LIVRE I. 13S
sance où a toujours été le sacerdoce catholique ( eùt-il renfermé cent fois plus de lumières et de vertus) d'établir et de mainf enir, par ses propres forces , l'unité de croyance et de pratique , je ne dis pas durant dix-huit cents ans j mais seulement durant un petit quart de siècle ?
D. Je crois y voir du moins une très-grande , une eitréme difficulté.
K. Deux mots vous feront voir que votre extrême difficulté est une impossibilité morale supérieure à toutes les impossibilités imaginables dans ce genre.
£n effet, au lieu des douze membres du sacerdoce catholiques (que nous avons supposés réunis autour de la même table), l'histoire de TÉglise catholique nous en montre plus de dix-huit millions, formant durant dix-huit siècles l'immense réseau qui retient , par la seule force de la conviction, dans la profession de la même foi , cinquante générations de catholiques disséminées sur tout le gloi)e.
Pour vous montrer que je n'exagère pas , voici mes calculs par nombres ronds :
1® Environ 260 'papes de saint Pierre à Pie IX 260
2* En ne donnant à chaque pape que mille frères dans VépUcopat, et en donnant à chacun vingt ans d'épiscopat ( ce qui est certainement trop) , nous avons 5,000 évèques par siècle , ce qui nous en donne pour 18 siècles 90,000
3"* En donnant 200 prêtres à chaque évêque, nous en avons 200,000 à la fois ( ce qui est évidemment au-dessous du nombre même actuel); en leur accordant, ce qui est encore trop, vingt ans de prêtrise, chaque siècle noud en donne un million , et, partant, le total des prêtres catholiques serait de 18,000,000
Je vous prie d'observer que dans mon calcul ne figurent
pas : r les ministres inférieurs : diacres , sous-diacres ,
^^^ L\ PHILOSOMIIi: Dl CATbClllSME CATHOLIQUE.
acolytes, lecteurs, exorcistes, etc., autrefois très-nombreux; 2"* les liions monastiques de l'un et de rautresexci légious telles qu'à certaine époque, le pouillé du seul ordre des Bénédictins ne comptait pas moins de quatorze mille maisons en Europe. Ces deux classes, surtout la dernière, ayant toujours pris une grande part au travail d'édificaiion religieuse y nous devrions en tenir compte, ce qui porterait indubitablement le chiffre des membres actifs de la société religieuse catholique, depuis saint Pierre à son successeur actuel, à plus de 40,000,000.
Toutefois je vous abandonne l'appoint de 22,000,000, pour m'en tenir à mon premier chiffre, et voici la question que je vous prie d'examiner :
L'œuvre de Tunité religieuse , qui vous paraissait d'tifM difficulté extrême , alors qu'elle n'exigeait l'accord que de douze bonnes tètes réunies autour de la même table , vous parait-fllc plus facile maintenant qu'elle exige le concours de dix-huit millions de tètes appartenant à cinquante générations successives, à deux ou trois mille États et idiomes différents ?
D. J'avoue que je n'aurais jamais cru que rexistence de l'Église catholique impliquât une impossibilité morale aussi évidente.
R. Cependant ce n'est encore qu'un aperçu bien superficiel du fait humainement inexplicable de Tunité religieuse. Je vous invite très-fort à creuser ce magnifique sujet , et, pour vous faciliter ce travail , je vais en peu de mots vous signaler un ou deux points de vue entre vingt.
Ces dix-huit millions d'esprits ne sont pas tous , bien entendu , de grands docteurs ; mais il faut reconnaître que tous savent quelque chose, et que la grande majorité a une capacité et une instruction suffisantes pour comprendre ce qu'elle enseigne. Une preuve que les prêtres catholiques savent ce qu'ils disent , c'est que ces diseurs sont toujours écoutés, et que nul auditoire n'a jamais égalé le leur par le nombre et l'assiduité.
