M. ERNEST PINARD
Il y a déjà vingt-cinq ans que M. Pinard a quitté Paris et le Palais : il n'y vint plus que pour y rencontrer ses amis et y raviver ses souvenirs.
A cette époque, magistrats et avocats, hommes publics et gens du monde, tenants ou adversaires de ses opinions, de ses croyances, tous ceux qui avaient suivi sa retentissante carrière, regrettaient de voir disparaître cette intéressante figure sans que rien n'en conservât les traits.
Sa vie avait eu deux aspects tout divers : deux tableaux pouvaient seuls la reproduire. Une collaboration, demeurée le charme et l'enseignement de mes débuts judiciaires, me valut l'honneur de rassembler, épars, dans les chroniques du temps, les réquisitoires, les conclusions de l'avocat impérial, du procureur général, les plaidoyers de l'avocat rentré dans notre port après une traversée politique mouvementée : deux volumes publiés en 1885 contiennent les plus célèbres affaires qui lui furent soumises ou confiées. M. Pinard, d'ailleurs, consacra les premiers loisirs de sa retraite volontaire à rédiger lui-même son journal, — c'est ainsi qu'il l'intitule, — d'après des notes consignées au soir des événe-
ments saillants, des impressions profondes ressenties, ou sur des documents qu'il avait classés : aussi, quand il se reporta en arrière, des jalons lui permirent de reconnaître avec sûreté les hommes tels qu'il les avait observés, les faits tels qu'ils s'étaient accomplis.
Ce travail, en trois volumes, ne tarit pas sa merveilleuse activité intellectuelle, elle demeure en éveil jusqu'à son extrême vieillesse.
M. Pinard s'éteint à Bourg, le 12 septembre 1909. En 1908, il achevait de publier le premier tome d'une véritable trilogie sur la philosophie du droit ; sa main, dès longtemps tremblante, de toute la fébrilité de son être, s'arrêta, quand sa pensée se mouvait encore, en revisant les épreuves de cette puissante méditation philosophique et juridique. Tous ces documents constituent, à vrai dire, sa plus exacte notice. M. Pinard s'y révêle tout entier, avec le prestige de son éloquence, large, nerveuse, entraînante, avec toutes les délicatesses de sa scrupuleuse conscience, avec cet attrait d'une bienveillance immuable, que les assauts, les tourmentes mêmes de la politique ne troublèrent ni n'aigrirent : c'est là qu'on le ressaisit, et que je le rencontre, aux heures si renouvelées où ma reconnaissance le cherche. Ainsi, pour le rappeler aux témoins déjà rares de ses multiples carrières, pour le dévoiler à qui le connaîtrait seulement par les années qui le rattachent à l'histoire contemporaine de notre pays, c'est là que je veux uniquement puiser.
M'en tolérerez-vousl'aveu? J'avais d'abord décliné cette mission : il me semblait l'avoir déjà remplie dans la préface de ses œuvres judiciaires ; puis sa sollicitude attendrie, qui ne s'est point lassée jusqu'à notre suprême entrevue, ne rendrait-elle pas suspect mon récit? L'insistance indulgente des siens, surtout de ce frère qui l'avait si bien entouré lors du brisement hâtif de ses attachements les plus chers, et qui devait si tôt le rejoindre (i), m'a rassuré. De sa génération, au surplus, peu lui survivent, son éloignement prématuré du Palais m'avait laissé presque seul initié aux phases quotidiennes de ses dernières étapes ; c'est enfin lui-même qui vous parlera dans les fragments que j'emprunte à ses œuvres. N'y ajoutant rien, j'atténuerai plutôt les lignes; c'est leur ensemble seul qui reproduit avec fidélité sa physionomie.
M. Ernest Pinard naquit à Autun, le 12 octobre 1822 : son père fut, comme lui, avocat et magistrat. Atteint d'une fièvre pernicieuse, il fit appeler son fils aîné, à peine âgé de huit ans, et l'embrassa longuement. Le lendemain, on le ramène auprès de sa couche funèbre. L'enfant comprit alors, en y rencontrant sa mère en larmes : « Je me jetai dans ses bras, en sanglotant, nous narre-t-il, lui promettant de la consoler un jour. Je n'ai jamais oublié cette scène douloureuse, elle s'est souvent présentée à
(1) M. Joseph Pinard, ancien receveur des finances, est mort à Versailles, le 2 septembre 1910.
mon esprit, et m'a soutenu dans les heures difficiles. Ma mère restée veuve fort jeune réussit à nous donner le culte de la famille, dans ce foyer dont elle était l'âme. Ma sœur, mon frère et moi sommes toujours demeurés étroitement unis. Ma mère eut bientôt sur moi une souveraine influence. Elle n'exigeait rien et elle obtenait tout. J'étais irascible et nerveux, elle m'apprit à me contenir. Sa volonté ferme créa la mienne. Si j'ai eu plus tard dans la vie une certaine persévérance, je le dois à elle. »
Cette influence ne s'affaiblit jamais. A soixante ans, quand il la perd, il la pleure comme son appui, comme l'aliment nécessaire à sa tendresse.
C'est au petit séminaire d'Autun qu'il s'initia à l'étude : le futur pensionnaire de Brienne, qui fut Napoléon l^r et son frère Joseph, qui devint roi de Naples et d'Espagne, avaient débuté au collège de cette ville tenu par les oratoriens. Avant lui, le maréchal de Mac-Mahon, le général Changarnier, après lui Barodet, furent élèves du petit séminaire. Les maîtres ne devaient certes pas y entraver l'esprit de leurs disciples, tant les idées en devinrent divergentes ! Qui s'en surprendra, quand il verra figurer sur leur liste le cardinal Pitra, profond théologien, et l'abbé Landriot, ce fm psychologue, auteur inoublié de La Femme Forte, devenu plus tard archevêque de Reims? Il termine au collège Stanislas sa formation littéraire : Jules Simon lui enseigne la philosophie.
