devoirs relatifs aux principales situations de la vie, non sans un souci particulier de la vie civile et politique. Mais elle ne s'inquiète nullement des professions, qu'elle a d'ailleurs en médiocre estime. Il est juste d'ajouter que la philosophie manquerait de l'expérience, des lumières spéciales nécessaires pour entrer dans le détail des devoirs professionnels. 11 n'est que l'exercice d'une profession pour nous mettre dans le secret de tout le bien et de tout le mal dont elle peut être l'occasion, des dangers qu'elle peut présenter, des obligations qu'elle peut imposer; pour nous rendre aptes enfin à rédiger une liste de pré-

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ceples qui prévoient tout et règlent tout. La médecine grecque, en traitant des devoirs professionnels du médecin, a donc fourni à la morale philosophique un chapitre que nul philosophe n'a écrit, que nul philosophe n'eût si bien écrit : car telle est l'élévation, la précision et îa vérité de la morale médicale des anciens qu'il n'eslpas un système philosophique, fût-ce celui d'un Platon, d'un Aristote, qui n'eût lieu de s'en faire honneur.

Si nous nous transportons sur le terrain propre à la philosophie, celui où elle a prétendu se développer et où elle s'est développée, nous avons d'ahord à nous demander si la médecine s'est hornée à ajouter la logique médicale à la logique générale des philosophes, sans rien faire pour cette logique générale ; s'est bornée à ajouter la morale médicale à la morale générale des philosophes, sans rien faire pour cette morale générale.

Autant qu'on en peut juger, ni les écoles médicales de l'âge grec ni les sectes médicales de l'âge alexandrin n'ont franchi l'enceinte de leur arl pour jeter un regard sur la méthode universelle. Galion , curieux des choses philosophiques pour elles-mêmes, fait seul exceplion. Il a exposé, en môme temps qu'une méthode spéciale propre à son art, une méthode générale propre a tout. Mais cette méthode générale, modification dans le sens des mathématiques de la méthode péripatéticienne et stoïcienne, nous échappe, et, dans l'impuissance d'en apprécier ni l'originalité ni la valeur, nous ne pouvons savoir dans quelle mesure'elle a pu accroître et enrichir le domaine des théories logiques des philosophes. Ce qui nous porterait à croire que ce n'était pas une acquisition sans impor-

tance, c'est d'une part l'extrême cas qu'en fait Galien, excellent juge dans l'ordre des choses logiques; c'est d'autre part cette connaissance approfondie et cette longue pratique des mathématiques qui devaient le mettre en état de conférer & la méthode de ses devanciers un caractère véritablement scientifique.

Mais, sans contribuer à l'avancement de la logique générale par des additions, il pourrait se faire que la médecine y eût concouru par l'influence qu'elle aurait eue sur l'esprit des philosophes. Elle eût pu inspirer et féconder leurs méditations par l'exemple des procédés qu'elle préconisait et qu'elle employait sous leurs yeux. Or cette hypothèse est mieux qu'une hypothèse, car elle me paraît vérifiée. On se souvient du passage, longuement discuté ci-devant, où Platon déclare appliquer à la question qu'il débat la méthode d'Hippocrate. Ce qui ne veut pas dire, comme le prétend Galien^ que le philosophe a emprunté la dialectique au médecin, mais ce qui semble bien prouver qu'il a connu la méthode de celui-ci, qu'il l'a goûtée et qu'il en a profité en quelque manière. On se souvient peut-être également des frappantes analogies que nous avons constatées entre la méthode hippocratique et la méthode aristotélique : mêmes procédés, disposés suivant le môme ordre, pour aboutir au môme résultat; môme usage de l'histoire de la science clans l'intérôt de la science : d'où il suit, à ce qu'il semble bien, qu'Aristote, nourri des livres des hippocratiques, a recueilli là des indications, qu'il lui appartenait de développer et de*perfectionner. Il est permis de supposer qu'uue connaissance plus complète des méthodes médicales

et des méthodes philosophiques laisserait apercevoir d'autres traces d'une certaine action exercée par les premières sur les secondes ; et cela paraîtra d'autant plus vraisemblable qu'on se rappellera mieux et la grande notoriété des écoles et des sectes médicales, et l'originalité, la profondeur, la subtilité, les qualités supérieures enfin de leurs théories logiques. En morale générale comme en logique générale, il

. y a tout lieu de penser que la médecine grecque n'aurait rien fourni à la philosophie saris Galien. Il ne paraît pas en effet qu'aucun autre médecin se soit préoccupé ni de la règle des mœurs, ni des mœurs extra-médicales. Que pouvaient avoir de nouveau et d'original les spéculations de Galien sur le souverain bien et la fin de la vie? C'est ce que ne nous apprennent pas les titres de ses livres, qui sont tout ce qui en reste. On croit voir qu'il combattait et amendait la définition épicurienne du plaisir, réduit à n'être que la négation de la douleur; mais acceptait-il simplement ou modifiait-il plus ou moins les vues des stoïciens sur le bien et l'honnête ? Tout ce qu'on peut conjecturer, non sans une grande vrai-

• semblance , c'est que son extrême droiture d'esprit et son bon sens ne lui permettaient de tomber dans aucune des exagérations chères au portique. Dans tout cela, rien qui ressemble à une réforme ou à une innovation assez caractérisées pour avoir fait faire un pas à la pensée philosophique. Sur le terrain de la pratique, il en est un peu différemment. L'opuscule De l'exercice de la courte paume introduit une idée nouvelle, celle des jeux substitués à une gymnastique tombée dans des abus de toute sorte. Et n'est-ce pas aussi une idée nouvelle, celle de la cul-

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turc intellectuelle imposée comme un devoir universel ; idée qui semble bien porter la double marque de cette époque d'énervement politique et du génie qui Ta conçue et proclamée dans YExhortation à la jeunesse. Et, si ce n'est pas une idée nouvelle, n'est-ce pas du moins une idée rajeunie, celle du perfectionnement moral auquel tout homme doit travailler incessamment , et qui remplit le traité Du discernement et du traitement des passions des considérations les plus justes, les plus saines et les plus belles ? Les stoïciens et les épicuriens contemporains ont- ils lu ces pages du médecin ? J'ose affirmer qu'ils n'eussent pu les lire sans en recevoir la plus profonde impression et sans y profiter notablement.

Heste la physique, commune à la médecine et à la philosophie, qu'elle intéresse également, quoique diversement ; et c'est surtout sur ce terrain qu'il convient d'examiner en détail ce que les recherches des médecins ont pu ajouter à celles des philosophes.

Psychologie. — L'Ame. — Sur la nature et l'essence de l'Ame, il n'y a dans la médecine grecque telle qu'il nous est donné de la connaître, que trois théories, celle des hippocratistes, celle des méthodiques et ' singulièrement d'Asclépiade, celle de Galien.

Les hippocratistes, représentés par Fauteur du traité Des airs, confondent l'Ame avec l'air respiré, avec le souille, lequel, môle au sang, porte dans toute l'économie la pensée avec la vie. Or, ce n'est pas là une théorie étrangère à la philosophie. Si elle ne vient pas en droite ligne de Diogène d'Apollonie, elle est à coup sûr très-proche parente de ses idées sur le môme sujet. Il faut toutefois noter qu'elle est le point de départ de cette doclrine du souffle appelée

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