‹ La Philosophie Du Catéchisme CatholiqueChapitre 199 sur 230 · LIVRE lY · texte numérisé non relu

LIVRE lY

R. Oui, depuis la révolution de 1688, TAngleterre parlementaire jouit d'une liberté sans limites, puisque, se gouvernant elle-même au spirituel et au temporel, elle ne reconnaît aucun pouvoir dont elle ne soit la source.

Mais qu'est-ce que l'Angleterre parlementaire ? Ce sont les trente mille chefs de famille qui, avec le sol de la Grande-Bretagne, possèdent à perpétuité tout ce qui, d'après le système féodal, adhère au sol : les privilèges de siéger au parlement, de rendre la j ustice, d'occuper les trônes spirituels de V Église élabliepar la loi. L'Angleterre parlementaire, c'est l'aristocratie féodale, mais délivrée du contre, poids que lui avait donné le moyen âge dans le pouvoir monarchique et le pouvoir religieux ; c'est la noblesse territoriale maîtresse de tous les pouvoirs , de tous les moyens d'influence, et gouvernant sans contrôle, en matière religieuse et politique, au nom d'une royauté honorifique (2).

D. Mais les classes bourgeoises et populaires ne sontelles pas représentées au parlement par la chambre des communes ?

R. Représentées en peinture, oui; en réalité, non. Quiconque a un peu étudié la constitution anglaise et son système électoral, sait que la chambre des communes n'a jamais été qu'une doublure de la chambre des lords, n'a jamais représenté sérieusement d'autres intérêts que ceux de l'aristocratie territoriale. Ce n'est que depuis la réforme électorale de 1832, qui a doublé le nombre des électeurs, que l'élément bourgeois ou industriel a pu pénétrer dans l'enceinte parlementaire, s'y fortifier par de nouvelles concessions, et y produire aujourd'hui, pour la première fois, ces tiraillements intestins, cette quasi-impossibilité de gouverner, qui appellent de nouvelles réformes, c'est-à-dire la fin de la constitution anglaise. Mais il n'en est pas moins notoire que, jusqu'à ce jour, les libertés politiques de l'Angleterre ont été le monopole de ses land-lords (seigneurs

(1) V. ce que j*ai dit de la conslituiion anglaise, dans la Science sociale, liv. III, ch. 9.

des terres) , et qa'un de ses orateurs avait raison de dire naguère en plein parlement : « Ne confondez pas la chambre des lords, qui est une partie de raristocratie, avec l'aristocratie elle-même. Il y a autant d'aristocratie dans la chambre des communes que dans la chambre des lords (1). »

Il est juste de dire que, en centralisant dans ses maiDs la liberté de posséder le sol et de gouverner, T aristocratie anglaise a sagement évité la centralisation administrative et laissé au peuple de grandes libertés civiles et municipales. « Tout le monde y concourt à Tadministration , excepté le gouvernement lui-même (2). » Mais, avec tout cela, le peuple anglais n'est pas chez lui. Gomme aux jours de la conquête, il habite un sol dont il ne peut être que le fermier. Il ne peut y élever une habitation sans la concession du seigneur terrien, et cette concession est limitée par la loi au terme de quatre-»vingt*dix-iieuf ans. Avec toutes ses franchises municipales, il n'en est pas moins réglementé absolument, dans ses intérêts religieux et civils, par un parlement qui dit : Je peux tout^ excepté faire qu'une femme soit homme.

Que cette constitution politique soit chère au petit nombre de seigneurs qu'elle fait rois ; qu'elle soit encore chère à la classe moyenne, qui, par un rapide avancement dans la carrière de la fortune ou des emplois, peut se flatter de l'espoir de prendre rang dans l'aristocratie territoriale , on le comprend. Que les masses populaires aient glorifié jusqu'ici cette constitution et cru bonnement à leur liberté religieuse et politique, cela s'explique encore, le peuple croyant tout ce que lui répètent les classes supérieures, quand celles-ci ont en main le gouvernail religieux. Mais çonuuent expliquer l'engouement des nations catholiques, affranchies depuis longtemps des principes de la féodalité, pour la constitation anglaise fondée uniquement sur ces

(1) M. Bulwer, cité par M. Faucher, Études sur V Angleterre ^ tom. Il, p. 416.

(2) Ibid., tom. I, introd./p. xxix.

