LIVRE I
 l'exceptiou de la famille juive, qui dors se souvenait du Dieu des dieux ^ du monarque éternel , infini, dontTuniversalité des êtres démontre à tout esprit judicieux Fexistence, Funité , la sagesse et la puissance adorables, à qui s'adressaient les hommages et les prières qui ne sont dus qu'au père de toutes les existences? Ils s'adressaient à une infinité de divinités fantastiques, ridicules, monstrueuses, dont l'histoire et le culte étaient un tissu d'absurdités et d'abominations. « Tout était Dieu, excepté Dieu lui-même, dit Bossuet, et le monde était un temple d'idoles.... Qui oserait raconter les cérémonies des dieux immortels et leurs mystères impurs ? Leurs amours, leurs cruautés, leurs jalousies et tous les autres excès , étaient le sujet de leurs fêtes, de leurs sacrifices , des hymnes qu'on leur chantait et des peintures que l'on consacrait dans leurs temples.... n n'y avait nul endroit de la vie humaine d'où la pudeur fut bannie avec plus de soin qu'elle ne l'était des mystères de la religion (1). »
École permanente d'immoralité, l'idolâtrie était, déplus, la consécration solennelle des préjugés nationaux, des antipathies de peuple à peuple, de cité à cité. Gomme autant de chefs de partis jaloux et irréconciliables, les dieux et déesses de chaque pays fractionnaient la famille humaine en milliers de sectes ennemies et entretenaient dans leurs adorateurs le mépris et la haine de quiconque restait étranger à lear culte.
Enfiln, à force de dégrader la divinité, en l'attribuant aux ^tres les plus abjects , la théologie païenne devait enfanter l'athéisme. Lucile et Lucrèce, s'armant du fouet de la satire soutre cette tourbe ignoble de dieux mâles et femelles, dont le catalogue s'élevait à trente mille dès le temps de Varron, remirent en honneur la philosophie matérialiste d'Épicure, réduisirent la religion des grands au culte de la volupté , et leur politique à ce mot de Jules César : L'espèce humaine
(1) Discours sur Vhisl. untv,
esi une proie jetée aux plm forts. Aussi, la société domestique et civile offrait-elle partout le spectacle barbare de la force se jouant sans pitié des souffrances et de la vie de l'innombrable troupeau des petits et des faibles.
Quelle condition humiliante et cruelle que celle des femmes, là même où la polygamie n'en faisait pas un vil bétail au service de l'homme !
Quelle affreuse inhumanité dans l'usage où étaient les parents d'étouffer à leur naissance ou de jeter à la voirie une partie de leurs enfants ! Usage tellement commun, que Tertullien, réfutant l'accusation absurde d'infanticide jetée aux chrétiens, ne craint pas de porter ce déû à leurs accusateurs et à leurs juges : « Parmi vous, qui êtes altérés da sang chrétien, et parmi vos magistrats les plus intègres et les plus sévères envers nous, combien y en a-t-il qui puissent me jurer sur leur conscience qu'ils n'ont jamais trempé leurs mains dans le sang de leurs nouveau- nés (1) ? »
Quelle barbarie dans les traitements infligés aux esclaves, qui par le nombre formaient Timmeuse majorité de la population, et dont le massacre dans l'amphitbéàtre était le plus agréable passe4emps des maîtres du monde f
Quelle inhumanité encore dans les guerres d'extermination par lesquelles Rome, transformant le^ contrées les plus populeuses du monde en déserts habités par quelques soldats et esclaves, établissait son empire sur la dépopulation de Vunivers (2) !
Pour le salut , même temporel , du genre humain , rien n'était donc plus nécessaire que le triomphe de la loi évangélique, renversant les brutales institutions de l'idolâtrie, de l'athéisme, et fondant l'ordre religieux et social sur ces deux préceptes vraiment nouveaux : Vous aimerez le Sei' gneur votre Dieu de tout votre cœur, et vous ne servirez que lui seul. — Vous aimerez tous les hommes comme vous*
(1) Apologétique^ c!i. 9.
(2) Montesquieu, Esprit de^ lois, liv. XXIll, ch. 18-19.