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INTRODUCTION

Quand, au milieu du xvme siècle, Montesquieu publiait son Esprit des Lois, on ne prévoyait point encore à brève échéance la grande Révolution qui devait emporter dans la même tempête la Monarchie française et le vieil édifice social dont elle était le couronnement.

Montesquieu avait- il le sentiment de cette Révolution prochaine? Il est permis de le croire, en lisant son œuvre. — Tout d'abord, il indique, en des pages magistrales, comment se forment et disparaissent les empires ; puis il termine par une étude savante et complète des fiefs, ces troncs séculaires, mais déjà vermoulus, de l'ancien régime, dont il sonne ainsi les funérailles.

Dans son livre tout entier, on trouve à la fois la raison du penseur, la science du jurisconsulte, la finesse du diplomate, la piquante raillerie de F homme du monde.

Penseur, il parle, presque avec éloquence, de ce Droit qui découle de la nature des choses, en dépit des formes variées ou contradictoires que lui donne la raison mobile de l'homme.

Jurisconsulte, il signale, avec une sobre préci-

sion, les points saillants de ces législations multiples qu'il a étudiées, de 1728 à 1731, dans un voyage à travers le monde.

En diplomate, qui a songé, au début de sa vie, à embrasser la carrière des ambassades, il distribue, avec la mesure que lui impose son temps, l'éloge et la critique. Dans cette distribution, il vise à l'impartialité, sans l'atteindre toujours.

Parlant du christianisme, il constate son incontestable et salutaire influence, dans tous les milieux sociaux où il a pénétré ; mais il est aussi du siècle de Voltaire, et il a, naturellement, des flatteries pour les encyclopédistes, des ironies pour les hommes d'Eglise.

Vivant sous la Royauté, il la salue, avec respect, puisqu'elle est encore debout, mais il analyse, avec une complaisance marquée, les avantages et les défauts des autres régimes, semblant pressentir qu'ils peuvent succéder à l'antique Monarchie.

Les traits caractéristiques de son œuvre sont la variété des aperçus et la finesse des appréciations. L'auteur est bien de son siècle, il en a les qualités et les défauts : il est plutôt un esprit très étendu, qu'un esprit très profond.

Qu'il touche au Droit, ou qu'il touche au fait, Montesquieu restera toujours l'écrivain, lumineux et clair, de cette société policée du xvnr9 siècle, dont il voulait recueillir les suffrages, et pour prouver la flexibilité de son talent, qui peut traiter tous les sujets, l'auteur de Y Esprit des Lois n'a pas dédai-

gné d'écrire les Lettres persanes pour des lecteurs plus frivoles que les jurisconsultes.

Si Montesquieu revivait, il écrirait encore Y Esprit des Lois; mais serait-ce bien le même livre? On ne parle pas un langage identique à une société qui va mourir et à une autre qui cherche à se constituer. Certaines idées ont disparu, certaines autres surgissent, le milieu social a changé, le temps apporte de nouveaux documents : on écrira un nouvel Esprit des Lois.

A l'heure actuelle, au début du xxe siècle, beaucoup d'esprits élevés sont mûrs pour cette oeuvre, ils ont de saines curiosités, les curiosités du Droit, les curiosités de l'histoire.

Loin de moi, l'orgueilleuse pensée d'assumer semblable tâche, mais au futur juriste, au futur historien qui la remplira, j'ai la modeste ambition d'apporter quelques menus matériaux pour l'édifice à construire.

En revoyant les notes prises au cours de ma vie judiciaire et de ma vie politique, j'écris ce Recueil auquel je donne un titre abstrait, qui n'a rien de retentissant: je l'appelle la Philosophie du Droit.

LE DROIT

APERÇU GÉNÉRAL

Dans nos sociétés humaines, tous font appel au Droit : philosophes, légistes, conducteurs de peuples, les peuples eux-mêmes, tous l'invoquent pour justifier leurs aspirations ou leurs actes.

Le Droit est donc une réalité. S'il n'existait pas, que serait la vérité, que serait l'idéal, auquel aspire invinciblement la nature humaine? Que serait ce meilleur toujours espéré, toujours poursuivi, qui console sans cesse l'humanité de ses tristesses et de ses défaillances?

Mais si ce Droit est, on est loin de s'entendre sur sa nature, sur sa portée, sur son étendue, sur son application.

Pour terminer les controverses, pour donner une solution rationnelle aux questions soulevées, il est logique d'étudier tout d'abord l'être humain dont ce Droit régit les actes. Quand un sage de la Grèce interrogeait l'oracle de Delphes sur le secret des choses, l'oracle lui répondit : « Connais- toi toimême, Yvwôi ffgautsv. » L'étude de l'homme précédera donc l'étude du Droit : la lumière ne se fera qu'en les abordant toutes les deux.

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