M. Pinard est conduit aux conférences de Lacor-
daire à Notre-Dame. Le 14 février 1841, le magnifique discours sur la Missioji de la France dans le monde décida sa vocation : il s'éprit d'art oratoire, suivit les conférences, se signala à la vôtre, et obtint, aux suffrages de ses confrères, le titre de troisième secrétaire en 1847. Ainsi il rencontre Briicker ; il lui avoue ressentir, en l'entendant, l'émotion communiquée par Lacordaire : « Vraiment, répond le jeune tribun. Vous savez, on m'appelle le Lacordaire des cabarets. « M. Pinard ajoute: «Un grand auditoire donnait à sa parole une ampleur imJ3révue, la contradiction le soulevait, dans son langage populaire, il dominait admirablement l'orage qu'il avait fait naître. » Ouvrier éventailliste, il épelait à dix-sept ans. Comme républicain, il se battit sur les barricades et demandait la mort des ministres traduits devant la Chambre des Pairs. Apôtre ardent du phalanstère, jugeant Fourier trop doux, Victor Considérant trop timide, cherchant vainement sur la terre qui le satisfasse, il choisit le suicide comme refuge. La Seine le sauve, elle l'accroche à un bateau de blanchisseuses qui le raniment ; l'une lui passe le catéchisme, que les enfants d'alors avaient coutume d'emporter, et lui montre le chapitre où le suicide est défendu. Brûcker feuillette le petit livre, le soumet à son ami le grand musicien Delsarte, qui, de son côté, prétendait trouver dans les sept notes de la gamme la clef symbolique des mystères chrétiens : tous deux embrassent le catholicisme.
M. de Peyronnet, l'ancien garde des sceaux de
Charles X, qui avait subi les vociférations homicides du conférencier populaire, l'apprend, il lui envoie son portrait avec ce spirituel quatrain :
J'entends l'hymne infernal, J'entends la voix impie.
Tu demandais l'original, Contente-toi de la copie.
M. Pinard vit toujours dans la chambre de Briicker ce portrait, c'est à cette relation qu'il attribuait le développement de son goût pour les questions sociales, ou d'intérêt général : même au milieu des aridités juridiques il en dégageait toujours les germes !
La Révolution de 1848 mûrit promptement son esprit : inscrit sur les contrôles de la garde nationale, il courait à son poste à chaque battement de rappel. Témoin de l'insurrection, troublé par sa répression, il éprouva, avoue-t-il, une immense pitié pour les égarés, et un profond sentiment de révolte contre les chefs qui les avaient poussés et qui ne lés avaient pas suivis. Elle fortifia ses tendances, et le rendit autoritaire.
Il se destinait au Barreau, quand un de ses parents, M. Oscar Pinard, le fondateur du journal Le Droite l'auteur d'un livre encore aujourd'hui apprécié sur le Barreau de Paris, qui avait plaidé avec succès, mais sans aucun profit, devenu procureur de la République, lui conseilla la magistrature dans cet entretien : « Vous êtes un militant, vous ne craignez pas la lutte ; les idées générales vous séduisent.
plus que le mur mitoyen ou les petites causes particulières que l'avocat doit plaider longtemps avant de réussir, entrez dans le ministère public. »
Il s'en ouvrit à M. Baroche alors procureur général, qui l'avait, comme Bâtonnier, remarqué au stage : il est nommé substitut à Tonnerre le 2 mai 1849. M. Pinard y apprend le coup d'Etat du 2 décembre. Plusieurs de ses collègues s'inquiètent auprès de lui de l'attitude à garder. J'extrais ces lignes d'une réponse : « Je ne démissionne pas, si le Président disparaît, nous aurons une Jacquerie, une guerre sociale sur bien des points du territoire, les cadres et les chefs sont prêts pour cette lutte qui met tout en péril ; l'assemblée divisée, sans majorité véritable, est impuissante à la soutenir. En ne permettant pas de reviser une constitution qui organisait le conflit, elle a déchaîné l'orage, et cet orage, elle ne peut ni l'apaiser, ni le diriger. Sans doute, l'acte du 2 décembre est une illégalité. Les membres de la Haute Cour de justice remplissent leur devoir en décrétant le Président d'accusation. Mais la mesure du Président qui passe outre est elle-même un acte de salut public pour tous, et de légitime défense pour lui-même. »
Telle fut sa conception politique du second Empire. Le 10 décembre il passe à Troyes, un an après à Reims ; ses succès aux assises le mettent en relief. Jugé digne d'un plus grand théâtre, il y figure à Paris, le 29 octobre 1853, il y tient un tout premier rôle comme substitut de 1853 à 1859 ; ce fut la pé-
riode la moins discutée, et, sinon la plus fameuse, la plus remarquable peut-être de son existence publique. Il en analyse dans son journal, le caractère, les difficultés, les luttes au lendemain du nouveau régime : la i^^ chambre du tribunal était alors le rendez-vous d'avocats dont les accents ceignirent l'éloquence judiciaire d'un étincelant diadème : Berryer, Jules Favre, Dufaure, Paillet, Marie Bethmont, d'autres encore, prêtaient aux intérêts, aux passions du jour, l'éclat de leur puissant langage. Aussitôt M. Pinard s'impose aux maîtres de la Barre, qui l'écoutent d'abord avec étonnement, puis désormais attendent avec anxiété le sens de ses conclusions : elles rassemblent, en efîet, coordonnent tous les éléments du débat, elles n'éclairent que les grandes voies dans lesquelles la conscience du magistrat peut s'engager en toute sécurité, aussi rarement leur sentence s'en écarte; elle s'y abrite ou s'y reflète ! M. Pinard intervient dans toutes les causes célèbres : l'afîaire Célestine Doudet, cette institutrice cruelle envers deux jeunes filles, dont le remariage du père avait déçu les calculs et envenimé le dépit ; celle relative à l'opulente succession de M. Pescatore, à propos d'un mariage religieux contracté en Espagne, sans l'accomplissement des formalités civiles ; les affaires des docks Napoléon, de Brancas, O'Connel, du Moniteur universel à propos d'articles sur la défection d'Essonne et un mémoire du maréchal Marmont, duc de Raguse ; Thillet, à raison d'une déchéance d'assurance invoquée par suite
d'un suicide ; surtout l'affaire de Flaubert, l'auteur de Madame Boi^ary ! Cette poursuite souleva les plus ardentes polémiques. M. Pinard l'explique ainsi : « Le roman de Madame Bovary^ me dit M. Cordoën, alors procureur impérial, révèle un vrai talent ; mais la description de certaines scènes dépasse toute mesure. Si nous fermons les yeux, Flaubert aura beaucoup d'imitateurs qui iront autrement loin sur cette pente ; puis la chambre correctionnelle vient de condamner les Fleurs du mal de Baudelaire, et a ordonné la suppression de certains passages. Si nous nous abstenons, on dira que nous ménageons les forts et les chefs d'écoles ; que nous sommes complaisants pour les nôtres, inflexibles pour les opposants. Baudelaire, en effet, avait beaucoup d'amis dans le camp républicain. Flaubert était l'hôte assidu et fêté de la princesse Mathilde. Comme M. Cordoën me voyait hésitant, il m'offrit de faire venir l'affaire à un autre jour que celui où j'occupais le siège de ministère public. — Si la poursuite était inopportune, elle était fondée en droit strict. Je pouvais la soutenir sans blesser ma conscience. Céder ma place à un autre, parce que la tâche était ingrate, parce qu'elle m'attirerait des attaques faciles à prévoir, c'eût été faillir à la dignité. J'allai à l'audience et je ne m'en repens pas ! »
Conscieiice, devoir, et courage s'il le faut, dans cet acte il concentrait toute la redoutable tâche du véritable magistrat.