LIVRfi IT. 443

principes? Le règne, en France, du philosophisme religieux et politique, l'école anglomane de Voltaire et de Montes-t quieu, et le zèle machiavélique des Anglais pour fomenter sur le continent le feu des révolutions religieuses et politi-^ ques, sont la seule explication possible d'une telle aberra-^ tion. Au reste, l'anglomanie n a été qu'une épidémie bour-^ geoise, mais une épidémie qui, en soulevant les passions populaires, mène l'Europe à un déluge de sang.

D. Il y a eu, sans doute, beaucoup de maladresse dans l'emprunt que Ton a fait aux institutions anglaises ; mais parce qu'on a abusé du système représentatif, doit-on en méconnaître les avantages?

B. Non ; tout bon gouvernement est nécessairement re-« présentatif des intérêts réels et généraux de la nation gouvernée; il doit faveur et protection à toutes les libertés qui tendent au progrès des lumières, de la moralité, de l'ai-* sance ; il doit être la reproduction fidèle de l'état social de cette nation, de sa foi religieuse, de ses mœurs, de ses ha-« bitudes, de ses instincts.

Or voilà des peuples catholiques chez lesquels la marche progressive de la civilisation chrétienne a effacé jusqu'au souvenir du régime féodal, a fait entrer avant dans les cœurs et consacrer par les lois l'égalité des droits civils, l'accessibilité de tous à la propriété foncière, aux plus hautes dignités militaires, administratives, judiciaires, ecclésiasti-^ ques, et a réduit la noblesse du sang à des titres purement honorifiques. Vous allez donner à ces peuples les institu-^ tions d'un peuple essentiellement aristocratique, vivant en-» core de la vie du moyen âge, toujours attaché à l'axiome barbare : Tant vaut la terre^ tant vaut Vhomme; peuple régi absolument par l'autocratie parlementaire , entre un fiantôme de monarchie et un fantôme d'Église ! Faites toutes les modifications imaginables à ces institutions, elles n en seront pas moins un contre-sens, un barbarisme politique.

Bestreindrez-vous , comme ont fait de prime abord lei» pays constitués à l'anglaise, l'exercice des droits politiques

444 LA PHILOSOPHIE Dl^ CATÉCHISME CATHOLIQUE.

à la classe des notables de l'impôt et de la patente? D'ane nation vous en faites deux : la nation affranchie qoi parle, commande, gouverne, et la nation ilote qui travaille, paye et obéit en silence. Ce partage insultant pour la conscience chrétienne, vous le décrétez dans cette même charte qui proclame Végalité de tous les citoyens et VabolitUm de totAS les privilèges (phrase qu'on ne manque jamais d'enchâsser dans les symboles constitutionnels) ; quelle impudence !

L'aristocratie que vous avez ainsi créée d'un trait de plume, par là même qu'elle n'a aucune racine dans le sol, ni dans l'opinion, sera essentiellement révolutionnaire, oppressive, rapace. L'œil toujours levé sur leurs modèles des bords de la Tamise, vos représentants-singes n'auront pas de repos qu'ils n'aient démoli les deux grands obstacles à l'omnipotence parlementaire : la popularité du pouvoir royal et l'influence de la religion catholique. Ils couleront bas l'une et l'autre par la sécularisation, soit la corruption de l'instruction publique, par les déclamations de la tribune, par des mesures législatives perfides ou violentes, par les éructations immondes de la presse.

En même temps qu'ils élèveront leur autocratie absolue sur les ruines de la monarchie et de la religion, vos cinq ou six cents despotes triennaux ou quinquennaux voudront profiter de leur passage au pouvoir pour s'adjuger des listes civiles et se faire des créatures. Encore plus affamés d'or que de puissance, et n*ayant pas à leur disposition, comme les seigneurs anglais, les terres de la Grande-Bretagne et les immenses possessions de la compagnie des Indes, ils devront exploiter en grand la mine du budget, créer l'Eldorado des pensions, des sinécures, des emplois, constituer l'aristocratie bureaucratique; aristocratie cent fois plus tracassière et oppressive que l'aristocratie anglaise, puisqu'elle absorbe toutes les libertés administratives, municipales, et lève sur le sol une dime plus pesante que celle de rÉglise anglicane.

Chaque chef de parti qui s'élève avec son état-major aux

Page 1