UYUE I. IfH
A moins de uier Tévidence, il faut encore reconnaître que fculle classe n*a donné autant de savants, et des savants qui l'ont laissé intacte aucune question imaginable. On leur reiroche même, et non sans raison, d'avoir porté trop loin la jassiou des investigations curieuses et Tesprit de subtilité. Ilcme dans les sciences naturelles et les grandes décourcrtes , nous voyons le clergé catholique ouvrir oonstaniT ment la marche jusqu'à ces derniers temps, et y figurer encore ayec honneur depuis que , par Teffet de circonstances déplorables , la masse a dû se renfermer dans la citadelle théologique. Cette exception, qui remonte à peine à un siècle, u'empéche pas le fait : le clergé a été le corps savant l)ar excellence. Et cela devait être, puisque Tunique affaire de ce corps est d'enseigner la science des sciences, la science qui donne des règles et des principes à toutes les connaissances humaines , et contre laquelle toutes les connaissances humaines n'ont cessé de murmurer , et ont souvent protesté avec une extrême violence.
Voilà pourtant le corps dans lequel il faut établir l unité de pensée et de parole, pour obtenir l'unité de foi dans l'immense société des fidèles catholiques. Mettons que, sur ces dix -huit millions de penseurs, deux à trois cent mille seulement aient été capables d'avoir une pensée propre sur les hautes questions de la théologie chrétienne : n'en résulte-t-il pas toujours l'impossibilité humaine de faire que a's deux à trois cent mille pensées restent une seule pensée? D. Oui. Toutefois on dira que l'esprit de corps et de hiérarchie y est pour quelque chose , que les deux cent mille prêtres pensent, ou du moins parlent sous la houlette des mille évêques , et que ceux-ci sont sous l'influence de l'évêque des évêques.
R. Un écolier dira cela, mais je crois que vous seriez en mesure de lui dire : Mon ami , c'est précisément cet esprit de cor|)8 et de hiérarchie qu'il s'agit d'expliquer. Sur ces deux cent mille prêtres , il y en a au moins dix mille assez forts en savoir pour ([ne leurs évêques les consultent et les
recommandent à ceux qui nomment les évèques. U y en a pent-ètre trente à quarante mille assez forts en prétentions pour trouver mauvais qu'on ne les consulte pas, eux qui gouverneraient quatre diocèses; comment cette masse énorme, dans laquelle la liberté de penser, de parler, n'est pas petite, ne fait-elle qu'un dans renseignement du catéchisme ?
Il ne ikut pas s'imaginer, en effet, que les évèques ne fassent que répéter les paroles venues de Rome , et que lea prêtres ne se hasardent pas à dire autre chose que ce qu'ils» entendent dire à leur évéque. Ouvrez l'histoire de TÉglise : que de conflits en matière théologique entre les docteurs du premier et du second rang ! Citons deux exemples entre mille.
Voilà, du treizième siècle , deux hommes appartenant à deux corps monastiques , dont ils furent de leur vivant , et dont ils resteront toujours la gloire par Téclat presque incomparable du génie, de la science et de la sainteté : saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure. Étudiez ces deux esprits sublimes ; vous les trouverez aussi unis par l'amitié et par leur soumission filiale à tous les points de doctrine définis par TÉglise, que divisés sur tout le reste.
Voyez ensuite deux grands hommes du grand siècle : Bossuet et Fénelon , dont nul ne peut mettre en doute l'orthodoxie personnelle, et la vie et la fin dans l'union catholique. Quelle différence néanmoins, dans la politique civile, entre l'auteur de la Politique tirée de F Écriture sainte et l'auteur du Tilémaque , de V Examen de conscience sur les devoirs de la royauté, etc. ! En matière de politique ecclésiastique , quel désaccord entre l'auteur ( un peu malgré lui ) de la déclaration de 1 682 et de sa défense^ et l'auteur de tant de pages où la déclaration est conspuée et les Itbertés gallicanes traitées de honteuses servitudes! Enfin, n^enféndez-vous pas Bossuet accuser le libéral Fénelon de perdre la liberté humaine et jusqu'au sentiment de notre personnalité par ses Maximes des saints^ et Fénelon accuser