Comparées, il est vrai, aux publications actuelles, les couleurs de la littérature incriminée paraissent nuageuses, presque fades ; si les tons sont moins crus, moins heurtants, la conception de l'œuvre ainsi voilée en est-elle moins corruptrice? L'excès dont tous les moralistes à cette heure se plaignent, n'est-il pas l'aboutissant d'une abstention, d'une complaisance qui enhardirent les tentatives de ces productions malsaines? Des écoles passionnées ranimaient la dispute fameuse des classiques et des romantiques, qu'on les dénommât réalistes, idéalistes, impressionnistes, même intentionnistes. Le vrai est une émanation du beau, mais toute vérité n'en est pas l'expression ; il faut qu'elle y confine, au moins s'en approche, pour que l'art subsiste ; telle situation fût-elle réelle, telle attitude fût-elle vécue, tel fait fût-il arrivé, ne valent point la reproduction quand ils sont vulgaires ; ils doivent rester cachés ou secrets, quand leur vision abaisse ou avilit. Le beau habite les sommets, il s'étiole quand il frôle les réalités déprimantes, il meurt quand la boue l'a touché.
yi. Pinard l'a justement proclamé : « Madame Boç^ary, dès cette première faute, dès cette première chute, fait la glorification de l'adultère, elle chante son cantique, sa poésie, ses voluptés. Messieurs, ceci n'est-il pas plus dangereux, plus immoral que la chute elle-même? »
L'émotion fut si profonde, que dix-sept ans plus tard, elle frissonnait encore : en 1874, une nouvelle
édition du roman paraissait, contenant le réquisitoire, la plaidoirie de M. Senart, le jugement. M. Pinard s'étonna de cette publication, sans la communication des épreuves, d'une sténographie si ancienne. M. Maxime du Camp s'avisa d'intervenir pour en affirmer l'authenticité. Le réquisitoire était l'œuvre de M. Pinard : avant de le lui attribuer, il convenait tout au moins de le lui soumettre. Il saisit cette occasion ^our affirmer encore la légitimité de la poursuite. Si les juges acquittèrent Flaubert, les ayant assurés de son respect pour la morale et la religion, ils le frappèrent toutefois d'un blâme sévère, car, dirent-ils, « la mission de la littérature doit être d'orner ou de récréer l'esprit en élevant l'intelligence, en épurant les mœurs, plus encore que d'imprimer le dégoût du vice en offrant le tableau des désordres qui peuvent exister dans la société. » Ce blâme satisfit le ministère public qui s'en tint à cette décision.
Appelé au Parquet de la cour d'appel de Paris en 1859, M. Delangle, alors garde des sceaux, trouve en lui les aptitudes d'un chef, il le nomme procureur général à Douai ; il n'avait pas quarante ans. Il reste à ce poste de 1861 à 1866, il s'y assouplit au maniement des hommes.
L'éloignement de Paris ne l'y fait pas oublier : son goût de l'éloquence l'amène souvent aux audiences. Sur renvoi de la cour suprême, il y soutint l'accusation contre Mirés, ce financier fondateur de
la Caisse générale des chemins de fer, dont les audaces semblent maintenant de timides appels à l'épargne. Les porteurs de titres critiquaient les poursuites qui ruinaient, selon eux, le crédit de Mirés.
M. Pinard, toujours guidé par l'idée philosophique, ne s'en émut pas. « Il y a dans ces verdicts trop hâtifs, un légitime penchant de la nature humaine, presque un besoin de la conscience ; on veut fiévreusement, on veut tout de suite que l'innocence appelle la justification, que la faute appelle le châtiment, que le scandale appelle la réparation. Mais ces jugements de l'opinion portent presque toujours avec eux un mal inévitable, ce mal c'est la passion. L'opinion a des entraînements qui immolent sans pitié ; au retour elle subit comme le remords de ses impressions premières, et elle s'empresse d'absoudre presque sans entendre, par lassitude, par besoin de changements. » La cour de Douai, dans une décision développée, tout en stigmatisant les procédés du financier, confirma le jugement du Tribunal de la Seine. Un pourvoi formé, aux termes de l'article 441 du Code d'instruction criminelle, dans l'intérêt de la loi, consacra la thèse du procureur général en relevant dans l'incrimination de véritables abus de confiance.
Les mêmes vicissitudes judiciaires se rencontrent dans une affaire fort curieuse. Les conclusions de M. Pinard contribuèrent à fixer une jurisprudence encore indécise. Un veuf avait eu quatre enfants de relations illicites avec sa belle-sœur. La loi du
14 avril 1832, insérée au Code sous Tarticle 34, permettait désormais le mariage entre alliés à ce degré, avec dispenses de la chancellerie : cette union légitimait-elle les enfants? question vivement controversée ! Le tribunal de Cambrai avait adopté la négative. Le procureur général invoque les législations canonique, romaine, et coutumière, il conclut : « La sévérité dans l'octroi de la dispense ne peut aller au delà, elle ne saurait sacrifier inutilement les salutaires efïets attachés au mariage, une fois la dispense octroyée ; je ne vois pas un inceste de nature, mais un inceste de convention, créé par la loi civile, dans les relations de ceux qui peuvent se marier avec dispense, et je ne sépare jamais la légitimation du mariage, quand le mariage peut licitement intervenir. «
La cour de Douai ne suivit pas le procureur général. Mais la Cour suprême cassa cet arrêt, et, — tellement, même sur un seul problème, juridique, diverses sont les opinions des hommes ! — M. Oscar de Vallée, avocat général devant la cour de renvoi, combattit la thèse du procureur général de Douai, tandis que la cour de Paris la consacra d'une façon désormais définitive.
