‹ La philosophie du droit (volume 3)Chapitre 2 sur 37 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

l'homme pris dans le sens générique

Chez l'homme, le corps humain apparaît tout d'abord comme un organe extérieur merveilleusement composé pour la défense et la reproduction.

Il se manifeste par des phénomènes sensibles : il a la solidité et l'étendue, ces deux qualités substantielles de la matière ; il a aussi le mouvement, puisqu'il s'agite, qu'il grandit et qu'il décroît.

Il est enfin une unité très distincte de toutes les autres imités qui l'entourent, et on peut dire qu'il ne ressemble qu'à lui-même.

Le savant ne saurait dénombrer les espèces multiples qui se déroulent sur une échelle indéfinie, dans le règne minéral, dans le règne végétal, dans le règne animal lui-même. L'homme, au contraire, reste un type unique.

Sans doute, nous trouvons des races différentes : en Europe, la race blanche, en Afrique, la race noire, en Asie et en Océanie, la race jaune, et ces différences s'expliqueront par la nature opposée des climats où vivent ces populations. Mais le type humain ne change pas. L'homme ne ressemble pas aux autres êtres vivant sur le globe, et le poète latin disait, avec une vérité rigoureuse :

« Os homini Deus sublime dédit

Et erectos ad sidéra tollere vultiis. »

S'il regarde en haut ou droit devant lui, s'il apparaît comme le souverain de cette nature inférieure qui se déroule à ses pieds, c'est qu'un souffle invisible et mystérieux l'anime. Ce souffle c'est la 'Vj/V; dont parlaient les Grecs, c'est le moteur dont Leibnitz disait : « L'invisible dans le monde est la grande réalité. »

Après le corps, il convient d'étudier ce moteur dirigeant, que nous appelons l'âme.

L'âme apparaît sous trois formes distinctes. Elle a la pensée, le sentiment, la volonté, ces phénomènes constants, qui, dans le monde moral, sont aussi réels que les corps le sont dans le monde physique.

Penser, sentir, vouloir sont trois actes indéniables, qui, pris isolément ou réunis, affirment une vie indépendante de la matière. La matière, en effet, est palpable, pondérable, mesurable, indéfiniment divisible. La pensée, le sentiment, la volonté sont impalpables, impondérables, non mesu-

râbles et indivisibles. La substance qui les engendre ou qui les produit garde nécessairement les mêmes caractères : elle aussi ne peut ni se toucher, ni se peser, ni se diviser. Ainsi l'âme, c'est-à-dire la substance spirituelle, s'affirme, chez nous, aussi bien que l'existence du corps lui-même.

De même que le corps est une unité avec les différents organes qui le composent, de même l'âme est une aussi, avec ses trois facultés de la pensée, du sentiment et de la volonté. La chaîne qui les unit toutes les trois ne se brise jamais. Concevoir une pensée, c'est éprouver immédiatement une attraction ou une répulsion, c'est bientôt aussi -se déterminer pour une option : hésiter même entre deux solutions, ajourner un choix, c'est encore là un acte de la volonté.

Alors apparaît une barrière infranchissable entre l'homme et l'animal : ce dernier peut agir, s'assouplir, se perfectionner, sous la lente et patiente discipline de l'homme, mais il ne montera jamais à la hauteur de son souverain qui, seul, a l'intelligence, la sensibilité et la volonté et qui peut, à son gré, progresser ou reculer.

Dans le monde animal, l'abeille fait une ruche merveilleuse, mais elle la fera toujours de la même manière : le castor se bâtit une demeure admirablement agencée, mais toujours de la même façon ; l'homme, autrement puissant que l'animal, peut seul écouter ou dédaigner ce que lui dit son intelligence ou son cœur, il peut seul arriver à de

magnifiques transformations ou s'abaisser à des destructions brutales.

L'homme, usant de ces trois facultés, trouvera souvent, dans le corps, un organe impuissant ou malade. Même si cet organe est souple et presque parfait, il n'accepte la dépendance qu'en subissant une longue et constante discipline. Même discipliné, ce corps ressent encore des appétits que l'âme désavoue, mais qu'elle ne dompte pas sans privation.

En résumé, cette âme a le dernier mot, puisque sa volonté décide et termine la lutte. Cette volonté cède- 1- elle à une impression mauvaise? l'âme se sent affaiblie et humiliée ; cette volonté résiste- 1- elle? l'âme sait bien que son triomphe final lui a coûté de pénibles efforts.

Ainsi, l'union de l'âme et du corps se traduit, chez l'homme, par ces trois mots qui résument sa vie morale : souveraineté de l'âme, dépendance du corps, subordination laborieuse.

Ces notions une fois données sur le corps, sur l'âme, sur l'union intime de ces deux éléments, il faut conclure et dire de l'homme qu'il est une puissance spirituelle ayant un corps pour organe extérieur.

Cette définition sera justifiée une seconde fois par un bref examen de ce qu'ont dit sur ce point les philosophes et les écoles.

Interrogeons d'abord les spiritualistes exagérés qu'on peut appeler les idéalistes. Leur chef, au

xviie siècle, Malebranche, exclusivement occupé des opérations de l'âme, allait jusqu'à soutenir que l'unique phénomène certain pour l'homme était la pensée, que les faits de la vie physique étaient à ses yeux des créations de l'esprit, que les corps euxmêmes pouvaient n'être que des hypothèses.

