LIVRE
Bossaet de perdre Tàme de la théologie qui a fait les saints^ par son rationalisme théologique? La lutte entre ces deux géants reste incertaine jusqu'au jour où Innocent XII se voit obligé de dire au cygne de Cambrai : €bantez la palinodie ! et à l'aigle de Meaux : Ne vous hérissez plus si fort !
Concevez-vous la possibilité , humainement parlant , de conserver l'unité de croyance parmi près de quinze milliards de catholiques, tous doués de la faculté de penser et de juger leurs chefs, et dirigés par dix-huit millions de penseurs et de professeurs , sur lesquels dix mille au moins ont été très-capables, par leur talent et leur position influente, d'anéantir dix mille fois l'unité de pensée enreUgion?
D. L'impossibilité est manifeste, et je ne pense pas qu'on l'amoindrisse en disant, comme les protestants, que c'est le génie fascinateur de la papauté, qui, en subjuguant les évoques, a subjugué les prêtres et les fidèles.
B. Non, certes; car la soumission de quatre-vingt-dix mille évéques à deux cent soixante papes n'est pas moins surhumaine que la soumission de dix-huit millions de prêtres à quatre-vingt-dix mille évéques, et la soumission de quatorze à quinze milliards de catholiques à dix-huit millions de prêtres.
A propos de la fascination papale, voici un autre point de vue que je vous indique. Parmi taut de grands esprits qui ont occupé le saint-siége , prenez celui qui fut peut-être le plus capable de fasciner le monde par le double éclat du génie et de la sainteté , saint Grégoire VIL Ouvrez son histoire, écrite de nos jours par une plume protestante des plus émdites et des plus consciencieuses ( M. Voigt) ; voyez, dans ses luttes gigantesques pour les libertés de TÉglise , le secours qu'il reçdt de ses vénérables frères dans Vépis-^ copat et de ses ehers fils les prêtres ; écoutez ses gémissements sur la trahison d'un grand nombre et la faiblesse générale des autres, et demandez-vous si c'est bien avec de telles troupes qu'on remporte de pareilles victofres.
Le génie des cbeft et leur sainteté ! Mais ne voilà-t-il pas
140 LA PHILOSOPHIE bV C.ATbCHISMË CATHOLI^LK.
deui causes dont une eut sufii pour opérer une rupture ,
"^ attendu quie le génie et la sainteté ne se corrigeront jamais
de l'habitude d'aller au but par des Yoies qui déplaisent
aux immortelles souveraines du monde , les médiocrités ?
Quant au protestant qui croirait expliquer l'unité catho* lique par l'ascendant naturel des papes, voici ce qu'on pourrait lui dire : Yos églises nationales ont été dès l'origine sous la garde de papes ou de papesses très-jaloux de leur suprématie religieuse et très-capables de la soutenir , puisque, réunissant dans leurs mains la houlette et le sceptre , ils exerçaient sur leurs sujets spirituels le droit de vie et de mort, droit dont il est notoire qu'ils ont fait un énergique usage contre les contempteurs des religions officielles. Cependant , loin de conserver l'unité religieuse dans leurs Etats, les plus zélés d'entre eux ont contribué à sa ruine eu se laissant trop aller au désir de marquer leur règne par de nouvelles réformes. C'est ainsi que dans votre petite Rome, Genève , on voit quinze religions protestantes , dix-sept à Lausanne , six cents en Prusse, des milliers et des milliers en Angleterre et en Russie. Il y a là deux phénomènes que vous aurez de la peine à expliquer : T comment les papes de Rome ont pu , durant dix-huit siècles , retenir dans les liens d'une foi hostile à l'orgueil et aux passions des milliards d'hommes sur lesquels ils ne pouvaient user de contrainte, tandis que vos papes nationaux , armés de tant de moyens d'influence, ont fait de vains efforts pour empêcher leurs petits troupeaux de iouTntr à tout vent de doctrine; 2® comment nos deux cent soixante papes , au lieu de succomber comme les vôtres à la tentation de se signaler par des innovations et des créations, se sont tous conformés à la vieille maxime : Nihil innovetur nisi quod traditum est : Quon $e garde de rien changer à ce qm nous arrive du réservoir apostolique par le canal de la tradition universelle!
D. Me voilà bien convaincu de l'injustice souveraine qu'il y a à rendre le sacerdoce catholique responsable du feit de la perpétuelle unité de llrlglûie catholique. Je vois