De ses vibrants discours de rentrée, l'un sur la faculté de tester dans ses relations avec la puissance paternelle, est encore aujourd'hui fréquemment cité. M. Pinard y préconise l'extension de la quotité disponible, immuable, malgré le nombre d'enfants, le respect du bien de famille. « Partout où
le patrimoine de la famille se morcelle, observe-t-il, Faiitorité de son chef s'efface. » La hauteur de ses vues, l'indépendance de son caractère lui avaient non seulement acquis les sympathies de ses chefs mais une digne popularité auprès de ses administrés, qui lui témoignaient leur estime, après son ministère, en l'élisant député.
M. Baroche l'appelle à Paris, il lui destine la direction du Parquet de la Cour. Il l'engage à venir un jeudi aux réceptions de l'Empereur qu'il n'avait pas revu depuis 1861. Le souverain s'entretint longuement avec M. Pinard, les courtisans s'en émurent : seules, cependant, les questions sociales intéressant ce grand ressort de Douai avaient prolongé ce colloque.
Toutefois, M. Pinard avait saisi l'occasion de s'expliquer sur le reproche de « clérical «déjà imaginé contre les fonctionnaires qu'on veut desservir ou supplanter : « Sire, ce mot, lui déclare-t-il, cache une équivoque ; je suis catholique dans le sens sincère et complet du mot, je considère ma foi religieuse comme la condition du vrai progrès social, j e veux pour elle la liberté de s'affirmer et de s'étendre ; si l'on appelle cela du cléricalisme, « clérical » je le suis. Mais, si ce mot ne doit désigner que ceux qui rêvent pour l'Eglise une situation privilégiée, pour les deux pouvoirs un système politique où le bras séculier protège comme autrefois la croyance « clérical )>, je ne l'ai pas été et je ne le serai jamais. — Cette distinction est vraie, me dit l'Empereur,
et je la fais comme vous ! » M. Pinard ajouta même avoir mis son fils chez les Jésuites de Vaugirard. « Les Jésuites, interrompt Napoléon, III plusieurs de mes conseillers les ont en grande suspicion : quelque jugement qu'on porte sur leur ordre, aujourd'hui comme autrefois, ils sont de remarquables éducateurs de la jeunesse. Vous connaissez Cornudet : il a fait élever chez eux, je le crois, tous ses fils ! cela ne m'a point empêché de faire de lui un président de section de mon Conseil d'Etat. — Reviendriez-vous volontiers à Paris, conseiller d'Etat? «
Cette ouverture soudaine inquiéta M. Pinard^ il voulut prendre conseil de ses deux chefs, M. Baroche et M. Delangle. « L'un et l'autre, nous dit-il^ avaient quitté le Palais pour la politique : ils n'avaient point fait à celle-là des avances prématurées, elle les avait pris, lorsqu'ils étaient déjà au rang des avocats célèbres, ou des magistrats éminents. «
M. Pinard en était là : il ne sollicitait pas la politique ; par goût, il s'en fût écarté. Les sinuosités convenaient moins à son allure que les allées droites de la justice. Son souverain, toutefois, requérait son concours, un mouvement libéral s'accentuait. Le gouvernement cherche à le diriger. Par la Constitutution, le Conseil d'Etat avait l'utile mission de préparer les lois. Il allait devenir l'école des orateurs chargés de les soutenir devant les assemblées délibérantes.
Au sein même de ce Conseil, deux tendances très
distinctes, nous rappelle encore M, Pinard, se manifestaient : l'une, s'inspirant du passé, défendait à tout prix les prérogatives et les droits de l'Etat ; l'autre pensait le mieux servir en limitant davantage son intervention. M. Pinard accepta cette nouvelle orientation. Nommé conseiller d'Etat le 5 mai 1866, il tenait pour la seconde école ; pour lui, l'autorité ne doit pas épuiser le citoyen par d'incessantes alertes : elle paralyserait ainsi les initiatives les plus généreuses, surtout elle les asservirait au lieu de les développer. Ces principes le guident dans l'élaboration des projets de loi sur le Code rural, le tarif et les droits de procédure, les sociétés, le recrutement de l'armée, le droit de réunion.
Son expérience acquise dans les Parquets, la maîtrise de son éloquence, la vivacité contenue de sa repartie frappent MM. Rouher et de Forcade de La Roquette; ils le choisissent comme commissaire du gouvernement. A ce titre, il défend devant les deux Chambres le projet de loi de revision des procès criminels, devenu la loi du 29 juin 1867, et incorporé au code sous des articles en nos temps si souvent invoqués, et plus encore commentés, 444, 445, 446, 447. Une famille Lesurque, dont le chef avait été condamné à mort et exécuté le 9 brumaire an V, pour vol d'assignats et massacres du courrier de Lyon, avait, dès cette date, imploré les divers régimes qui se succèdent, tous unanimes, cette fois, à reconnaître l'alibi et l'innocence. L'Empereur et l'Impératrice avaient reçu de pressantes suppliques.
Le Garde des sceaux, comme ses prédécesseurs, se heurtait à un obstacle insurmontable : la loi. « Eh bien ! riposte l'Empereur, changez la loi, il n'y a pas de principe qui empêche de réparer une injustice. » L'exposé des motifs sur la revision concluait ainsi : « Jugé dans son principe, le projet me semble répondre au vœu de l'opinion, comme aux préoccupations de la Chambre. Là où le législateur avait reculé, à des dates successives, devant la difficulté pratique des réparations tardives, le gouvernement de l'Empereur a pensé que l'application d'une idée vraie n'est jamais impossible; nous ne changeons l'œuvre du premier empire qu'en lui rendant hommage, nous ne détruisons pas, nous perfectionnons ses bases fondamentales. «
Rapporteur de la loi sur la presse, il obtient un retentissant succès : avec sa coutumière modestie, il en signale la cause : « Le Palais m'avait appris à être clair ; le Conseil d'Etat m'apprenait à être simple. » Cette fonction lui avait en outre donné l'accès des grands salons politiques. Si jusque-là il n'en avait pas, à vrai dire, franchi le seuil, il en avait l'intuition. Il y fait son entrée pendant l'éblouissement de l'Exposition de 1867 : les souverains de l'Europe s'étaient donné rendez-vous. Des pages exquises nous retracent ses premiers pas dans les salons de la comtesse Waleski, de la princesse Mathilde, de la princesse Julie Bonaparte, il y rencontrait la reine de Hollande, la maréchale Canrobert, M"^^ Bartholoni, Sainte-Beuve, Barbey d'Aurevilly, Renan
même, très captivant, mais sentencieux « avec son aspect de cathédrale désaffectée )>, comme Ta crayonné Daudet.