Comme, depuis Salomon, il n'y a rien de nouveau sous le soleil, nihil est sub sole novi, les philosophes allemands, dont Kant est le grand maître, se rapprochent beaucoup de Malebranche : leurs formules paraissent plus scientifiques, mais elles tendent à rééditer le philosophe du xvir8 siècle, sous une autre forme. Pour les Kantistes, les idées les plus générales, celles qu'on appelait jadis les idées innées, comme celles de cause ou de fin, n'ont qu'une valeur purement subjective : elles sont des produits de l'esprit humain, des catégories de l'intellect, catégories dont la réalité n'est pas démontrable. Les formes sensibles, les phénomènes ne sont que des modifications de notre esprit projetées à l'extérieur pour en revêtir les noumènes. La subjectivité est la seule réalité.

La conclusion qu'il faudrait tirer de ces nuageuses doctrines, c'est que le moi humain, le moi pensant est seul le vrai créateur : la raison humaine remplace Dieu, ou plutôt, elle est Dieu lui-même.

A une grande distance des spiritualistes absolus se placent les matérialistes purs. Leurs précurseurs ont été Locke en Angleterre, Condillac en France. L'un et l'autre voient, dans les sens seuls,

l'origine des idées. L'axiome : nihil est in intellectu, quod non fuerit prius in sensu (il n'y a rien dans l'intellect qui n'ait été primitivement dans la sensation) avait déjà cours au moyen âge, mais les écoles d'alors ne l'entendaient pas dans le sens matérialiste : c'est ce sens que lui donneront les fervents de Locke et de Condillac, et bientôt les disciples dépassèrent les maîtres.

Au xvine siècle, un encyclopédiste eut un jour grand succès en tirant de la doctrine sensualiste cette conclusion : l'homme, en réalité, n'est qu'un tuyau percé par les deux bouts. L'adepte allait plus loin que les docteurs, mais il était logique

Se tenant à égale distance des idéalistes, qu'on devrait souvent nommer les idéologues, et des matérialistes absolus, une philosophie plus saine admet deux définitions qui se rapprochent davantage de la vérité, puisque l'une et l'autre font état des deux éléments constitutifs de l'homme.

Les uns, se rappelant d' Aristote, disent de l'homme qu'il est un animal raisonnable. Les autres, s' inspirant de De Bonald, disent qu'il est une intelligence servie par des organes.

La première formule nous paraît peu logique et incomplète.

Elle est peu logique quand elle fait passer le

corps dépendant avant l'âme souveraine. Dans cette formule, l'homme reste un animal, en ayant seulement un attribut de plus, la raison.

L'animal a le premier rang et la raison n'a que le second; l'animal est le sujet, l'être essentiel, et la raison n'est que l'attribut. On donne la place supérieure à l'élément qui doit être subordonné, on donne la place inférieure à l'élément qui doit régner.

Le second défaut de la définition, c'est d'être incomplète. Elle réduit la vie spirituelle de l'homme à une seule fonction, la fonction rationnelle. Or, la raison n'est qu'une des facultés de l'âme humaine, elle ne la constitue pas tout entière.

L'âme fait autre chose que raisonner, quand elle idéalise et qu'elle aime; elle fait autre chose que raisonner, quand elle opte entre deux décisions et qu'elle veut.

Il y a trois fonctions pour elle, rappelons-les : penser, sentir et vouloir. La définition dont nous parlons prend une partie pour le tout, elle amoindrit et découronne l'âme. Puis, en ne s' attachant qu'à une seule faculté, la faculté rationnelle qui reste unique et solitaire, elle en fait en quelque sorte une force fatale dans ses évolutions, puisqu'elle écarte à la fois le sentiment et le libre arbitre.

Cette définition de l'homme, qualifié animal raisonnable, est la plus ancienne. Elle date d'Aristote. En la critiquant, je n'entends pas nier ce qu'il peut y avoir de légitime dans la doctrine moderne de l'évo-

lutionnisme, dont les principes ne sont pas encore nettement arrêtés. Je ne combats pas l'évolution qui a pu se produire dans la création et dans son développement successif : l'essentiel est de reconnaître une solution de continuité entre l'animal et l'homme ; mais, inférieur à son souverain, l'animal est l'être qui s'en rapproche le plus dans l'échelle de la création : il peut avoir une âme instinctive que Bossuet reconnaissait lui-même en l'appelant l'âme inférieure des bêtes.

En définissant l'homme «une intelligence servie par des organes», De Bonald restitue à l'âme sa prééminence, et, à ce point de vue, il fait mieux comprendre son rôle ; mais ce rôle n'est indiqué que fort incomplètement.

En ne parlant que de l'intelligence, en écartant ainsi la sensibilité et la volonté, l'auteur de la définition réduit implicitement la vie morale aux actes de l'entendement. L'intelligence isolée n'est plus l'âme vivante, l'âme tout entière, elle ne se montre plus à nous que sous les apparences d'une force fatale.

Puis, dire que cette intelligence est servie par des organes, est-ce bien faire comprendre ce qu'est le corps de l'homme dans ses relations avec l'âme? Je ne le pense pas.

D'abord un organe peut être matériel ou spirituel ; l'auteur de la définition ne dit point dans quelle catégorie il place les organes qu'il signale.

Ii n'indique pas non plus si ces organes sont isolés ou unis par un lien qui en fait un tout.

Enfin, dire que l'intelligence est servie par des organes, n'est-ce point faire croire que l'âme est une souveraine absolue et le corps un esclave toujours docile? Or, il faut le reconnaître, la souveraine rencontre des résistances, le serviteur a des révoltes qui ne se domptent que sous l'action éducatrice.

A la définition classique de l'animal raisonnable, à la définition plus moderne de l'intelligence servie par des organes, nous devons donc préférer la nôtre, et nous répétons : l'homme est une puissance spirituelle ayant un corps pour organe extérieur.

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