Invité à Compiègne, M. Pinard approche la princesse de Metternich et M^^^ de Pourtalès, les deux séduisantes interprètes des pièces délicatement enjouées du regretté marquis de Massa.
Les souffleurs étaient, parait-il, Viollet-le-Duc et Edmond About : ce dernier aurait voulu une place mieux en vue sur la scène politique. Il n'y parvint pas plus sous la République que sous l'Empire. Dès 1870, il s'y résignait avec bonhomie : « Monsieur le Ministre, dit-il à M. Emile Ollivier, vous m'avez tout promis, j'ai tout accepté, mais je n'ai rien encore ! »
C'est un ancien diplomate qui se chargea de l'initier : « Si vous pénétrez le monde, lui fit-il observer, vous le trouverez très varié et très complexe. Mais pour découvrir cette variété, il faut aller au delà des marionnettes, et compter les ressorts qui les font mouvoir. Si vous ne voulez faire que des livres, restez chez vous. Si vous tenez à juger les hommes, voyez ces milieux mondains où tous les amourspropres luttent sous des formes charmantes ou hautaines : ceci nous donne le sens du discernement, c'est la qualité rare : l'Eglise n'en fait-elle pas un don du Saint-Esprit? Mon cher, j'ai entendu murmurer par un ami ou un jaloux, je ne sais lequel, que vous pourriez devenir ministre. Rappelez-vous que si vous avez cette bonne ou cette mauvaise fortune,
il sera trop tard pour connaître le monde. Si on l'aborde, on se contraint devant lui, on se fait une 'attitude, il ne peut surprendre personne au naturel. ))
« Je ne suis pas sûr, ajoute M. Pinard, d'avoir mis très à profit le conseil de mon collègue. Gozlan avait écrit une charmante comédie, Une tempête dans un verre d'eau ; mon cicérone me montra des tempêtes dans des tasses de thé. »
Que M, Pinard soit rassuré : il tira un merveilleux parti de cet avis. Petit, svelte et pâle, il passait tout d'abord assez inaperçu pour observer tout à l'aise. Bientôt la simplicité de ses manières, la facilité de son abord, l'extrême finesse de ses traits, la verve de ses anecdotes dont il nuançait les teintes pour les harmoniser à son entourage, que d'un coup d'aile soudain il emportait vers les cimes, groupaient à son alentour et en firent, jusqu'à un âge avancé, l'ornement, la vie des réunions mondaines. Aussi, une dame fort habituée à recevoir, mais déjà fatiguée de s'y préparer, me disait un jour : « Quand j'ai votre maître, donner un dîner me repose ; je ne m'occupe pas des convives, à peine du menu : il me sufilt, il accommode et fait passer tout le reste. »
Au mois d'octobre 1867, M. Pinard terminait ses vacances quand le préfet de police, M. Pietri, le convoqua. Le marquis de La Valette, alors ministre de l'intérieur, adhérait bien aux réformes libérales réclamées par l'opinion, mais redoutait les assauts de la tribune : le portefeuille des finances était aussi
vacant. L'Empereur chargea M. Rouher d'un rapport sur les ministrables : ce rapport, plein d'humour et de satires, retrouvé aux Tuileries après* 1870, classe M. Magne au premier rang des préférences pour les finances, M. Pinard au dernier pour l'intérieur. L'Empereur le choisit néanmoins ; nommé par décret du 14 novembre 1867, il reste ministre jusqu'au 16 décembre 1868 : selon le désir de l'Empereur, «la politique doit avoir son orateur mais les affaires doivent avoir leurs ministres ». M. Rouher restait ministre d'Etat sans portefeuille.
M. Pinard a lui-même raconté toute cette période, la plus combattue de son existence : en mutilant son récit, je le dénaturerais. A son heure, l'histoire s'y documentera. Il évoque les événements, peint les caractères des hommes, les juge avec indépendance : le portrait de M. de Morny est d'une impressionnante touche, il le termine ainsi : « La seule faute que je veuille relever dans la vie brillante et mouvementée de M. de Morny — et cette faute fut lourde — c'est d'avoir mené de front, et à grandes guides, la politique et les affaires. Substitut de la 1^^ Chambre, j'entendis bien souvent son nom. M. Mathieu était son avocat. Je lui dis un jour en sortant du Palais : « Quand on est M. de Morny, on ne doit ni « perdre ni gagner de procès, on devrait n'en point « avoir. » Cette réflexion est opportune, sous tous les régimes.
L'Empereur a aussi son esquisse : « Il n'aimait pas les longs discours ; quand il exposait sa propre
pensée, la lenteur voulue de sa parole était un peu comme sa démarche, elle indiquait l'homme qui écoute une voix intérieure, il semblait alors converser plus avec lui-même qu'avec ses conseillers : la bonté était sa qualité maîtresse, dominant toutes les autres. J'ai entendu demander quelquefois s'il était religieux ou fataliste, je crois pouvoir répondre qu'il fut l'un et l'autre. » Ce fatalisme, l'impartialité oblige à le reconnaître, ne l'empêchait pas parfois de prévoir, ce qui est la qualité essentielle d'un gouvernant. De la correspondance adressée par Napoléon III à M. Pinard, j'extrais ces curieuses lignes datées du 27 août 1868, pendant son ministère, à propos de deux journaux, l'un dynastique, l'autre opposant, menant une ardente campagne contre l'Allemagne : « Les articles belliqueux ne peuvent que produire le plus mauvais effet ; car, de deux choses l'une, ou la paix sera maintenue, ou la guerre aura lieu.
« Or, dans les deux cas, les provocations à la guerre, doivent amener des résultats désastreux. Si la paix se maintient, ces excitations entretiennent le malaise, excitent inutilement les esprits, aggravent la stagnation des affaires et arrêtent le développement de la prospérité publique. Si, au contraire, la guerre doit avoir lieu, ces défis d'avance jetés à l'étranger, en indiquant le but qu'on veut atteindre, sont souverainement impolitiques : c'est engager les étrangers à se préparer, à se réunir, à se coaliser contre l'ennemi commun, c'est blesser inu-
tilement l'esprit national allemand ; c'est permettre aux peuples d'au delà du Rhin de croire que nous en voulons à leur liberté, à leur indépendance, c'est en un mot jouer le jeu de la Prusse. »
De l'Impératrice, qui assistait souvent au Conseil des ministres, et avait été déjà deux fois régente, il parle à peine : il en donne le motif : « De toutes 'celles qui, en ce siècle, occupèrent un trône, nulle ne fut plus adulée, nulle ne fut plus attaquée. Sou- A^eraine foudroyée et mère inconsolée, pieuse gardienne de deux tombeaux sur une plage voisine, mais qui n'est pas française, l'impératrice demande à ses fidèles de respecter le grand silence dans lequel s'est réfugiée sa douleur. » A propos de son dévouement aux pauvres, unanimement reconnu, il nous cite plusieurs réflexions touchantes : Un jour, pendant le choléra d'Amiens, l'Impératrice interroge un malade qui, par routine, lui répond : ma sœur ; la religieuse, d'un signe, essaye de relever la méprise : « Non, dit-elle, ma sœur est le plus beau titre qu'il puisse me donner », et aux avertissements du praticien qui redoute la contagion par l'intimité des soins qu'elle donne, elle désobéit en tenant ce langage : « Que voulez-vous, docteur, pour nous autres femmes, c'est notre seule manière d'aller au feu. )>
M. Pinard eut le rare mérite d'être plus assidu auprès des souverains déchus que pendant leur règne. Le 4 septembre, il proteste au Corps législatif contre ce qu'il appelle le coup d'Etat révolution-
naire : il assistera la veuve pendant l'éducation de son fils, il la saluera avec une compassion respectueuse après la disparition de sa dernière épave. Elle eut soin de le reconnaître : « Je sais toute la part que vous avez prise à mes épreuves ; je sais que pas un de ces coups terribles de la Providence ne vous a laissé insensible. De cet effondrement d'un passé que vous avez servi avec dévouement, il ne me reste plus d'autres liens que ceux du souvenir ; l'avenir ne peut plus m'ofïrir que la fm de mes souffrances; rien sur la terre ne saurait m'oiïrir une espérance. » L'infortuné prince impérial lui-même, à la veille de son funeste départ, le 4 février 1879, lui avait adressé ces lignes qui peuvent aussi éclairer l'histoire et rectifier une légende : « Mon cher Monsieur Pinard, vous avez bien voulu, avec MM.Grandperret et Busson Billault, vous occuper du règlement de mes affaires privées entre ma mère et moi. Vous l'avez fait avec sollicitude, et je tiens à vous en remercier en son nom et au mien. Je le fais sans tarder, car, dans quelques jours, je partirai pour le Cap de Bonne-Espérance avec l'armée anglaise, et je veux, avant mon départ, vous exprimer toute ma gratitude, en attendant, si Dieu me prête vie^ que je puisse le faire de vive voix. » Ce devait être son adieu !
Son programme ministériel, il l'avait exposé ainsi :
Maintenir la Constitution de 1852 à laquelle on avait déjà porté trop d'atteintes :
Ne pas aller plus loin dans la voie qui nous menait au régime parlementaire ;
Présenter des lois libérales affranchissant les initiatives individuelles de la tutelle de l'Etat ;
Préparer des lois d'assistance favorisant le progrès moral et matériel au sein des classes laborieuses ;
Décentraliser administrativement sans toucher à l'unité gouvernementale ;
Etendre les droits des électeurs, plutôt que les prérogatives des députés.
Il tenta de réaliser cet idéal. Dans la discussion de la loi sur la presse, MM. Thiers et Rouher se signalèrent en passionnés rivaux. M. Pinard y intervint avec tact et mesure.
Le procès intenté à la Lanterne valut au ministre de l'intérieur de très mordantes invectives. La continuation des poursuites, crut devoir observer un prudent, exaspérera le pamphlétaire. — « Rassurezvous, répond M. Pinard, M. de Rochefort travaille toujours à froid : son indignation ne dure que le temps d'écrire ses articles. Parisien pur sang, il a beaucoup d'esprit, mais, chez lui, l'esprit ne bat son plein que s'il y mêle du fiel. Son style est un stylet, et le stylet frappera tout le monde. )>
L'opposition se propage, elle devient bruyante : l'inauguration de la statue de Voltaire, surtout le monument élevé à Baudin, provoquèrent des troubles ; le 3 décembre 1868, la police est mobilisée. M. Pinard se montra énergique, on lui reprocha
d'être un autoritaire, un innovateur. Les élections générales se préparaient : deux programmes étaient en présence : celui de l'Union libérale, celui de l'Union dynastique. M. Pinard soutenait ce dernier et se prononçait contre la candidature officielle, il prônait la neutralité à l'égard de tous ceux qui ne se montreraient hostiles ni à l'Empire ni à sa constitution. M. Routier ne se prononçait pas, et M. Pinard, en relations d'ailleurs fort affectueuses avec le ministre d'Etat, était convaincu que la politique d'attente qu'il réprouvait était trop conforme au tempérament du premier ministre, pour ne pas durer. S'il marchait seul, les adversaires en auraient conclu à la désapprobation, même au désaveu. D'accord avec M. Magne, souvent l'arbitre du Conseil, il proposa sa démission à l'Empereur qui partagea son avis et lui écrivit cette lettre destinée à la publicité :
« Mon cher monsieur Pinard, des considérations qui ne devront en aucune manière vous faire supposer que vous avez perdu ma confiance, m'engagent à vous remplacer au ministère de l'intérieur. Je reconnais tout le zèle et tout le dévouement que vous m'avez apportés dans ces fonctions, et ce n'est pas sans regret que je suis décidé à un nouveau changement. Je vais vous appeler au Sénat, pour avoir le droit de faire appel plus tard à votre patriotisme, si je trouve une occasion d'employer votre talent et votre intelligence des affaires. »
M. Pinard, alors sans fortune, qui avait même
aminci son modeste patrimoine pendant son année de pouvoir, refusa ce poste si convoité, enrichi d'une dotation annuelle de 30.000 francs. La seule récompense qu'il ambitionnait, en quittant le ministère, il venait de Tobtenir : c'était la constatation de son dévouement, de son patriotisme !
Inscrit au Barreau de Paris jusqu'en 1892, il est nommé, au mois de mai 1869, député de l'arrondissement de Cambrai : il prend part aux débats si graves à raison de l'abandon par l'Empereur de certaines de ses prérogatives et de la politique nouvelle suivie par le ministère du 2 janvier 1870. Il ne quitte le Corps législatif qu'après son envahissement, le 4 septembre ; Gambetta, peu auparavant, l'avait abordé familièrement dans les couloirs, par cette apostrophe : « Attention : au premier revers, ce sera la déchéance ! »
Désormais, il coudoie à peine la politique. Inscrit au rôle de la garde nationale, il est à Autun, quand Garibaldi y fait son entrée le 8 novembre, et est improvisé général en chef de l'armée des Vosges, pays dont il demandait la position géographique. La présence de M. Pinard énervait l'état-major garibaldien. Bordone, ex-pharmacien, devenu chef d'état-major, invoque la publication faite en Belgique, par M. de Cassagnac, du Drapeau^ dont M. Pinard n'avait, il l'afTirme, ni vu ni reçu un numéro, pour requérir son arrestation le 5 janvier 1871. Elle s'exécute au bord d'une tombe où M. Pinard
venait de dire quelques paroles d'adieu. Emmené à Lyon, il fut détenu comme prisonnier politique : Bordone procéda à une perquisition minutieuse chez M"^6 Pinard mère, qui l'interroge sur les motifs de la mesure : « Il en a fait assez arrêter d'autres ; qu'on se rappelle l'affaire Baudin. Il est bien temps que son tour vienne. » Pour le pharmacien, c'était peut-être une formule, pour un juriste, ce n'était pas même un grief. M. Challemel-Lacour, d'assez mauvaise humeur d'abord, se ressaisit et se livra à une importante enquête. Le garde des sceaux, M. Crémieux, s'interposa : « Nous sommes d'avis, M. le procureur général et moi, qu'il faut mettre en liberté M. Pinard contre lequel ne s'élève aucune preuve. Au nom du ciel, ami, n'oublions pas que la protection des citoyens est la meilleure sauvegarde pour la République. » Le 17 janvier, il est élargi. Il sera longtemps encore conseiller général de Saôneet-Loire : c'est au Palais qu'il se consacre avant tout ; il s'en félicite ainsi : « Le premier fait qui frappe, quand on revient à la Barre, c'est la courtoise hospitalité des confrères. Dans cette salle des Pas-Perdus, où on se promène en tous sens, les distinctions d'origine s'effacent, les passions politiques s'apaisent. J'y ai vu Lachaud, l'homme de l'Empire, et Gambetta, l'homme de la République, s'y tutoyer familièrement. » Le bon aloi de cette familiarité l'attirait, quand, vers quatre-vingts ans, il tint à parcourir le Palais une fois encore. Les hommages que lui rendirent nos anciens, dès qu'ils le reconnu-
rent, fut une des dernières caresses que reçut sa sensibilité native.
Dès 1872, il plaide à la cour d'assises pour M. Ponet, l'ardent directeur de la Comédie politique que M. Andrieux, procureur de la République, poursuivait en diffamation. C'est lui aussi qui soutint les intérêts de M. Chassepot, cet ouvrier militaire, inventeur du célèbre fusil.
Le prince Jérôme Napoléon, et la princesse Clotilde avaient quitté Prangins pour se rendre en France chez M. Maurice Richard, au château de Millemont. Le 11 octobre 1872, M. Patinot, chef de cabinet du préfet de police, leur y notifiait un arrêté d'expulsion. Le prince, sans réponse à sa protestation entre les mains de M. Grévy, président de l'Assemblée nationale, et du procureur général, saisit la justice civile d'une action en dommages-intérêts contre M. Victor Lefranc, ministre de l'Intérieur, Léon Renault, préfet de police, Patinot, et Clément. Il sollicita à la Barre l'appui de M. Pinard, qui résuma l'historique et démontra l'application du principe de la séparation des pouvoirs. C'est enfin sa propre cause qu'il défendit à propos d'accusations perfides portées contre lui au cours de la période électorale de 1876. Des fraudes électorales avaient été relevées par le tribunal d'Autun, et leurs auteurs, au lieu de faire appel, avaient jugé à propos de publier le compte rendu des débats ; la détention préventive arbitraire qu'il avait subie en 1871 y devenait une peine afflictive pour complicité en-
vers l'étranger ! « Je devais, s'écrie-t-il en finissant son plaidoyer, ce procès, à la vérité, à l'histoire dans sa lutte contre l'erreur.
« L'histoire ne se refait guère, la défaire est difficile, disait récemment un de nos maîtres à l'Académie française. Mon nom modeste sera promptement oublié, mais si peu qu'on le prononce, ici ou ailleurs, mon devoir est d'éloigner de lui, même un soupçon. »
M. Pinard eut cette coquetterie de ne pas vouloir vieillir dans l'exercice de sa profession, et de laisser intact le souvenir de son talent. Très occupé encore, il avait à peine soixante-trois ans quand il se décida à se retirer à Bourg-en-Bresse, pays de M™^ Pinard, contigu au sien, où son beau-père avait été longtemps président du Tribunal. Il entrevoyait de belles années, toutes employées à la culture des lettres, au charme de ses affections privées, dont sa vie militante l'avait si longtemps isolé, à la fréquentation de ses amis, dont il était si recherché. Il se distrayait encore en rédigeant trois volumes sur la philosophie du droit. Il y envisage dans le premier tome l'homme comme être sociable et déchu, le droit comme son appui et sa sauvegarde, les sanctions que comporte l'exercice du droit ; il en suit les applications dès l'origine du monde et sous tous les cieux, il nous initie à de curieuses coutumes qui s'en inspirent, il regarde l'avenir et rappelle les principes sur la liberté testamentaire dont il s'est toujours préoccupé : c'est tout un traité do droit familial. Les deux autres volumes resteront-ils de simples
manuscrits? (1) ce serait, sans nul doute, regrettable^ tant la lecture en est captivante : c'est un travail longuement élaboré, puissamment documenté sur le droit économique, qui, suivant l'expression même de M. Pinard, est la condition de la vie matérielle, si étroitement rattachée à la vie morale : aussi adopte-t-il les mêmes divisions, il en recherche les principes, il en précise les successives évolutions^ puis il se demande quel en sera le développement^ d'après l'école et l'atelier.
Le troisième volume est entièrement consacré au droit international, qui résulte de la loi de sociabililité dont relèvent les hommes, comme individus ou comme peuples. Les relations de ces peuples doivent avoir des principes qui les guident et ne point se plier aux caprices des foules, ni aux excès de la force. M. Pinard voit encore dans les écoles philosophiques, et les religions, les véritables points d'appui du droit international, il les examine successivement, en indiquant leurs bases morales, leurs écarts, leurs déviations.
Le calme de cette retraite dura à peine. Voici qu'en un court espace, tout s'assombrit, tout s'écroule. Son fils, jeune capitaine distingué, aide de camp du général Ferron, ministre de la guerre, contracte une pneumonie pendant des manœuvres exténuantes et détrempées. Un congé de trois mois, affirment les praticiens, suffira à le rétablir ; le mal
(1) La présente publication des deux derniers volumes répond à cette interrogation. (Ch. B.)
dégénère. M. Pinard était à son chevet quand il est appelé à Toulon, auprès de sa fille. Sa fille, sa Madeleine, si chérie, née à la veille de son ministère, avait attiré sur son front et reçu dans son berceau toutes les séductions de cette époque brillante : loin de les laisser s'évanouir, elle y ajouta par une haute formation intellectuelle ; elle conserva jusqu'à son dernier souffle, embelli d'un sourire, sa gracieuseté prenante. C'est qu'en effet, tout, jusque-là, avait égayé son existence. Mariée, selon son inclination réfléchie, au propre neveu de son père, officier porté tout jeune aux grades supérieurs dans l'infanterie coloniale, elle perd à Cherbourg son premier né, qui devait être le seul rejeton direct de M. Pinard ; les suites d'une scarlatine sournoise l'emportent elle-même le 1er janvier 1896. « Je ne puis être consolé, me répondit-il, mon idéal est parti. » Il lui faut accourir auprès de son fils, dont l'état s'aggrave et ne peut plus se dissimuler ; la mort lui enlève ce dernier enfant. M. Pinard ne s'anéantit pas : il voit plus haut et plus loin que ces deux tombes : « Je suis bien découragé, la foi me soutient, et je dis à Dieu : Seigneur, il se fait tard, demeurez parmi nous. » C'est lui qui veut encore remonter son gendre : mais ce dernier ne peut rien revoir ni toucher de celle que cependant partout il cherche. Pour égarer son propre trouble, — il s'enfuit à travers les solitudes de nos colonies. Son cinquième galon l'y attend, mais il y prend aussi les fièvres, qui ont tôt triomphé d'un tempérament alangui par les angoisses du cœur.
Mme Pinard, dont la vaillance résignée fut pour son mari, maintes fois il l'atteste, d'un efficace secours pendant sa longue chevauchée, l'avait déjà quitté, La devancer dans la mort avait été son fréquent souhait, il ne se réalise pas, elle l'y avait précédé.
Et ce vieillard jadis si répandu, si expansif, si choyé du monde, est là, solitaire, dans cette vaste demeure de Bourg, où les ans le séquestrent : peu à peu cette souche surchargée par le temps et l'épreuve se courbe, à peine tient-elle encore à la terre par des nervures dénudées : toutes les feuilles en étaient tombées avant que l'automne les eût jaunies : la tourmente en avait très tôt brisé la ramure ; le tronc lui-même maintenant se désagrège !
Son regard aveuglé par les larmes, ne fixe plus que ses chères images, sa lugubre galerie rétrospective. Sa voix ne se fait plus écho que dans ses évocations aux immortelles destinées, dont il entretient sans cesse ses neveux qui viennent, avec une vraie piété filiale, interrompre son exil : il laisse courir ses pensées avec un élan vibrant, que ses quatre-vingt-six ans n'ont pas ralenti !
« J'en suis probablement à ma dernière maladie ; dans les intervalles lucides, je tiens à consigner quelques notes rappelant mes souvenirs, et qui peuvent intéresser les êtres très chers qui me succéderont. L'essentiel est de bien régler mes comptes avant de partir, je crois être prêt pour le départ. J'ai quel-
quefois des nuits étranges : des personnes que j'ai connues au cours de ma longue carrières viennent me visiter. Dans ces colloques poursuivis, j'ai alors la vue nette du jugement à porter ! Pour les natures élevées, il y a des ententes mystiques qui ont une grande douceur. La passion humaine n'y apporte pas son contingent. Une affection idéale, qui a une étrange réalité, ferme la porte à la passion des sens qui offenserait l'être idéalisé. Pour lui, on serait prêt à tous les sacrifices, même à celui de le quitter. » Cette fraîcheur de sentiments ne l'empêche pas d'envisager les réalités de la vieillesse. « Savoir vieillir, dit-il ailleurs, c'est être patient : il faut faire entrer le Christ dans sa vie pour la rendre supportable avec les infirmités. Les coquetteries sont choquantes, quand elles ne désarment pas devant l'âge. Arrive toujours l'heure où on ne peut plus triompher du temps, la date fatale à laquelle l'abdication s'impose. » Cette heure des abdications définitives dès longtemps il l'avait entendue sonner, avec mélancolie, mais sans plaintes ; avec confiance et une chrétienne sérénité, il entrevit celle de sa fin !
Quand le 12 septembre 1909 la marqua, les journaux évoquèrent la carrière lointaine de l'avantdernier ministre de Napoléon III. Disséminés pendant les vacances, quelques amis seulement s'empressèrent pour l'escorter de Bourg en Saône-et- Loire : son convoi arrive le soir à Rully. Dans ce village enténébré, la cadence des chevaux et les lueurs des voitures appellent aux fenêtres la population,
surprise, qui éclaire à son tour le drap mortuaire et y distingue un crucifix, puis la cravate rouge de la Légion d'honneur. Sa foi et son patriotisme gardaient, jusque dans cette dernière course, leur symbole !
Celui qui fut un sincère, un généreux, affable envers tous, si serviable pour les humbles, repose sur un coteau de sa Bourgogne, très empourpré de raisins en ces jours de septembre qu'il aimait à y passer, et que, pour cette matinée de l'adieu, illuminait une pure clarté. Que les frimas soient venus, que la tempête se soulève, les vignerons, pendant leur labeur, de loin se découvrent, les femmes se signent quand ils aperçoivent le mausolée de celui que làbas, ils continuaient d'appeler, par fierté, Monsieur le Ministre.
Tout historien impartial, gardons-en la croyance, de quelque angle où il se pose pour apprécier l'intervention politique de M. Pinard, s'inclinera lui aussi devant l'intégrité de sa vie judiciaire ou publique, et versera à sa mémoire le tribut d'une estime qu'à tous égards a méritée ce véritable, cet illustre Français !